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A-Dura/France-2/Karsenty: depuis l'arrêt de la Cour d'appel du 21 mai 2008

L’affaire Enderlin : Être un journaliste français implique de ne jamais s’excuser, A.-E. Moutet

30/06/2008
Ce texte d’une journaliste chevronnée, admirablement bien écrit et pertinent, m’a donné beaucoup de fil à retordre. Son anglais, très littéraire et riche en expressions qui ne me sont pas familières, est difficile à rendre dans la langue de Voltaire. Je demande donc à celles et ceux qui ont une bonne maîtrise des deux langues d’avoir la gentillesse et la simplicité de me relire soigneusement et de me signaler les fautes et/ou les imperfections de ma traduction. Quant au contenu du présent article, s’il est vrai qu’il ne contient aucune révélation, il a, sur beaucoup d’autres, l’avantage de mettre l’accent sur des aspects de l’affaire et de la controverse à son propos, qui n’ont pas suffisament retenu l’attention des analystes. Les trois dernières pages, en particulier, dessinent un tableau haut en couleurs et d’une cruelle vérité, de la mentalité de certains journalistes. A.-E. Moutet est, à ma connaissance, la seule à avoir pris l’initiative de téléphoner à plusieurs des signataires de la pétition en faveur d’Enderlin, et de leur demander pourquoi ils ont soutenu le journaliste, et accablé ses critiques, alors que les preuves s’accumulent - l’arrêt récent de la Cour d’Appel en témoigne - que la thèse de l’exécution délibérée de Mohammed al-Dura par les soldats israéliens, émise par Enderlin - et sur laquelle il refuse obstinéement de revenir, depuis près de huit années - n’est pas soutenable. Un texte passionnant, que je vous invite à faire circuler largement. Il en vaut la peine. (Menahem Macina).

28 juin 2008

 

The Weekly Standard Volume 013, Issue 41 (07/07/2008)

 

Original anglais : "L’Affaire Enderlin: Being a French journalist means never having to say you’re sorry".

 

Traduction française : Menahem Macina pour upjf.org

 

Paris

 

Pour comprendre l’affaire Al-Dura, il est utile de garder une chose présente à l’esprit : En France, vous ne pouvez pas reconnaître avoir fait une erreur. C’est un pays où la loi des Jeux du Cirque romain s’applique encore : Vae victis ! Malheur aux vaincus. Si vous tombez, c’est le signal de la mise à mort [1]. Ce n’est pas pour rien que Brennus était un Gaulois [2]. Ses modernes héritiers français ne savent pas bien s’excuser, ou ne le font pas du tout, s’ils peuvent s’en dispenser. Pourquoi le feraient-ils ? Ce serait un aveu de faiblesse. Vacillez, et vous devenez la victime toute désignée.

Ainsi, dans le cas de Mohammed al-Dura – un garçon palestinien de 12 ans, censé avoir été tué par des balles israéliennes durant un accrochage dans la bande de Gaza, le 30 septembre 2000 -, il ne fallait réellement pas s’attendre à ce que le journaliste Charles Enderlin, correspondant de longue date de la chaîne de télévision France 2, qui avait diffusé le reportage d’information de 59 secondes, admette immédiatement avoir assemblé en hâte les images de la séquence sensationnelle fournie par le cadreur palestinien habituel de la chaîne, sans vérifier quelles balles, en fait, avaient tué, ou n’avaient peut-être pas tué le garçon.

Dans les huit années subséquentes, la petite silhouette de Mohammed al-Dura, recroquevillé à côté de son père accroupi, devint l’emblème de la seconde Intifada. L’image de « l’enfant martyr » apparut sur des affiches, des sites Web, des timbres-poste, et des plaques de rues, dans tout le monde musulman, du Mali à l’Indonésie, suscitant lynchages et explosions-suicide. Les autorités israéliennes prirent d’abord plus ou moins pour argent comptant le reportage français et déplorèrent, avec gêne, la mort de l’enfant, dans un communiqué hâtif (« Pour autant que l’on puisse en juger l’enfant a été atteint par un de nos tirs »). D’autres, toutefois, n’étaient pas aussi catégoriques.

