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Shoah

Le cardinal Faulhaber et l'antisémitisme nazi des années trente, Menahem Macina
13/01/2012

Article paru dans Bulletin Trimestriel de la Fondation Auschwitz, n° 64, juillet-septembre 1999, Bruxelles, pp. 63-74.

«Le plus souvent, l'historien est frappé par la solidité des mythes contre lesquels s'épuise son argumentation, par l'inutilité des efforts pour corriger des images d'Épinal solidement assises, par le travail de Sisyphe que représente son effort toujours renouvelé, mais toujours vain, pour combattre ce qu'il considère comme des idées fausses dont il a vingt fois tenté de démontrer le caractère erroné.»
S. Bernstein, « Comment un savoir historique est-il considéré comme acquis ?», in Y. Beauvois & C. Blondel (éds), Qu'est-ce qu'on ne sait pas en histoire ?, Septentrion, Paris 1998, p. 191.)

Dans la Déclaration romaine du 16 mars 1998, dite "de Repentance" et intitulée «Nous nous souvenons» [1] , on peut lire l'assertion suivante, censée s'appuyer sur quelques pages d'un ouvrage de l'historien allemand L. Volk, consacré à l'étude des rapports entre l'épiscopat de Bavière et le National-Socialisme dans les années 1930-1934 [2] :

« En 1933, l'année même où le national-socialisme arriva au pouvoir, les célèbres sermons de l'Avent du Cardinal Faulhaber, auxquels non seulement des catholiques, mais également des protestants et des juifs assistaient, rejetaient clairement la propagande antisémite des nazis. »

Bien que ce ne soit pas la première fois qu'elle est formulée, sous diverses formes [3], on est surpris de l'assurance tranquille de cette affirmation qui contredit radicalement les résultats de recherches qualifiées [4]. Par ailleurs, la compétence des travaux de Volk ne peut être mise en doute. Se pouvait-il qu'il fût, sur ce point, en contradiction aussi flagrante avec ses pairs? Pour en avoir le coeur net, force a donc été de se reporter aux passages de son livre, évoqués mais non cités par la “Déclaration de repentance”. Les extraits qui suivent permettent de se faire une idée plus juste de la perception qu'a l'historien allemand des buts que poursuivait le cardinal lorsqu'il fustigeait, chez certains chrétiens, les aberrations doctrinales induites par la propagande nazie [5] :

«En 1933 [le cardinal Faulhaber] fit, du haut de la chaire de l'église Saint Michel de Munich, cinq interventions consacrées à la défense de l'Ancien Testament, dont certains porte-parole des Chrétiens-Allemands [6] s'étaient récemment désolidarisés et contre lesquels les champions du mythe national-socialiste prenaient parti dans de nombreuses publications. Les sermons d'Avent de Faulhaber connurent une fréquentation si immense auprès des auditeurs catholiques, protestants et juifs, qu'il fallut les transmettre par des hauts parleurs à l'hôtel de ville... Pour les milliers de gens qui affluaient, il s'agissait moins de venir entendre une apologie des Saintes Écritures que d'entendre s'opposer à la coercition, à la non-liberté spirituelle et à l'uniformisation idéologique. “Il souffle une tempête sur notre pays... qui prétend balayer du sol allemand les Écritures parce que c'étaient des livres juifs”. S'appuyant sur ses connaissances exégétiques, Faulhaber en imposait par son combat mené en faveur des écrits fondamentaux du judaïsme d'avant l'ère chrétienne... Lors de son dernier sermon, il réussit à formuler des sentences d'une saisissante brièveté et d'une violence extrême. L'absolutisme de la pensée raciste ne pouvait être davantage mis à mal que par cet appel : “Nous ne devons jamais l'oublier : nous ne sommes pas rachetés par notre sang allemand” [7].»

Comme on peut le constater, rien, dans les passages cités ci-dessus, ni d'ailleurs dans les cinq pages du livre de Volk, évoquées par la "Déclaration de repentance" et que nous avons soigneusement vérifiées, n'accrédite la réputation avantageuse d'opposant à la «propagande antisémite nazie», faite au cardinal de Munich. Au contraire, après avoir noté que «le retentissement [des sermons] fut énorme», et que l'ampleur des ventes de la version imprimée «révélait le mécontentement éprouvé par ceux que le régime nazi avait déçus ou dont il suscitait la méfiance», l'historien émet cette sévère critique [8] :

«Le contenu de [ces sermons] n'était pas sans failles, car le cardinal n'avait pas osé s'attaquer au problème brûlant de l'antisémitisme, comme en 1923, lors de ses sermons de la Toussaint et de la Saint-Sylvestre.»

