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Le mythe de la transmission arabe du savoir antique, Joachim Véliocas

09/04/2008
Même thématique - plus axée sur le monde syriaque - que celle dont traitent les deux articles précédemment mis en ligne [*]. (Menahem Macina).

[*] Jacques Heers, "La fable de la transmission arabe du savoir antique" ; "L’Europe était censée devoir ses savoirs à l’islam : un livre récent remet ce mythe en cause".

 

27/03/08

 
Texte repris du site de l’Observatoire de l’islamisation.

 

L’Occident a-t-il un quelconque enrichissement culturel à bénéficier de la présence massive d’arabo-musulmans sur son sol ? A écouter ce qu’on raconte aujourd’hui, nous serions débiteurs d’un legs de culture islamo-arabe, qui nous aurait fait découvrir la pensée antique et apporté une impulsion philosophique nouvelle, inoculé lors de l’occupation islamique en Espagne, le fameux âge dit d’Or d’Al-Andalus. Mieux, certains prétendent que la Renaissance n’aurait pu avoir lieu sans les intellectuels arabes, ou encore que nous aurions oublié le grec ancien sans eux. En ces temps de véritables opérations psychologiques visant à légitimer une islamisation croissante de la société française, réaliser une mise au point objective semble indispensable.

 Si la civilisation arabo-musulmane a été, entre le neuvième et le quatorzième siècles, en pointe des savoirs de l’humanité, aussi bien sur les plans scientifique que philosophique, ce fut en tant que carrefour civilisationnel étendant son emprise sur des peuples éclairés, ayant pour principal mérite de ramasser et de préserver les précieux enseignements des autochtones conquis. Au niveau philosophique, la « philosophie orientale » est le fait d’Iraniens et non d’Arabes (à l’exception notable d’Al-Kindi) et la philosophie grecque fut transmise aux arabes par les syriaques chrétiens. Avicenne, Al-Farabi, Al-Arabi, Sohravardi, grandes figures de la philosophie musulmane dite fasfala, ne furent effectivement pas arabes, mais perses, et Averroès était un autochtone espagnol. Au niveau scientifique, les découvertes furent, par contre, généreuses chez les scientifiques arabes. Mais si elles furent le fait d’hommes musulmans, on ne voit pas en quoi l’islam leur permit d’avancer plus facilement dans la recherche scientifique. Le travail d’un chercheur est indépendant de son affiliation religieuse, et vanter la qualité intellectuelle des mathématiciens al-Kharezmi ou Ben Moussa, des génies de l’optique Alhazen et Ibn Sahl, des géniaux médecins Avicenne et Al-Razi, ne saurait, par corrélation, apporter du crédit à l’islam.

              

 L’Orient avant l’apparition de l’islam

Formidable carrefour d’échanges culturels, l’Orient fut donc un espace où prospéraient les héritages antiques. Tatien, un des tout premiers philosophes chrétiens d’Orient, disciple de l’apologiste Justin à Rome, retourna en Assyrie après avoir dirigé une école de philosophie dans la ville éternelle. Hellénisé, il tenait cependant à marquer le caractère particulier du savoir oriental, qui brillait déjà avant les apports grecs comme aimait le souligner Tatien, son Discours aux Grecs rédigé vers 169 est, à ce titre, explicite :

« Laquelle de vos institutions ne doit-elle pas à des Barbares son origine ? […] Aux babyloniens, nous devons l’astronomie ; aux Perses, la magie ; aux Egyptiens, la géométrie, aux Phéniciens, l’écriture alphabétique. Cessez, alors, d’appeler à tort ces imitations des inventions qui vous sont propres. Orphée, encore, vous enseigna la poésie et le chant ; de lui, vous avez aussi appris les mystères. Les Tuscans vous enseignèrent l’art plastique; grâce aux annales des Egyptiens, vous avez appris à écrire l’histoire; de Marsyas et d’Olympus, vous avez acquis l’art de jouer de la flûte »

Cette attaque, sans doute excessive, permet de se remémorer les richesses civilisationnelles sur lesquelles s’abattra la conquête arabe. Conquête arabo-musulmane qui, on va le voir, récupérera nombre des savoirs de ses nouveaux sujets, qui de dhimmitude en générations, se convertiront au mahométisme.