Ils analysèrent et scrutèrent chacune des 59 secondes du film et tous les recoins du lieu, à la recherche d’indices, d’angles balistiques, de mouvements improbables et de motivations cachées. Le film montrait les deux protagonistes cherchant à se protéger des tirs, puis, plus tard, effondrés, quoique sans trace de sang ni de blessure. Quand des voix de plus en plus convaincantes commencèrent à mettre en question, à tout le moins, l’origine des tirs – l’emplacement du petit poste israélien rendait pratiquement impossible que Mohammed et son père, ce dernier censé avoir été blessé, aient été atteints par des balles israéliennes -, il en prit six semaines au porte-parole de l’armée israélienne pour affirmer, dans une interview, que « les deux versions de l’incident [sont] possibles », et deux mois supplémentaires pour qu’une enquête officielle soit diligentée.

Entre temps, Enderlin et ses patrons de la chaîne d’Etat France 2, qui avaient distribué gratuitement leur reportage dans le monde entier, refusaient de répondre aux questions. Il s’opposaient catégoriquement à la demande de soumettre l’entièreté des 27 minutes de rushes filmés cet après-midi-là par le caméraman, ou à la reconnaissance de la moindre possibilité d’erreur, et jouaient au ping-pong, à la manière classique dont les administrations brouillent les pistes. (Le "Il ne s’agit pas tant du crime, que de la dissimulation de la vérité", n’est toujours pas entré dans la mentalité française). Il en a pris deux ans à Enderlin pour donner sa première interview à une collègue bienveillante, Elisabeth Schemla, la respectable rédactrice en chef du site Proche-Orient.info, et ancienne rédactrice associée de L’Express, entretien au cours duquel il a confondu "protéger ses sources" et ne pas communiquer la bande vidéo. (Confidence personnelle : j’étais, à l’époque, rédactrice en chef adjointe de Proche-Orient.info.)

Même un documentaire d’une heure, réalisé en 2002 par la présentatrice allemande primée, Esther Shapira - qui travaille pour la Première Chaîne de la télévision d’Etat allemande -, n’a pas réussi à faire une brèche dans la position de France 2. Se tenant volontairement à l’écart de théories plus sujettes à controverses, le travail de Schapira mit un terme à la théorie selon laquelle "des balles israéliennes avaient tué Mohammed al-Dura". Comme E. Schemla lui demandait pourquoi la télévision française ne diffusait pas le film de Schapira, Enderlin se déroba :

« Je ne décide pas de ce que la chaîne diffuse. J’ai des patrons, il y a des responsables au-dessus de moi… une hiérarchie professionnelle. »

Solidement campé sur une réputation depuis longtemps honorable, Enderlin, journaliste chevronné et Israélien titulaire de la double nationalité (française et israélienne), qui a passé la majeure partie de sa vie d’adulte dans la même fonction, n’avait jamais imaginé que l’affaire al-Dura le poursuivrait. Il était couvert par ses supérieurs hiérarchiques, ce qui lui conférait la sérénité d’un adepte du Zen, chose possible dans les grands organismes français dont l’esprit, de la base au sommet, est resté profondément et fondamentalement le même depuis la Cour du Roi Soleil [Louis XIV]. Sa couverture d’Israël et de l’Autorité palestinienne, quoique régulièrement critiquée par les groupes pro-israéliens, est hautement estimée par ses pairs. Il a réalisé une série documentaire bien informée sur les Accords d’Oslo, le processus de paix et les négociations de Camp David, en parallèle avec un livre qui a été publié en anglais ; et même si l’on peut arguer qu’il est trop proche de certaines de ses sources (quelques partenaires des négociations de paix ont en fait eu des discussions dans le Bureau de France 2, mis à leur disposition par Enderlin pour servir de terrain neutre et discret), ce fut une réalisation remarquable. Il était dans l’ordre des choses qu’un tel personnage ne puisse être sérieusement mis en difficulté par une bande d’activistes, ou de minables blogueurs, qui, de derrière leurs écrans d’ordinateurs, mettaient en cause son jugement professionnel. Quand il écarta les accusations de dissimulation [de certaines parties des rushes] en expliquant qu’il avait choisi de « ne pas montrer l’entièreté de la scène de l’agonie de l’enfant », qui eût été « intolérable », il s’attendait tout à fait à être cru sur parole.