Ce que confirme un événement rapporté par Guenter Lewy [9] . Au cours de l'été 1934, un journal social-démocrate de Prague publia le texte d'un sermon contre la haine raciale, attribué à Mgr Faulhaber. Le National-Zeitung, de Bâle, en reproduisit des extraits, et le Congrès Juif Mondial réuni à Genève loua la position courageuse prise par le Cardinal [10] . Mais il se révéla que ce sermon était une invention. Mgr Faulhaber fit écrire par son secrétaire une lettre de protestation à l'organisation juive contre «l'utilisation du nom du Cardinal par un groupement qui préconisait le boycott de l'Allemagne, c'est-à-dire la guerre économique». Et le secrétaire de préciser [11] :

«Dans ses sermons prononcés l'an passé, à l'occasion de l'Avent, le Cardinal avait défendu les anciennes Écritures bibliques d'Israël, mais n'avait pas pris position sur la Question juive d'aujourd'hui.»

Ajoutons que, même dans cette "défense", Faulhaber insistait sur la distinction radicale entre judaïsme et christianisme, et tenait, sur le peuple juif des temps bibliques, de durs propos, au demeurant tout à fait dans la ligne de l'antijudaïsme chrétien le plus traditionnel qui était alors de mise, tant dans la hiérarchie de l'Église que parmi ses fidèles. En voici un bref échantillon [12] :

«En acceptant ces livres [ceux de l'AT], la chrétienté ne devient pas une religion juive. Ces livres n'ont pas été composés par des juifs; ils sont inspirés par l'Esprit Saint et sont donc l'œuvre de Dieu, ce sont les livres de Dieu... Les filles de Sion ont reçu leur acte de divorce, et depuis cette époque, Assuérus [13] erre sur la face de la terre sans trouver le repos... Peuple d'Israël, cela n'a pas poussé dans ton jardin et tu ne l'y as point planté. Cette condamnation de l'usure qui amène à la spoliation de la terre, cette guerre à l'endettement qui est l'oppresseur du cultivateur, cela n'est pas le produit de ton esprit!»

Etc., etc.

La seule allusion faite aux persécutions des juifs, donne, par la cruauté inconsciente de sa formulation, la mesure de l'insensibilité du cardinal à leur égard [14] :

«L'antagonisme envers les juifs de notre temps ne doit pas être étendu aux livres du judaïsme pré-chrétien.»

Venant d'un des plus illustres représentants de la hiérarchie catholique allemande d'alors, et même si on la replace dans le contexte général de l'époque, une telle appréciation, qui place la défense du donné doctrinal au-dessus de celle de la personne humaine, illustre à quel point la polarisation dogmatique et confessionnelle peut obscurcir les intelligences les plus illustres et inhiber les réflexes de solidarité les plus élémentaires.

Autre fait significatif. Vers la fin du mois de mars 1933, après hésitations et consultations, les évêques catholiques allemands décidèrent de ne pas protester officiellement contre le boycott général, décrété par les autorités nazies, du commerce, des professions libérales et de l'artisanat exercés par les juifs. Le 5 avril de la même année, un prêtre bavarois, du nom d'Aloïs Wurm, adressait au cardinal Faulhaber une lettre de protestation, où l'on pouvait lire, entre autres considérations [15] :

«En cette période où la haine la plus extrême sévit contre les citoyens de race juive, dont 99 % sont à l'évidence innocents, pas un journal catholique, pour autant que je sache, n'a eu le courage de proclamer l'enseignement du catéchisme catholique, selon lequel on ne doit haïr ni persécuter aucun être humain, et moins encore en raison de sa race. Une telle situation apparaît à beaucoup comme une défaillance catholique.»

