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Antisémitisme
Antisémitisme chrétien

L'aryanisation de Jésus par les Chrétiens dans l'Allemagne nazie
07/04/2012

 

Texte repris du Blog Philosémitisme, 17 juin 2009

 

« Comme le souligne Susannah Heschel, "Débarrasser l'Allemagne des Juifs était devenu un sujet de discussion acceptable entre théologiens, même lorsque la technique proposée pour y parvenir était le meurtre." Au nom de l'idéal de la pureté aryenne, ces théologiens étaient en avance sur les nazis: cela se passait en 1936, bien avant que le meurtre de masse des Juifs ne soit devenu une politique nazie. »


Paula Fredriksen a écrit une analyse, parue sur le site The Tablet, du livre de Susannah Heschel intitulé Le Jésus Aryen: les Théologiens Chrétiens et la Bible dans l'Allemagne Nazie (The Aryan Jesus: Christian Theologians and the Bible in Nazi Germany).

L'ouvrage retrace l'histoire de l'Institut d'Etude et d'Eradication de l'Influence Juive sur la Vie de l'Eglise Allemande (Institut zur Erforschung und Beseitigung des jüdischen Einflusses auf das deutsche kirchlichen Leben). Créé en mai 1939, l'Institut a pour mission de promouvoir un christianisme débarrassé de ses « excroissances » juives et de restituer au Volk* allemand un Christ « nordique » et un christianisme aryen rétablis dans leur pureté originelle. Dans ce but, les théologiens de l'Institut recourent à toutes les méthodes possibles et imaginables pour démontrer et diffuser ce message, basé sur l'effroyable logique raciste qui postulait que l'Allemagne était une nation chrétienne (et elle l'était) et que si la véritable nation allemande était aryenne (selon la croyance populaire), alors le christianisme, et plus particulièrement Jésus de Nazareth, devaient aussi être aryens.

« Ils organisent des lectures du Nouveau Testament, interprété au prisme du racisme anti-juif. Ils sollicitent servilement l'appui financier et politique du parti nazi. Ils disséminent leur message antisémite en recourant aux moyens propres au monde académique : recherche commanditée, articles dans les journaux, livres, financement de conférences, formation de futur diplômés, conférences publiques. L'Allemagne étant dotée d'une religion d'état, ils vont apporter aux fidèles, dans les églises, le message aryen en changeant les textes du Nouveau Testament (dans la traduction allemande), en réécrivant la liturgie, et en prônant et prêchant avec énergie que l'Ancien Testament (juif) soit abandonné en tant qu'Ecriture sainte chrétienne.


Une fois Jésus aryanisé, les Juifs peuvent être exterminés

Le plus horrible est de constater que ces positions furent élaborées et formulées par des théologiens et des penseurs chrétiens avant que les nazis ne mettent en oeuvre leur machine de destruction des Juifs.

Comme le souligne Susannah Heschel, « Débarrasser l'Allemagne des Juifs était devenu un sujet de discussion acceptable entre théologiens, même lorsque la technique proposée pour y parvenir était le meurtre. » Au nom de l'idéal de la pureté aryenne, ces théologiens étaient en avance sur les nazis: cela se passait en 1936, bien avant que le meurtre de masse des Juifs ne soit devenu une politique nazie.

En effet en 1936 à l'occasion d'une réunion de responsables religieux de la Thuringe et de la Saxe, Siegfried Leffler, qui allait devenir plus tard l'un des piliers de l'Institut, déclara sans que cela ne soulève la moindre critique :

« Dans une vie chrétienne, le cœur doit toujours être bienveillant envers le Juif […] En bon Chrétien, je peux, je dois, je devrais toujours trouver dans mon cœur un pont vers les Juifs. Mais en tant que Chrétien, je me dois aussi de suivre les lois de mon Volk* […] Même si je sais que "Tu ne tueras point" est un commandement de Dieu, ou que "Tu aimeras le Juif", car lui aussi est un enfant du Père éternel, je suis aussi capable de savoir que je dois le tuer, que je dois l'abattre, ce qui est possible parce que je suis autorisé à prononcer le nom du Christ. »

Susannah Heschel démontre que, malgré un important réseau de 600.000 membres comprenant des pasteurs, des évêques, des professeurs de théologie, des professeurs de religion, des laïcs engagés qui s'étaient livrés pendant plusieurs années à une prodigieuse activité en termes de productivité et d'activisme politique, l'Institut est devenu totalement invisible après la guerre.

Ce dernier épisode auquel Susannah Heschel consacre les deux derniers chapitres donne la nausée mais pour des raisons différentes. Ces champions chrétiens du génocide juif, se mirent à l'abri dès que les Alliés gagnèrent la guerre. Ils échangèrent des lettres s'exonérant mutuellement. Ils furent protégés par l'Eglise, par leurs collègues et par leurs propres mensonges. Ceux qui, pendant la guerre, s'étaient réclamés de leur expertise académique du judaïsme pour promouvoir le programme raciste de l'Institut, faisaient valoir, en temps de paix, cette même expertise, pour camoufler leurs agissements : eût-il été concevable que des experts en judaïsme soient des antisémites ? Les convergences entre l'anti-judaïsme de l'Institut et celui propre à la théologie chrétienne traditionnelle, rend ce type de crime pratiquement indécelable.

Après la guerre la carrière de ces spécialistes du Nouveau Testament prit un nouvel essor et une nouvelle respectabilité. En lisant le livre, Paula Frederiksen a sursauté quand elle s'est rendu compte qu'elle avait lu certains de leurs travaux au cours de sa propre formation dans les années 1970…

Elle regrette qu'encore de nos jours des chercheurs continuent à défendre l'idée que « Paul n'aimait pas l'ethnie juive ni les pratiques religieuses juives et que Jésus, en tant que juif pieux, avait condamné le culte du Dieu d'Israël dans le temple de Jérusalem. Cela fait vingt siècles que l'on caricature ainsi le judaïsme pour exprimer l'identité chrétienne, ce que nos contemporains perpétuent tout en s'efforçant de rendre cette attitude "présentable" [salonfähig*]. Ces caricatures du judaïsme produisent des narratifs qui sont dommageables, tant à titre historique qu'à titre moral. Comme le démontre magistralement Susannah Heschel, la jointure entre anti-judaïsme et antisémitisme est non seulement extrêmement étroite, mais aussi - et c'est bien là le malheur – trop perméable. ».

Crédit photo: consécration de l'évêque du Reich Ludwig Müller à la cathédrale de Berlin en 1934, Deutsches Bundesarchiv via Wikimedia Commons.

 

* En allemand dans le texte


Publié avec la collaboration de Roseline Lewin


- A conversation with Susannah Heschel