Mais les blogueurs et les activistes refusèrent de laisser mourir cette histoire. En fait, l’alliance improbable entre, parmi d’autres, un professeur d’histoire médiévale de l’université de Boston, un impétueux ancien directeur financier, et un ancien journaliste du Monde, firent bientôt apparaître des pratiques qui n’auraient surpris aucun journaliste ayant l’expérience de travailler dans un Etat totalitaire. La plupart des correspondants étrangers qui couvrent les événements des Territoires palestiniens à partir d’Israël s’en remettent aux journalistes, caméramans et cadreurs locaux [3]. Ces nationaux palestiniens ne bénéficient pas des protections habituellement accordées aux journalistes internationaux. Eux et leurs familles sont l’objet de toutes sortes de pressions de la part d’un système qui n’est pas connu pour son respect des droits humains et des finesses de la liberté d’expression. La fabrication de scènes pour les photographes est une pratique courante.

Le professeur d’histoire médiévale, Richard Landes, un Américain à la voix douce, qui a passé son enfance en France et fait ses études primaires dans une école publique parisienne, devenu maintenant l’un des analystes les plus zélés de l’affaire al-Dura, a forgé un terme pour caractériser la manipulation palestinienne des médias : "Pallywood". Il croit que tout l’événement al-Dura a été mis en scène ce jour-là. Utilisant des séquences tournées par d’autres caméramans alors présents sur les lieux, il expose sa thèse avec force sur ses deux sites très fréquentés et régulièrement mis à jour (The Augean Stables, et The Second Draft), ainsi que dans d’innombrables articles et interviews.

Entre en scène le bouillant Philippe Karsenty, Juif français qui s’est senti si déçu de la couverture, par les grands médias, de la seconde Intifada et des événements du Moyen-Orient en général, qu’il a abandonné une carrière réussie dans la finance, pour créer une agence d’observation des médias. Son site, Medias-Ratings, soumet la validité des informations de presse sur tous les sujets au test qu’il appelle "Méthode P.H.I.L.T.R.E.", qui évalue les articles sur les plans "exactitude, cohérence, indépendance, liberté, transparence, responsabilité et exhaustivité". Karsenty se saisit du cas al-Dura et se mit à prendre à partie tous ceux qu’il considérait comme responsables de la perpétuation d’un dangereux mensonge.

Karsenty est un jeune quadragénaire, beau garçon, prompt à la réplique, sérieusement accro au téléphone cellulaire, qui a une foi inébranlable dans la mission qu’il s’est attribuée. Il s’est fait des ennemis parmi ses amis avec autant de brio qu’il s’en est fait au sein de l’establishment français. (Il y a chez lui quelque chose du poulbot qui sonne aux portes des immeubles voisins). Il a été l’objet d’attaques tant de la part de divers dirigeants juifs, que de la directrice de l’information de France 2, Arlette Chabot, d’Enderlin, et du président de France 2, Patrick de Carolis, ainsi que d’un tas de politiciens. Il recourt régulièrement à des expressions telles que « Je vais l’enterrer ! », et « Je vais mettre fin à la carrière de ce bâtard [qui fait preuve de] connivence ». Il est un peu fou, mais on peut faire valoir que beaucoup de saints et de héros l’étaient un peu également – si Jeanne d’Arc avait été plus heureuse dans son village de Lorraine, il est vraisemblable que nous autres, Parisiens, parlerions tous anglais aujourd’hui.

Karsenty n’est pas un saint, mais c’est le mélange spécial, en lui, de bravade, de ténacité, de testostérone, et d’évidentes mauvaises manières, qui a finalement fait vaciller France 2. (Quand je l’ai rencontré, je me suis remémoré l’ancien sénateur de New York, Alfonse d’Amato, qui se glorifiait de son surnom de "bouledogue de Brooklin", et à qui la Commission bancaire du Sénat laissa la bride sur le cou, dans l’affaire des Banques suisses qui refusaient de dévoiler le nombre et l’état des comptes des victimes de l’Holocauste. Jusqu’alors, les banques avaient eu affaire à des délégations courtoises, dirigées par des personnalités affables comme Paul Volcker, ancien président de la Réserve Fédérale, et Stuart Eizenstat, ancien sous-secrétaire d’Etat. Ils n’avaient abouti à rien. D’Amato sans prendre de prisonniers, débloqua le processus en quelque deux mois.)