Outre sa tonalité d'ironie sarcastique, sur laquelle on ne peut s'attarder ici, la réponse de Faulhaber, en date du 8 avril 1933, illustre, une fois de plus, l'étonnante indifférence du prélat au triste sort des juifs de son temps [16] :

«Tout chrétien doit s'opposer à la persécution des juifs, mais les hautes autorités de l'Église ont des problèmes immédiats beaucoup plus importants : les écoles, la continuation de l'existence des associations catholiques, la stérilisation, ont bien plus d'importance pour le christianisme dans notre patrie… En définitive, on doit réaliser que les juifs sont capables de prendre soin d'eux-mêmes. Il n'y a donc pas lieu de donner au gouvernement des raisons de transformer la chasse aux juifs en chasse aux jésuites!»

Les faits et les textes évoqués sont facilement vérifiables et semblent indiscutables : ils ont fait l'objet d'études et d'analyses autorisées, et même si les interprétations peuvent varier sensiblement d'un auteur à l'autre, à notre connaissance, aucun historien sérieux n'a produit le moindre élément objectif susceptible d'accréditer l'affirmation, gratifiante pour le Cardinal Faulhaber, soumise ici à un examen critique [17] .

Il est dommage que les rédacteurs de la Déclaration romaine non seulement aient ignoré le consensus de chercheurs compétents, mais, de plus, se soient référés, pour accréditer l'opinion qu'ils professent en la matière, à l'ouvrage d'un auteur qui s'inscrit précisément dans le dit consensus, contraire à leur thèse. Dans ces conditions, on comprendra qu'un historien, si favorable qu'il soit au dialogue entre l'Église et le judaïsme, ne puisse laisser sans démenti cette apologie imméritée d'un prélat qui eut assez de courage pour s'opposer, dès la montée en force du National-Socialisme, à la nazification du christianisme et à la stérilisation, mais qui, comme la totalité du haut clergé allemand, n'en eut aucun pour défendre les juifs lorsque, quelques années plus tard, ces derniers furent mis au ban de la société et finalement exterminés par un pouvoir inique, auquel on se fût attendu qu'en raison de sa foi chrétienne, ou par simple humanité, le cardinal tentât de résister au moins par les armes intellectuelles de la réprobation oratoire, lorsque la chose était encore possible – et ce l'était, semble-t-il, dans les années trente.

Ceci dit, il ne serait pas objectif de s'en tenir à ces remarques négatives sans esquisser, au moins dans ses grandes lignes, une tentative d'explication de l'attitude du cardinal Faulhaber envers les juifs. Tout d'abord, il convient de rappeler que, dans les années vingt, il fut plus positif à leur égard. Pridham, suivi par Kershaw, a noté qu'il «méprisait les méthodes, le radicalisme et la vulgarité des nazis», et qu'en 1923, sa critique des menées antisémites lui valut même d'être traité de «cardinal juif» par des étudiants, adeptes fanatiques du National-Socialisme [18].

D'autre part, il est patent que, même si ses prêches de 1933 ne visaient pas le régime hitlérien lui-même, mais les chrétiens qui “marcionisaient” [19] , sous l'influence des thèses nazies visant à épurer le christianisme de ses “éléments sémitiques”, les violentes critiques de Faulhaber furent ressenties par les autorités comme une atteinte intolérable à l'idéologie du Parti et lui valurent des haines tenaces en haut lieu. Telle celle d'Esser, chef de la Chancellerie d'État, qui conseillait au cardinal et à ses collaborateurs [20] «de se contenter de faire des sermons sur le chapitre de l'obéissance prônée par Dieu envers l'autorité légale de l'État [21], au lieu de susciter des conflits de conscience dans de larges cercles, comme il l'avait fait dans ses allocutions de l'Avent.»

On aurait tort de croire que de tels propos étaient sans effet sur les dirigeants religieux allemands, en général, et sur le cardinal Faulhaber, en particulier. Les considérations de saint Paul sur l'obéissance due aux autorités procédaient, bien sûr, d'une situation très différente de celle à laquelle étaient confrontées les Églises sous la férule d'un pouvoir sans foi ni loi. Mais le clergé et les pasteurs d'alors n'avaient pas encore intégré, entre autres critères modernes d'herméneutique, celui qui prône la re-situation des écrits dans leur contexte culturel et social, et ils lisaient les Écritures de manière anhistorique et apologétique. En outre, des travaux récents ont montré, de manière convaincante, semble-t-il, que ce qui, pour nos contemporains sensibilisés aux droits de l'homme, apparaît aujourd'hui comme intolérable dans les propos et les attitudes des dignitaires religieux à l'égard des juifs, ou comme lâcheté, compromission, voire adhésion plus ou moins déclarée aux idéaux national-socialistes, n'était, en fait, que le résultat pervers du loyalisme national, aussi sincère que mal éclairé, des autorités religieuses, conjugué à leur souci de ne rien faire ni dire qui puisse mettre en péril l'équilibre précaire des relations de l'Église avec le pouvoir nazi, ou provoquer des mesures de rétorsion à l'encontre des institutions, des œuvres et de la presse chrétiennes.

