Article paru dans La Croix, Paris, 25 mars 1998, p. 12.
La Commission romaine pour les relations religieuses avec le peuple juif vient de rendre public un document sur la Shoah, dont le contenu, à en juger par les premières réactions, a déçu bon nombre de dirigeants juifs. Leur frustration est d'autant plus grande que, sur la foi de la fameuse Déclaration de repentance française, ils attendaient de l'Église l'aveu explicite d'une culpabilité, auquel, à tort ou à raison, cette institution s'est toujours refusée.
Mais la critique se fait plus virulente lorsque l'Église flétrit les lâchetés, les compromissions, l'égoïsme, l'indifférence et le silence des gouvernements et des institutions, en omettant de s'inclure elle-même au nombre des défaillants… On parle donc d'insuffisances. Arrêtons-nous sur quelques-unes d'entre elles.
• On doit se féliciter de ce que l'Église reconnaisse les conversions forcées, l'intolérance religieuse, la discrimination sociale et la tendance à faire des juifs les boucs émissaires des catastrophes naturelles. Par contre, il est à regretter qu'elle ne souffle mot des conséquences de cet ostracisme, en l'espèce de massacres perpétrés, au fil des siècles, par des chrétiens, parfois même sous la direction de clercs, voire de prélats.
• Le document a raison de rapporter le propos de Jean-Paul II, selon lequel «dans le monde chrétien… des interprétations erronées et injustes du Nouveau Testament relatives au peuple juif et à sa prétendue culpabilité, ont longtemps circulé, engendrant des sentiments d'hostilité à l'égard de ce peuple». Mais pourquoi ne pas mentionner la suite de ce texte : «Ils ont contribué à assoupir bien des consciences, de sorte que, quand a déferlé sur l'Europe la vague de persécutions inspirées par un antisémitisme païen… la résistance spirituelle de beaucoup n'a pas été celle que l'humanité était en droit d'attendre de la part de disciples du Christ»?
• Dans le même sens, il est juste de se demander si «la persécution des juifs par les nazis n'a pas été rendue plus aisée par les préjugés antijuifs ancrés dans les esprits et les cœurs des chrétiens», et si ces derniers ne «les ont pas rendus moins sensibles, voire indifférents au persécutions déclenchées contre les juifs par le National-Socialisme, quand ce dernier parvint au pouvoir.» Mais ce semble une échappatoire que d'arguer de la complexité et de la diversité des niveaux de connaissance de l'ampleur de la Solution finale, à l'époque, pour éluder la réponse à cette grave interrogation, malgré le poids des documents et des témoignages à charge.
• C'est encore une bonne démarche que celle qui consiste, après avoir constaté que «la Shoah a eu lieu en Europe, c'est-à-dire dans des pays de très ancienne civilisation chrétienne», à «soulever la question de la relation entre la persécution nazie et l'attitude séculaire des chrétiens à l'égard des juifs.» Mais pourquoi éluder la réponse au profit d'un long plaidoyer disculpateur et négateur de ce que Jules Isaac a si justement appelé «l'enseignement du mépris» chrétien?
• Les juifs n'avaient guère d'illusions sur la possibilité que l'Église désavoue l'attitude controversée de Pie XII durant la Shoah. Mais ils ne s'attendaient tout de même pas au long plaidoyer (une demi page, n. 16) en faveur de ce pape. On y apprend, entre autres, que des dirigeants juifs auraient
« exprimé leur reconnaissance pour tout ce qui avait été fait en leur faveur, y compris ce que le pape avait fait personnellement, ou par l'intermédiaire de ses représentants, pour sauver des centaines de milliers de juifs. »
Cette évaluation optimiste s'appuie sur le raisonnement "statistique" d'un écrivain juif – dont le moins qu'on puisse en dire c'est qu'aucun historien sérieux n'oserait le reprendre à son compte. Après avoir constaté que
« le nombre total des Juifs survivant à Hitler dans la partie de l'Europe occupée […], grâce en partie à l'aide chrétienne, s'élève à 945.000 environ »,
puis y avoir ajouté et en avoir soustrait d'autres chiffres concernant divers pays, il conclut (1) :
«Le nombre total de vies juives sauvées par l'intermédiaire de l'Église catholique atteint ainsi au moins 700.000 âmes, mais se trouve très vraisemblablement plus proche de 860.000.»
Par ailleurs, on ne saurait affirmer sans injustice que ce document ne contient rien de positif. Tout d'abord, il a le mérite de reprendre l'essentiel des déclarations et attitudes antérieures, résolument positives à l'égard du peuple juif, et de réitérer la condamnation radicale de l'antisémitisme. Et surtout, il reconnaît explicitement l'existence et les méfaits de l'antijudaïsme chrétien et s'en distancie définitivement.
Au-delà des incertitudes et des frustrations que génère inévitablement toute déclaration sur un sujet aussi délicat, on prendra acte de l'affirmation selon laquelle, en
« exprimant son profond regret [sorrow] pour les manquements de ses fils et de ses filles à toutes les époques », l'Église pose « un acte de repentance (teshuvah) ».
On n'en déplorera pas moins que, compte tenu de certaines autojustifications, le terme « regret » sonne comme l'expression des « condoléances » de l'Église, plutôt que de sa « repentance ».
M.R. Macina, Université Catholique de Louvain
P.E. Lapide, Rome et les Juifs, Seuil, Paris, 1967, p. 270, note 1, relayé récemment par P. Biet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d'après les archives du Vatican, Perrin, Paris, 1997, pp. 322-323.