En tout cas, il y a deux ans, après que Karsenty ait publié trop de libres opinions concernant l’ « infâme bobard » de l’affaire al-Dura, France 2 lui intenta un procès en diffamation. Dans un pays où les juges sont des fonctionnaires publics, le premier jugement surprit peu d’observateurs : on avait rendu un verdict favorable à l’institution, France 2, et statué que le profane Karsenty, devrait payer 1 euro de dommages aux plaignants, une amende de 1 000 euros, et 3000 euros supplémentaires de frais de justice. Même en tenant compte du tarif relativement modéré qui a cours en France, c’était un coup de règle sur les doigts. Karsenty prit le risque d’interjeter appel.

La Cour d’appel a siégé le mois dernier et demandé la preuve à couper le souffle, à savoir : les fameuses 27 minutes de la séquence originale non montée, de France 2, que même Enderlin n’avait pas vues quand il avait envoyé son sujet pour les informations du soir. (Son caméraman palestinien, Talal Abu Rahma, lui avait envoyé par modem environ 6 minutes [de prises de vues] aux fins de réalisation de la séquence pour les informations.) En traînant les pieds, France 2, remit finalement [au Tribunal] 18 minutes de film. (Dans le système judiciaire français ce qu’on appelle "outrage à magistrat" n’existe pratiquement pas.) La projection de ce film causa un instant de stupeur, quand les juges, jusqu’alors blasés, s’assirent et commencèrent à regarder, puis annoncèrent une suspension d’audience, pour demander ensuite à France 2 la totalité des rushes. Cela s’avéra être un tournant du procès.

Karsenty vint à l’audience lourdement chargé d’une tonne de documentation, dont un rapport balistique de 90 pages. Outre tout cela, la curiosité du tribunal fut attirée sur un article d’opinion de 2005, rédigé par deux journalistes de l’establishment, Denis Jeambar, alors rédacteur en chef de L’Express (équivalent français de Newsweek), et Daniel Leconte, responsable des documentaires d’information pour la chaîne culturelle gouvernementale franco-allemande, Arte (une sorte de PBS [Service public de diffusion]), l’un et l’autre peu susceptibles d’être impliqués dans cette indigne empoignade. Sur l’incitation de l’ancien journaliste du Monde, Luc Rosenzweig – qui s’était pris d’un grand intérêt pour l’affaire et avait commencé à écrire à son propos pour la petite équipe d’information de presse, Mena -, Jeambar et Leconte avaient, dès 2004, demandé à France 2 de leur montrer les rushes bruts originaux. Consciente de l’influence de Jeambar et de Leconte sur l’establishment, France 2 avait fait pour eux ce qu’elle avait refusé de faire pour d’innombrables autres, et leur avait montré, ainsi qu’à Rosenzweig, les 27 minutes de film.

Ce qui se produisit alors est typique du comportement de la chatte sur un toit brûlant, qu’ont même de fortes personnalités françaises quand elles sont confrontées à une sorte de violation d’un ordre de préséance, non exprimé mais bien connu, qu’ont les élites ici. Alors que Jeambar et Leconte prenaient leur temps pour réfléchir à ce qu’ils avaient vu, Rosenzweig eut l’impudence d’envoyer un article à la Ména, dans lequel il décrivait les mises en scène, visibles sur la bande juste avant le tir fatal. On pouvait voir des Palestiniens transportés dans des ambulances sur des brancards, réapparaître sans la moindre blessure, le tout dans une atmosphère de carnaval, avec des enfants jetant des pierres devant la caméra, en dépit de ce qui était supposé être une situation tendue. La bande montrait des coups de feu occasionnels et non des tirs continus. De ce grand cirque général enregistré sur le film de Abu Rahma, la Ména concluait que tout l’épisode avait été mis en scène.

Le fait d’avoir été devancé par Rosenzweig irrita Leconte et Jeambar. Ils exprimèrent leur mécontentement dans une libre opinion, parue en 2005 dans le journal de centre droit, Le Figaro. Ils consacrèrent une si grande partie de l’article à dénoncer Rosenzweig, l’audace qu’il avait eue de rendre compte en avant-première de ce qu’il avait vu en compagnie de ceux qui lui étaient supérieurs [dans le monde de la presse], ainsi que les conclusions qu’il osait tirer de manière indépendante, qu’il était facile d’oublier un fait capital : Jeambar et Leconte eux-mêmes admettaient que la bande montrait des Palestiniens simulant diverses actions de tirs et de débandades, ils relataient qu’ils avaient plaisanté à propos de ces scènes avec les responsables de France 2, qui leur faisaient visionner la bande.