Si, en se gardant de toute polémique comme de tout préjugé, et sans minimiser pour autant le rôle de l'antijudaïsme chrétien déjà évoqué [22] , on cherche à comprendre l'attitude de loyalisme envers le pouvoir hitlérien, qui fut celle du cardinal Faulhaber et de l'ensemble de la hiérarchie de l'Église catholique allemande, alors en butte, comme sa consœur protestante, aux persécutions [23] et à l'arbitraire d'un régime inique et fondé sur la force brutale, c'est dans cet amour excessif de la mère-patrie qu'on en trouvera au moins des éléments d'explication, comme aussi dans la déférence, caractéristique de l'institution ecclésiastique, envers l'autorité constituée, attitude aggravée d'un juridisme diplomatique excessif, qui dicta à la hiérarchie d'alors un respect scrupuleux – malheureusement à sens unique – des clauses du Concordat conclu, en 1933, entre l'Église et le Troisième Reich [24].

Pour en revenir aux sermons d'Avent du cardinal Faulhaber, malgré leur dure franchise et les violentes critiques qu'ils suscitèrent tant dans les sphères du pouvoir nazi que dans la presse, il serait erroné d'y voir autre chose qu'une réaction ecclésiastique énergique aux errements doctrinaux des chrétiens séduits par les doctrines néo-païennes et racistes des Nazis. À preuve ces remarques de Volk lui-même [25] . Après avoir noté que «son désaccord exprimé publiquement et sa profession de foi anti-totalitaire firent figure d'acte d'opposition important et furent perçus comme une lumière par ses contemporains, [et que] nombreux furent ceux qui propulsèrent le courageux prédicateur de l'Avent au rang de chef du catholicisme allemand dans le conflit ecclésiastique naissant», l'historien catholique émet, sur la personnalité du cardinal, un jugement qui, pour sévère qu'il apparaisse, a de fortes chances de correspondre à la réalité : «[ses contemporains] ne se rendaient pas compte qu'ils assignaient à Faulhaber une tâche pour laquelle il n'avait ni l'inclination ni la vocation, ni les aptitudes personnelles correspondantes [26]».

Notant, avec juste raison, qu'«en refusant l'intimidation et le joug séculier – attitude qui avait suscité un tel enthousiasme – le cardinal n'entendait pas adopter une attitude foncièrement subversive», Volk illustre la reculade qui suivit, en mentionnant que, peu de temps après son coup d'éclat, Faulhaber rappela au clergé et aux fidèles la nécessité de «la collaboration avec l'État», et fit comprendre qu'il ne voulait pas «creuser un fossé infranchissable». Dans son désir d'apaisement, il posa même un acte que l'historien rapporte avec réprobation :

«Il montra combien il était mal conseillé en se laissant convaincre… d'adresser au Gauleiter Wagner “un salut hitlérien réglementaire et irréprochable”.»

Toutefois, si regrettables qu'ils soient, il serait injuste de juger ces manques de discernement – dont les dirigeants religieux n'avaient d'ailleurs pas l'exclusivité –, à l'aune de nos critères contemporains “éclairés”, et en faisant abstraction du régime d'intimidation et de terreur que les nazis ne cessèrent de faire régner, à des degrés divers, durant toute la durée du Troisième Reich. Car nul ne peut ignorer que c'est le plus souvent dans des conditions extrêmement troublées et violentes que nombre de responsables politiques ou religieux, en Allemagne et partout où les Nazis régnaient en maîtres, durent exercer leurs fonctions, adopter des positions et prendre des décisions, dont certaines eurent des conséquences imprévisibles et parfois dramatiques. Et si, avec le recul du temps et sachant aujourd'hui ce qu'ignoraient ou ne pouvaient prévoir les protagonistes des événements d'alors, certains de leurs comportements peuvent nous sembler entachés d'erreurs, de compromissions et de faiblesses, il est clair qu'ils ne furent pas tous, tant s'en faut, des antisémites, des collaborateurs, ni des lâches.

