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Post-sionisme
Haine de soi juive

La haine de soi juive, du pathologique au politique - Itshak Lurçat
30/01/2009

A l’occasion de la lettre ouverte navrante d’un petit-fils de déporté mort en camp de concentration, Pierre I. I. Lurçat contextualise excellemment cette maladie, dont les Juifs n’ont certes pas l’exclusivité épidémiologique, même s’ils en affichent un taux alarmant. P. Lurçat a raison de nous rappeler, avec son brio habituel, quelques cas illustres de cette pathologie de l’âme juive. Qu’il en soit ici remercié. (Menahem Macina).

30.01.2009

Texte repris du Blog de l’auteur.

Le 4 octobre 1903, le jeune et brillant écrivain juif Otto Weininger fut retrouvé inconscient, allongé sur le sol, dans la chambre qu’il avait louée la veille dans la maison du 15 Schwarzspanierstrasse, à Vienne, maison où Beethoven avait vécu ses derniers jours. Weininger s’était tiré une balle en plein cœur. Emmené à l’hôpital, il décéda quelques heures plus tard. Son suicide, à l’âge de 23 ans, ajouta encore à sa célébrité précoce et suscita aussi une vague de suicides par imitation. Weininger était le cas le plus connu de Juif atteint d’une maladie très particulière, qui fut désignée plus tard comme la « haine de soi juive ».

 

Ottoweininger.jpg
O. Weininger

C’est le philosophe juif allemand Theodor Lessing qui créa l’expression "Jüdische Selbsthass" - haine de soi juive – pour décrire ce phénomène bien particulier, affectant une partie de l’intelligentsia juive européenne au début du siècle dernier. Dans un livre paru en 1930, Lessing décrivait six cas de Juifs atteints de haine de soi caractérisée, sous sa forme la plus aiguë, qui les conduisit presque tous au suicide. Le plus célèbre parmi eux est Otto Weininger, qui se suicida un an après s’être converti au protestantisme.

 

Le cas de Weininger est particulièrement frappant, et mérite qu’on s’y arrête. Le jeune philosophe, auteur du livre à succès Sexe et caractère, eut une influence marquante sur plusieurs intellectuels célèbres, parmi lesquels Ludwig Wittgenstein, Franz Kafka ou Franz Musil. On prête à Adolf Hitler cette boutade sinistre, au sujet de Weininger : « Il n’y avait qu’un seul Juif honnête, et il s’est suicidé ». Selon une des explications, Weininger aurait voulu échapper définitivement à sa condition juive, ayant expliqué dans son livre que le christianisme était « la plus haute expression de la foi », tandis que le judaïsme était à ses yeux la « forme extrême de la couardise… ». Il attribuait à l’influence juive la décadence de son époque, ce qui explique que les nazis avaient utilisé certains extraits de son œuvre dans leur propagande.

 

Du pathologique au politique

 

Si Otto Weininger est le spécimen le plus achevé de la haine de soi juive sous sa forme extrême et suicidaire, il est loin d’être le seul. Paul Giniewski, qui a consacré un livre à la philosophe Simone Weil, elle aussi touchée par cette maladie, passe en revue plusieurs Juifs célèbres atteints de haine de soi. Rachel Levine-Varnhagen (1771-1832), femme de lettres juive allemande, avait pour « aspiration centrale de se dépêtrer de son judaïsme », selon sa biographe Hannah Arendt (qui avait elle-même un rapport ambigu au judaïsme et à Israël). Varnhagen ira jusqu’à écrire, à propos de sa judéité : « Jamais, à aucune seconde, je n’oublie cette infamie. Je la bois dans l’eau, je la bois dans le vin, je la bois avec l’air, à chaque respiration ». Elle dira encore que « le Juif doit être exterminé en nous, même au prix de nos vies ». Giniewski compare Varnhagen à Simone Weil, elle aussi atteinte de haine de soi, de manière explicite : « Mon attitude envers moi-même est un mélange de mépris, de haine et de répulsion ».

 

Simone Weil.jpg
Simone Weil

 

Plus près de nous, les cas de Juifs atteints de haine de soi sont nombreux, même s’ils poussent rarement leur maladie jusqu’au suicide. On les voit plutôt sur les plateaux de télévision ou les chaires des universités, appeler au boycott d’Israël (comme le rédacteur en chef du supplément littéraire du journal Haaretz), signer des pétitions pour la Palestine ou contre l’armée de défense d’Israël… Si la haine de soi juive a pris aujourd’hui des formes différentes de celles analysées il y a 80 ans par Theodor Lessing, c’est qu’elle est devenue un phénomène politique collectif plus qu’une pathologie individuelle.

 

Les alterjuifs, en Israël et en France

 

Shmuel Trigano a consacré un numéro de la revue Controverses au phénomène des « alterjuifs » - néologisme créé par la psychiatre Muriel Darmon –, ces intellectuels juifs, en France et ailleurs, qui épousent systématiquement la cause des ennemis d’Israël. En Israël même, la haine de soi juive est florissante dans tous les secteurs de la vie intellectuelle, artistique et politique… Yoram Hazony, dans un ouvrage capital dont nous avons rendu compte récemment dans ces colonnes, a montré comment certaines élites israéliennes actuelles avaient abandonné l’idéal sioniste pour devenir les défenseurs d’un « Etat de tous ses citoyens », c’est-à-dire un Etat binational. La haine de soi est sans doute un facteur d’explication de l’attitude de groupes tels que "Chalom Archav", qui imputent toujours à Israël la responsabilité du conflit et des guerres imposées par nos ennemis arabes.

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Braitberg, un Juif antijuif

 

Et c’est aussi cette haine de soi pathologique qui explique le comportement délirant de certains "alterjuifs" en France (et ailleurs), dont nous avons eu plusieurs illustrations récentes, à l’occasion de la guerre contre le Hamas à Gaza. Quand un auteur de guides touristiques (membre de l’association de Juifs antisémites UJFP) écrit dans les colonnes du Monde qu’il faut "effacer le nom de son grand-père à Yad Vashem", il fait preuve d’une haine de soi qui apparaît bien dans ces lignes : "En conservant au Mémorial de Yad Vashem, au coeur de l’Etat juif, le nom de mes proches, votre Etat retient prisonnière ma mémoire familiale derrière les barbelés du sionisme...". (Voir la reponse brillante que lui a faite Menahem Macina). En fait de "barbelés", ce ne sont pas ceux du sionisme qui emprisonnent la mémoire de M. Braitberg, mais plutôt ceux de son refus d’assumer la condition juive, et son choix de rejoindre, pour échapper au destin collectif de son peuple, le camp des bourreaux de son grand-père.

 

(Article paru initialement dans VISION D’ISRAEL, magazine culturel francophone)


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Pour en savoir plus :


Paul Giniewski, Simone Weil ou la haine de soi, Berg International 1978.


P. Giniewski, Israël et l’Occident, Cheminements 2008.


Y. Hazony, L’Etat juif. Sionisme, postsionisme et destins d’Israël, éd. de l’Eclat 2007.


Theodor Lessing, La haine de soi ou le refus d’être juif, Berg International.


Revue Controverses, février 2007, « Les alterjuifs », éditions de l’Eclat.

 

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© P. I. Lurçat

 

 

Mis en ligne le 30 janvier 2009, par M. Macina, sur le site upjf.org