Tous ceux qui assistaient à cette projection pour visiteurs illustres et dirigeants de France 2, relate l’éditorial, étaient tombés entièrement d’accord sur le fait qu’il était impossible de déterminer d’où venaient les balles, mais qu’il était hautement improbable qu’elles aient pu provenir du poste israélien. Plus décisif encore, Jeambar et Leconte avaient également pris Enderlin en flagrant délit de mensonge (ou, comme ils l’ont exprimé aimablement, d’ « extrapolation ») :

« Nulle part sur la bande, il n’y avait d’’agonie insupportable" », écrivaient-ils. « Elle n’avait pas été coupée, elle n’existait tout simplement pas. »

Cet article paru dans Le Figaro avait eu peu d’impact lors de sa parution, mais il s’avéra constituer un des élément cruciaux de la contestation, par Karsenty, de la version des événements, donnée par France 2. Il gagna son appel. L’arrêt, rendu le 21 mai, déclarait qu’il avait agi de bonne foi, en tant que commentateur de presse, et qu’il avait présenté un « ensemble cohérent de preuves », bien que la supercherie n’ait pu être définitivement prouvée. La juge notait également « des incongruités et des contradictions insupportables dans les explications de Charles Enderlin », dont la comparution devant un tribunal constituait sa première déposition sous serment, dans cette affaire.


On se serait attendu à ce que la réputation professionnelle d’Enderlin subisse un dommage suite à tout cela. Erreur. En moins d’une semaine, une pétition fut rapidement lancée par ses amis, dans le Nouvel Observateur, le plus important hebdomadaire d’information de gauche en France. La pétition ne laisse aucune place à l’ambiguïté, ni au moindre doute, elle appelle la position soutenue avec véhémence par Karsenty, mais largement documentée, une « campagne de sept années de haine », dont le but est de ruiner « l’honneur professionnel » d’Enderlin. Dans le paragraphe introductif, elle affirme catégoriquement que Mohammed al-Dura a été tué « par des tirs venant de la position israélienne ». Elle exprime son extrême étonnement d’une décision judiciaire

« qui accorde à des négationnistes obstinés ignorant des réalités locales et sans expérience journalistique,  la même crédibilité qu’à un journaliste, connu pour son travail rigoureux».

Elle dit sa crainte que cette décision – chose choquante et horrible ! –

« permette à quiconque, au nom de la bonne foi et d’un prétendu droit de critique et de ce qu’on appelle la liberté d’expression, de salir en toute impunité l’honneur et la réputation de professionnels de la presse. »

Suivent les noms de plus de 300 journalistes – pardon, « professionnels de la presse » - et de centaines d’intellectuels plus hétérogènes (sous l’intitulé "Personnalités"), ainsi qu’un tas de simples surfeurs du Web ("Internautes"). Notons, ici encore, qu’alors que les journalistes sont cités dans un ordre apparemment alphabétique, le responsable éditorial d’un conglomérat de presse voisine avec un modeste journaliste de magazine de voyage – la distinction majeure entre pros et profanes est maintenue. C’est comme si la controverse qui fait rage depuis huit ans était devenue non pertinente. Aux "professionnels de l’information", considérés comme ayant raison par définition, il n’est pas question de demander des comptes. La corporation serrait les rangs.

En parcourant la longue liste (à laquelle de nouvelles signatures s’ajoutent chaque jour, sur le site du Nouvel Obs), j’ai fait l’expérience de ce genre d’instant où votre vie défile en un éclair devant vos yeux. Il y avait les noms de gens de tous les magazines ou journaux dans lesquels j’avais travaillé ; de gens avec lesquels j’avais été formée ; de gens qui avaient été mes copains avant que la vie nous jette dans différentes directions ; et de gens que j’avais vus pour la dernière fois la semaine d’avant. Franchement, c’était effrayant comme à Stepford [4].

Je décidai d’appeler autant de personnes dont les noms m’étaient familiers, qu’il me serait possible. Je savais, ou croyais savoir, d’où venaient ces gens. Pourquoi avaient-ils signé ? Poser la question pouvait être gênant, me dis-je, mais n’est-ce pas notre travail que de poser des questions ?