Il reste qu'il faudra bien faire un jour la lumière tant sur l'absence de protestation du cardinal Faulhaber (comme d'ailleurs de tout l'épiscopat allemand d'alors) contre les persécutions dont les juifs furent l'objet, que sur l'attitude de l'Église, perçue par certains historiens comme conciliante à l'égard du régime nazi [27]. C'est là une tâche légitime, pourvu qu'on s'en acquitte sans polémiques ni jugements partisans, et sans flétrir inconsidérément la réputation d'une institution et de ses serviteurs, faillibles par nature, dont nous ne connaîtrons ou ne comprendrons peut-être jamais suffisamment ni les motivations réelles, ni les débats de conscience qui furent les leurs lorsqu'ils posèrent des actes ou firent preuve d'attitudes de réserve dont nous nous scandalisons aujourd'hui . A cet égard, à moins que des documents irréfutables ne prouvent le contraire, il se peut qu'une appréciation objective de ces attitudes ait intérêt à tenir compte du critère formulé, en 1964, par le cardinal Döpfner, à propos de l'absence de toute condamnation papale, solennelle et explicite, du génocide des juifs durant la Seconde Guerre mondiale [28] :

«Le jugement rétrospectif de l'Histoire autorise parfaitement l'opinion que Pie XII aurait dû protester plus fermement. On n'a cependant pas le droit de mettre en doute l'absolue sincérité de ses motifs, ni l'authenticité de ses raisons profondes.»

Bien qu'il ne constitue pas une pièce à verser au dossier historique, il a paru intéressant de conclure cette brève enquête, en rapportant l'aveu – dont le courage et l'accent de repentir authentique rappellent ceux de la Déclaration de repentance d'évêques de France, de 1997 – formulé récemment par le cardinal autrichien Franz Koenig [29] :

«En regardant l'histoire de ces années, nous ne voulons pas, nous n'avons pas le droit, et moi-même, en tant que membre de l'Église, je n'ai pas le droit de taire que j'ai conscience d'une complicité de l'Église. Oui, pour sa part, l'Église ne s'est pas opposée comme elle le devait, à cette pensée nationaliste fourvoyée, à un antijudaïsme chrétien, à une pensée nationaliste teintée de religion, à une interprétation inexacte des événements de la Passion. Ce fut une plaie purulente dans le corps de l'Église, et cela a causé beaucoup de malheurs à des innocents…»


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Notes


[1] «Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah», texte français d'abord publié dans la Documentation Catholique n° 2179, du 5 avril 1998, pp. 336-340. Le passage cité ici est à la p. 338; il figure désormais sur le site du Vatican. C'est à ce site que je me réfère ici. Nota : toutes les mises en exergue typographique des textes cités dans le présent article sont miennes.

[2] L. Volk, Der Bayerische Episkopat und der Nationalsozialismus 1930-1934, Mainz, 1966, pp. 170-174; cité dans Documentation Catholique, p. 340, n. 11, op. cit., ci-dessus, et dans la verison mise en ligne sur le site du Vatican, la référence à l'ouvrage de Volk y figure en note 11.  Voir, sur un sujet connexe : I. Kershaw, L'opinion allemande sous le nazisme. Bavière 1933-1945, CNRS Éditions, Paris, 1995, surtout le chapitre VI : «Réactions à la persécution des juifs», pp. 213-254. S'agissant du jugement de L. Volk, il a d'autant plus de poids et de crédit que cet auteur était un historien de l'Église fort compétent.