Il s’avéra en effet, que c’était tout à fait gênant. J’en suis venue à reconnaître le moment où, après la salutation de la "voix-de-votre-passé", le blabla du genre "où-travaillez-vous-à-présent", et les évocations nostalgiques d’anciens rédacteurs, collègues, concurrents, preneurs de copie ("c’est entièrement fait à l’ordinateur maintenant, sans que personne ne vous dise que votre prose est incompréhensible !"), j’arrive tout près du sujet. Quand je commence à expliquer que j’écris un article sur l’affaire al-Dura et que je me demande pourquoi ils ont signé la pétition, je reconnais immédiatement la pause révélatrice, l’instant du « Mon Dieu, elle s’est fait avoir par la Scientologie ! Elle est passée dans le camp des cinglés ! », après quoi tout l’exercice consistera à me raccrocher au nez le plus vite possible.

Et puis, il y a ceux qui, comme la rédactrice du département étranger d’un magazine libéral, avec laquelle, 25 ans auparavant, j’avais passé des soirées de beuveries, au cours desquelles nous déplorions les défauts de nos petits amis respectifs, et qui maintenant se débarrassait de moi comme d’un inconvénient.

« J’ai pas beaucoup de temps, trop de pages à publier, un employé en congé de maladie, c’est vrai, pourquoi poses-tu de telles questions, j’ai une semaine catastrophique, je ne peux vraiment pas te parler jusqu’à… ben, vendredi, mais tu auras donné ton article, d’ici là, n’est-ce pas ? »

« Oh, non, vendredi, il sera encore temps." (Déception perceptible sur la ligne.)

J’ai appelé le vendredi suivant – n’ayant accès qu’à sa boîte vocale, j’ai actionné la fonction ’rappeler sans interruption’, jusqu’à ce que j’obtienne un grognement d’agacement en réponse à ma salutation.

« Je suis en interview, je ne peux pas parler, j’ai rien à dire ».

Clac.

Et puis, il y a eu le fameux Jon Randal, 75 ans, ancien correspondant étranger à Paris du Washington Post, un spécialiste du Moyen-Orient, que j’ai admiré durant les années où j’étais une journaliste inexpérimentée. Il m’a expliqué sur un ton tranchant qu’il considérait tout cela comme un dangereux courant américain de

« groupes de pression vindicatifs, qui fourrent leur nez dans les organes de presse, et qui ont malheureusement franchi l’Atlantique maintenant. »

(Ayant vécu à Paris durant plus de 40 ans, Jon est devenu effroyablement Français.)

« Les Américains ont subi la pression de gens de cette sorte pendant un certain temps, mais la France avait l’habitude d’être exempte de ce genre de choses. [Ces groupes] sont paranoïdes, ils sont têtus, ils n’abandonnent jamais, ils sapent l’énergie des bons journalistes. Je ne veux pas penser à tout l’argent que France 2 a dû dépenser pour défendre sa cause. Charles Enderlin est un excellent journaliste ! Même s’il s’agissait de la question de l’enfantement par la Vierge Marie, j’inclinerais à le croire. Un homme tel que Charles n’inventerait certainement pas une histoire. »

« Mais, tentai-je, de faire remarquer, il y a l’absence de l’agonie de l’enfant sur la vidéo. »

« Sottises. Les télévisions ne montrent pas la violence extrême. Vous le savez. Ecoutez, je ne sais pas de quel côté vous êtes dans cette affaire. »

 « J’essaie de comprendre le sens de tout cela. »

 « Je voudrais que vous appeliez Loren Jenkis, mon ami de NPR [National Public Radio ?] ; appelez David Greenway, du Boston Globe ; ils vous parleront des groupes de pression. »

C’était un autre sujet ; je n’avais plus le temps et je n’ai pas appelé.


Même cas de figure concernant le journaliste expérimenté du Figaro, qui pense que Charles Enderlin est tout simplement le meilleur journaliste en poste au Moyen-Orient.

« Ces gens, ceux qui l’attaquent, ce sont des extrémistes de droite, n’est-ce pas ? Vous ne pouvez prendre au sérieux tout ce qu’ils disent. »

Je concédai que l’imposture n’était pas prouvée, mais [j’insistai sur le fait que] les tirs venaient, selon toute vraisemblance, du côté palestinien.

« Esther Schapira… »

Soupir de désapprobation.

« Pas très sérieuse, non ? » [En français dans le texte.]

« Oui, mais pourtant, Schapira vient juste de recevoir le Prix Europe 2007 pour son documentaire sur le meurtre de Theo Van Gogh et a été nominée pour le prix Banff Television 2008. »

Petit borborygme de surprise polie. Même topo, rien de ce qu’il avait entendu jusqu’à maintenant ne le convainquait ni n’était susceptible de le convaincre de changer d’avis.

Puis, il y a eu celui qui insistait avec véhémence pour qu’on ne le cite pas, ni qu’on le décrive de quelque manière que ce soit, au point que je ne devais même pas mentionner son sexe.

« Ecoutez, toute cette affaire a été un cauchemar pour Charles. Il a reçu des courriers haineux, sa femme a été menacée, il est au bord de la dépression nerveuse. Vous voulez la vérité ? Je ne vais pas chercher des échappatoires. J’ai signé en faveur de Charles. Très franchement, je pense qu’il a réalisé sa séquence à la dernière minute et qu’il a été négligent, ensuite, il n’a pas voulu reconnaître qu’il s’est fait avoir. Un film d’une minute, et tout s’est emballé à partir de là. N’indiquez rien qui puisse permettre de m’identifier, je ne voudrais pas qu’il pense que je ne crois pas, à 100 %, à ce qu’il dit, ça le démolirait. »

Ça au moins, c’était tout à fait honnête.

 

Autre signataire impénitent : Jean-Yves Camus, politologue et expert de l’islam radical, avec qui j’avais travaillé à Proche-Orient.info, et qui ne voyait pas d’inconvénient à être cité nommément.

« Est-ce que je pense que Charles Enderlin a manqué une bonne occasion de reconnaître d’emblée son erreur et de s’épargner ce tourment ? Naturellement. Vous savez avec quelle rapidité nous travaillons ? Un type envoie ses images de Gaza, il lui dit que les Israéliens ont abattu l’enfant : il le croit – je veux dire, même le porte-parole de l’Armée de Défense d’Israël l’a cru ! Mais vous ne pouvez pas avouer cela deux ans après les faits. C’est trop tard, cela signifierait que vous abdiquez. Charles a un superbe emploi, il approche de la retraite. Je ne pense pas qu’il voulait faire basculer le bateau. Vous connaissez Charles, il a toujours été sensible au statut ; il aime être le représentant de France 2 en Israël. De plus, ces gens rivés à leurs ordinateurs, ce ne sont pas de vrais journalistes, n’est-ce pas ? On ne peut rentrer de sa journée de travail, bloguer la nuit et s’imaginer qu’on est devenu un journaliste. Cela ne marche pas comme ça. Il y a des normes. »

« Alors, demandai-je, pourquoi signer un texte qui émet catégoriquement l’opinion dangereuse que Mohammed al-Dura a été abattu par les Israéliens, si vous ne le croyez pas ? »

« On me l’a demandé ? C’était pour soutenir Charles. Savez-vous que sa femme est Danielle Kriegel ? C’est la fille d’Annie Kriegel [grande universitaire anti-communiste, aujourd’hui décédée], la sœur de Blandine [philosophe et ancienne assistante de Chirac à l’Elysée], la belle-sœur d’Alexandre Adler qui écrit sur la géostratégie et la politique dans la plupart des journaux français de qualité, hôte pérenne d’entretiens de haute qualité culturelle]. »

Avec toutes ces lettres de noblesse, le halo de respectabilité qui entoure Charles Enderlin atteignait l’opacité de la nuée obscure. Je fis une dernière tentative.

« N’aviez-vous pas la possibilité de demander que la pétition soit amendée ? Ou de lancer votre propre pétition ? »

Réponse de Camus, sur le ton de quelqu’un qui a trop de pain sur la planche pour s’occuper de détails secondaires :

« Trop compliqué. »

Nous prîmes date pour un déjeuner dans deux semaines et raccrochâmes.