[3] Elle revient, au fil de certaines publications catholiques, sans que ses auteurs prennent jamais la peine d'en fournir la moindre justification ni référence. Elle a même trouvé place récemment dans un récit grand public, justement loué par la critique : «Le seul [évêque allemand] à se démarquer est Mgr Faulhaber, évêque de Munich, qui, du haut de la chaire de la cathédrale... n'hésite pas à blâmer les vexations dont les Juifs sont l'objet» (Rosetta Loy, Madame Della Seta aussi est juive, Rivages, Paris, 1998, p. 19). À notre connaissance, l'un des premiers à avoir émis cette appréciation inexacte est le théologien catholique Congar, dans un opuscule peu connu, où il écrivait : «Décembre 1933 : sermons du cardinal Faulhaber stigmatisant la persécution contre les juifs» (Y. Congar, L'Église catholique devant la question raciale, Unesco, Paris, 1953, § «L'Église face au racisme nazi et à l'antisémitisme moderne», pp. 51-52). Depuis, plusieurs auteurs ont mis les choses au point concernant les buts et le contenu des Sermons du cardinal, tels, entre autres, G. Lewy, L'Église catholique et l'Allemagne nazie, Stock, Paris, 1964, pp. 239-240; K. Scholder, The Churches and the Third Reich. Volume One : Preliminary History and the Time of Illusions 1918-1934, SCM Press, London, 19872, pp. 518-519; Id., A Requiem for Hitler and Other New Perspectives on the German Church Struggle, SCM Press, London, 1989, p. 178 ; S. Friedländer, L'Allemagne nazie et les Juifs, Seuil, Paris, 1997, pp. 59-60; etc.

[4] Nous avons déjà exprimé notre dissentiment sur ce point, cf. M.R. Macina, "Ce document sur la Shoah, qui ignore ce qui nous peine", Los Muestros, n° 31, Bruxelles, juin 1998, pp. 18-19.

[5] Volk, op. cit., p. 170. Une traduction experte des pages 170-174 de l'ouvrage de Volk a été réalisée, à notre intention, par Madame Ruth et Mademoiselle Joëlle Marelli, de Luxembourg : il nous est agréable de leur exprimer ici notre gratitude.

[6] Chrétiens acquis aux thèses raciales nazies et partisans d'une Église d'obédience national-socialiste. Voir D.L. Bergen, Twisted Cross : The German Christian Movement in the Third Reich, Chapel Hill, N.C., 1996.

[7] Propos méritoire et, en tout état de cause, conforme à la doctrine chrétienne, mais qui n'empêcha pas le cardinal de faire, dans son cinquième sermon, cette concession majeure au racisme d'État : «L'Église ne voit pas d'objection à la “recherche raciale” (Rassenforschung), ni au “souci pour la race” (Rassenpflege)... ni aux efforts pour conserver l'individualité d'un peuple aussi pure que possible et, par référence à la communauté de sang, pour approfondir le sentiment de la communauté nationale.» Par souci d'objectivité, précisons que le cardinal met des limites à ces propositions raciales : «l'amour de notre race ne doit pas mener à la haine d'autres peuples… la culture de race ne doit pas adopter une attitude d'hostilité envers le christianisme…» Mais il récidivera, sans nuance cette fois, dans un sermon prononcé le 31 décembre 1936 : «Le sang et la race ont contribué à façonner l'histoire allemande» (cité par G. Lewy, op. cit., p. 147).

[8] «Inhaltlich hatten sie ihre Lücken, da der Kardinal an das heisse Eisen des Antisemitismus nicht zu rühren wagte, wie er das nach 1923 in der Allerseelen- und Silvesterpredigt getan hatte.», Volk, op. cit., p. 171. Même critique chez Kershaw, op. cit., p. 227.

[9] Lewy, op. cit., p. 240.

[10] On peut s'étonner de cette affirmation. A cette époque, en effet, le Congrès juif mondial (CJM) n'avait pas encore d'existence juridique. Sur les circonstances de la fondation du CJM, cf. G.M. Riegner, Ne jamais désespérer. Soixante années au service du peuple juif et des droits de l'homme, Cerf, Paris, 1998, pp. 44 ss. Sur ce point, on suivra plutôt A. Lacroix-Riz, Le Vatican, l'Europe et le Reich, de la première Guerre Mondiale à la guerre froide, Armand Colin, Paris, 1996, p. 269 ; selon cette historienne, au demeurant très remontée contre l'Eglise, il s'agit du «secrétaire de la conférence israélite mondiale de Genève», ce qui est plus vraisemblable.

[11] Cf. aussi Kershaw, op. cit., pp. 227-228, qui suit Lewy (déjà cité) et L. Volk, “Kardinal Faulhabers Stellung zur Weimarer Republik und zum NS-Staat”, dans Stimmen der Zeit, clccvii, 1966, pp. 183 ss.

[12] Premier et troisième Sermons d'Avent. Faute d'avoir eu accès à l'original allemand, les extraits de ces sermons, cités dans le présent article, ont été traduits d'après une version anglaise autorisée : Judaism, Christianity and Germany. Advent Sermons preached in St. Michaels's, Munich, in 1933, by His Eminence Cardinal Faulhaber, Archbishop of Munich. Translated by Rev. George D. Smith, Burns Oates & Washbourne, London, 1934. L'ouvrage est muni de l'Imprimatur.

[13] Nom mythique du “Juif errant”, dans l'imaginaire antisémite populaire. En fait, Assuérus était un roi perse (cf. Livre d'Esther).

[14] Premier sermon. L'expression est employée, à deux reprises, de manière identique.

[15] Cf. K. Scholder, op. cit., p. 701.

[16] Scholder, op. cit., ibid. Cf. Volk, Akten, p. 705. Ce serait commettre un contresens que d'interpréter nos critiques à l'encontre du cardinal comme une accusation implicite d'inhumanité envers les juifs. Notre sentiment est plutôt que son choix de ne pas prendre publiquement leur défense – attitude passive dont il n'avait pas l'apanage, tant s'en faut – pourrait bien avoir été quelque peu influencé, au moins inconsciemment, par l'antijudaïsme chrétien traditionnel, au prisme déformant duquel fidèles et pasteurs contemplaient, avec commisération ou horreur, l'errance de ces “élus” déchus, éternels parias de l'histoire du salut et de celle des hommes, que la chrétienté estimait avoir supplantés dans l'élection, et dont elle n'attendait plus que la reddition confessionnelle sans condition. Certains passages de la déclaration de repentance d'évêques français (1997) et de celle de la Commission vaticane pour les relations religieuses avec le judaïsme (1998) expriment la même perception. L'importance de ce facteur, confessionnel et apologétique, pour une meilleure évaluation de l'absence de réactions des dirigeants religieux face aux exactions antijuives patentes des nazis, nous paraît sous-estimée. À notre connaissance, son rôle, dans ce contexte, n'a pas fait l'objet d'une étude ad hoc, au moins en ce qui concerne la recherche en langue française.

[17] Il ne s'agit pas, malgré les apparences, d'une certitude arbitraire fondée sur l'«argument du silence». Rappelons, au contraire, que, dans le passage de l'ouvrage de Volk (cf. note 8 ci-dessus), sur lequel la Déclaration romaine se fonde pour attribuer à Faulhaber une attitude d'opposition militante à l'antisémitisme nazi, l'historien lui-même fait explicitement grief au cardinal de n'avoir, dans ses sermons d'Avent, «pas osé s'attaquer au problème brûlant de l'antisémitisme».

[18] Cf. G. Pridham, Hitler's Rise to Power : the Nazi Movement in Bavaria, 1923-1933, Londres, 1973, p. 152. On suit ici Kershaw, op. cit., p. 186.

[19] Marcion, célèbre hérésiarque chrétien du IIe s. Ne pouvant supporter l'image du Dieu vengeur et sanguinaire, qu'il croyait lire dans la Bible juive, si opposée à celle du Dieu d'amour révélé par le Nouveau Testament, il conçut un système théologique aux relents gnostiques et manichéens, dans lequel l'Ancien Testament était réputé l'œuvre d'un dieu juif, mauvais et vindicatif, tandis que le Dieu du Nouveau Testament était présenté comme rempli de bonté. De nos jours, le qualificatif de “marcionite” est souvent utilisé, de manière métaphorique, par certains auteurs, pour stigmatiser toute tentative, à prétention théologique, aboutissant à dénigrer ou à dévaloriser, explicitement ou implicitement, l'Ancien Testament.

[20] Cf. Volk, op. cit., p. 174.