A l’autre extrémité de l’échelle, il y a eu l’avocat-vedette, avancé en âge et quelque peu intimidant, Theo Klein, qui, 20 ans auparavant, avait été président du CRIF, le Comité officiel représentatif des Juifs de France. Je l’appelai et lui remémorai qu’il avait eu l’amabilité de m’inviter à sa réception pour le Bicentenaire de la Révolution Française, en 1989. (Son bureau était situé sur les Champs Elysée, et c’était le lieu rêvé pour assister à la parade organisée par Jean-Paul Goude, et pour entendre Jessye Norman, drapée dans un drapeau français géant, chanter à pleins poumons la "Marseillaise".) Theo Klein accueillit aimablement mon appel, et entra dans le vif du sujet.

« Bon, peut-être qu’après tout, les balles n’étaient pas israéliennes, mais si quelque chose a été truqué, je suis sûr que Charles n’a rien à y voir. C’est un journaliste remarquable. Je le respecte et je suis sûr que c’est plus important que de savoir si une balle venait de droite ou de gauche. Après tout, beaucoup d’enfants palestiniens ont été tués au cours de l’Intifada. Vous savez, les Israéliens n’ont pas fait la moitié du bruit qu’on fait les Français autour de ça. »

Il était scandalisé… scandalisé par l’arrêt du tribunal.

En tant que fille et petite-fille d’avocats moi-même, je lui rappelai poliment qu’il n’était pas d’usage, en France, de critiquer une décision de justice. Il changea de sujet, comme s’il avait été piqué au vif.

« Vraiment, je trouve déplorable que des gens s’acharnent comme ça contre Charles Enderlin. Il a souffert, vraiment souffert. Et sa pauvre femme… Il fut un temps où ils voulaient émigrer en Amérique, vous vous rendez compte ? »

« Mais, suggérai-je, en fait, ce sont les Américains qui ont rectifié le plus d’erreurs des journalistes. »

« Sûrement pas après tant de temps ? »

« Même très longtemps après. Des rectifications ont été dûment insérées sur les sites Web des journaux, pour éviter que des métastases d’erreur factuelles ne se répandent. »

Maître Klein s’étonna un moment d’une telle rigueur. Elle lui semblait, pourrais-je dire, un peu futile. En ce qui le concernait, comme presque tous ceux auxquels j’avais parlé, il accordait bien moins de valeur aux faits qu’à la réputation. Pourtant, je décidai de revenir sur ce terrain-là, une dernière fois.

N’y avait-il pas quelque doute sur la réalité du tir fatal ? Pourquoi avoir signé ce texte ?

« Ma chère », dit Theo Klein, d’une voix extrêmement lasse. Je n’ai pas lu cette pétition. J’ai une dégénescence rétinienne de la macula. Je ne peux plus lire. »

 

Anne-Elisabeth Moutet

 

© The Weekly Standard

 

* Anne-Elisabeth Moutet est journaliste politique à Paris et contribue souvent aux programmes de la BBC.

 

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Notes du Traducteur


[1] Littéralement : le pouce vers le sol. Lorsque un gladiateur était réduit à l’impuissance par son adversaire, ce dernier ne le tuait que si le président des Jeux du stade lui adressait le signe fatal, dont le sens se passe de commentaire.

[2] Pour comprendre l’allusion, il faut se souvenir de l’épisode suivant, réel ou légendaire. En 390 avant notre ère, après avoir assiégé Rome et l’avoir réduite à la famine, Brennus, le chef Gaulois vainqueur, accepte de traiter avec le tribun militaire romain, Quintus Sulpicius : il lèvera le siège de Rome contre le versement d’une forte rançon, 1 000 livres d’or (soit 327,45 kilos). Une grande balance est alors installée sur une place de Rome ; afin d’alourdir encore la rançon, les Gaulois y placent des poids truqués. Devant les protestations des Romains, Brennus ajoute encore à leur déshonneur en jetant son épée sur la balance et en prononçant ces mots célèbres : "vae victis" (malheur aux vaincus). (D’après une page Web privée).

[3] Voir, entre autres: Fiamma Nirenstein, "Les journalistes et les Palestiniens", Contemporary Magazine, janvier 2001.

[4] Allusion à un film fantastique, adapté d’un roman de Ira Levin, « Les épouses de Stepford,  relatant les mystérieuses transformations des épouses des hommes de Stepford, faisant d’elles des créatures robotisées, stéréotypées, soumises, et privées de leur personnalité antérieure. Voir, entre autres, sur le site (en anglais) de Wikipedia, l’article "The Stepford Wives". 


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Mis en ligne le 30 juin 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org