[21] En fait, il s'agit d'une phrase de saint Paul, qui fit, et fait toujours, la joie des tyrans et dictateurs, et embarrassait tant les prélats allemands, pour les raisons susdites : “Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l'autorité se rebelle contre l'ordre établi par Dieu.” (Épître aux Romains 13, 1 ss). Il est dommage que la hiérarchie catholique allemande n'ait pas imité l'Église évangélique “confessante” qui avait fait sienne la réplique de saint Pierre et des apôtres aux autorités religieuses qui leur interdisaient de prêcher au nom de Jésus : "Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes.” (Livre des Actes 5, 29). C'est à ce titre que cette Eglise refusa, dans un premier temps, d'appliquer les directives raciales de l'État, spécialement le “paragraphe aryen”, qui excluait des rangs du clergé les pasteurs protestants d'origine juive. Malheureusement, ce beau courage fit long feu, et finalement l'Église confessante cessa de défier ouvertement le pouvoir nazi ; toutefois, elle s'installa dans une résistance passive spirituelle qui ne se démentit jamais. À ce sujet, voir, entre autres ouvrages, W. Gerlach, Als die Zeugen schwiegen. Bekennende Kirche und die Juden [Quand les témoins se taisaient. L'Église confessante et les juifs], Institut Kirche und Judentum, 2e édition, Berlin, 1993.

[22] Voir, ci-dessus, note 16.

[23] Sur les persécutions de l'Église allemande par le régime nazi, voir, entre autres ouvrages, The Persecution of the Catholic Church in the Third Reich. Facts and Documents, translated from German, Burns Oates, London, 1940; J. S. Conway, La persécution des Églises, trad. de l'anglais, Paris, 1969; W. Gerlach, op. cit.; E.C. Helmrreich, The German Churches under Hitler : Background, Struggle and Epilogue, Detroit, 1979; X. de Montclos, Les Chrétiens face au Nazisme et au stalinisme. L'épreuve totalitaire, 1939-1945, Paris 1983. Sur la résistance des Églises, cf. K. Nowak, “Églises et résistances dans le IIIe Reich”, in Des Allemands contre le nazisme. Oppositions et résistances, 1933-1945, Paris, 1997, pp. 109-127; Kershaw, op. cit., pp. 159-212. Pour des considérations plus générales, voir O. D. Kulka et P.R. Mendès-Flohr, Judaism and Christianity under the Impact of National Socialism, Jérusalem, 1987.

[24] Selon certains historiens, ce Concordat fut un marché de dupes pour l'Église. Selon d'autres, malgré le bénéfice indéniable qu'en tira Hitler, il fut un moindre mal, outre que c'était la seule option politico-juridique possible pour parvenir à une coexistence supportable avec un régime qui s'appuyait sur des principes diamétralement opposés à ceux de la morale chrétienne. À ce propos, cf. Scholder, The Churches and the Third Reich, op. cit., volume II, surtout chapitres 4-6, pp. 89- 211.

[25] Cf. Volk, op. cit., p. 172.

[26] Sur la vie et la personnalité du Cardinal, voir l'article exhaustif de V. Conzemius, dans le Dictionnaire d'Histoire et de Géographie Ecclésiastique, article Faulhaber, T XVI , Paris, 1967, col. 692-711.

[27] Les polémiques de ces dernières décennies, autour de l'attitude de Pie XII et de la hiérarchie de l'Église face à l'Allemagne nazie, rendent nécessaire la consultation d'une étude, assez ancienne mais encore utile : V. Conzemius, «Églises chrétiennes et totalitarisme national-socialiste. Un bilan historiographique», in Bibliothèque de la Revue d'histoire ecclésiastique, Louvain, 1969. En 163 pages, très denses, d'une analyse pénétrante et totalement dénuée de polémique ou de visée apologétique, cette brève synthèse fournit un bilan précieux des recherches historiques sur cette période troublée (près de 200 références bibliographiques citées), et en corrige certaines dérives et erreurs patentes. Voir aussi, du même : "Pius XII and Nazi Germany in Historical Perspective", in Historical Studies, Papers read before the Irish Conference of Historians, vol. VII, London, 1969, pp. 97-124.

[28] Texte cité par L. Papeleux, Les silences de Pie XII, Vokaer, Bruxelles, 1980, p. 168.

[29] L'engrenage des responsabilités, allocution du cardinal autrichien Franz Koenig, prononcée le 13 mars 1998 à la Faculté de médecine de Vienne et publiée dans l'hebdomadaire viennois, Die Furche, n° 13, du 26 mars 1998. La traduction française (légèrement retouchée par nos soins) citée ici est reprise de la revue Istina n° 3, Paris, juillet-septembre 1998, pp. 339-342. Le passage cité figure à la p. 342 de cette publication.

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Mis à jour le 18 mai 2010, sur le site rivtsion.org