                     

Quand les Califes abbassides regardaient l’Europe avec des jumelles syriaques

Georges (†724) évêque du diocèse d’Akoula (aujourd’hui situé près de Koufa, en Irak), fut surnommé « l’évêque des arabes ». Outre le fait d’être un grand théologien, ce syriaque parlant couramment le grec transmit la pensée d’Aristote à ses ouailles, composées de tribus nomades arabes ou chrétiennes. Il composa une version de l’Organon [d’Aristote] et réalisa de nombreux commentaires. La pensée grecque fut transmise aux Arabes par des Syriaques, à l’instar de l’évêque Jacques (633-708), de la brillante école d’Edesse, d’Isho’Bokht, évêque de Rev-Ardashir et de Isho’Dnah, évêque de Basra, tous deux ayant vécu au VIIIe siècle.

Timothée Ier (727-820), « l’ami des Califes », eut aussi un destin singulier. Il étudia à l’école de Bachosh, où il apprit non seulement la liturgie, les préceptes des Pères de l’Eglise, mais aussi l’arabe, le grec et la philosophie d’Aristote. L’Irak chrétien fut à ce moment sous la coupe du gouverneur arabe de Mossoul, qui entretint de bonnes relations avec Timothée, alors consacré évêque, à tel point que son diocèse fut exempt de l’impôt spécial des dhimmis. A la mort de Hénanisho II (778), le catholicos siégeant à Séleucie-Ctésiphon, Timothée Ier lui succéda, il devint alors un personnage de haut rang, et s’attira le respect du calife al-Mahdi (775-785). Le calife lui commanda des traductions d’Aristote en arabe, et Timothée s’exécuta en traduisant les Topiques d’Aristote. A cette époque, le Calife s’entourait de médecins chrétiens, à l’instar du syriaque Abu Quraysh’ Isa et du nestorien Gabriel Bokhticho. Ce dernier rédigea un abrégé arabe des œuvres de Discoride, Galien, Paul d’Egine. Après un règne éphémère (785-786), le nouveau calife (fils du précédent) Al-Hadi laissa la place à son frère, le célèbre Harun al-Rashid (786-809) qui édifia une grande bibliothèque appelée Khizanat al-Hikma qui eut pour dessein de récolter les savoirs hellénistiques. Le traducteur en chef fut Masawayh (786-857), grand professeur de médecine également chrétien. Il dirigea une équipe de traducteurs et composa plus de quarante écrits en syriaque et en arabe sur la médecine. Praticien réputé, il soigna quatre califes. Ibn Abi Usaybi’ décrivit ainsi le médecin préféré du Calife al-Mutawakkil (847-861) :

 « Yuhanna Ibn Masawayh était un syriaque, de confession chrétienne. Al-Rashid lui confia le soin de traduire les livres anciens saisis par les musulmans à Ankara et à Amorium et dans la plupart des pays des rum. Il le nomma chef des traducteurs. Yuhanna servit Harun, Amin et Ma’mun et il resta au service (des califes) jusqu’au règne d’Al Mutawakkil. Les rois Banu Hashim (les Abbassides) ne prenaient point de nourriture hors de sa présence. » (1)

 Al-Mansur, second Calife abbasside (754-775), eut un réel intérêt pour la philosophie européenne. Il envoya une délégation à Constantinople pour demander à l’empereur de la matière à réflexion : des livres. Le fameux historien et philosophe, Ibn Khaldûn (1332-1406), raconte dans son Muqaddima :

« Dès que les Arabes adoptèrent une culture sédentaire, ils voulurent étudier les sciences philosophiques dont ils avaient entendu parler par les évêques et les prêtres de leurs sujets chrétiens. C’est pourquoi Al-Mansur fit demander à l’empereur de Byzance de lui envoyer des versions de livres de mathématiques. L’empereur lui fit porter le traiter d’Euclide et quelques ouvrages de physique. Les musulmans lurent et étudièrent tout cela, ce qui leur donna le goût d’en savoir davantage.» (2)


Doctorant en philosophie et en civilisation, enseignant en France, le Syriaque irakien Ephrem Isa Youssif est l’un des meilleurs spécialistes du rôle que ces chrétiens d’Orient ont joué dans l’illumination des conquérants arabes aux savoirs européens. Dans son ouvrage La floraison des philosophes syriaques, il rappelle ce rôle déterminant joué par ses ancêtres :

« Avant la fin des VIIIe et IXe siècles, l’on comptait à Bagdad de nombreux savants et une cinquantaine de traducteurs syriaques. Ceux-ci continuaient le travail commencé par Proba et Sergius de Rash’aina, réalisaient des épitomés, des commentaires, créaient une lexicologie. Le maronite Théophile d’Edesse (+ 785) devient l’astronome distingué du calife al-Madhi. Il traduisit en syriaque l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, et réalisa une version syriaque des réfutations sophistiques d’Aristote. Sallam al-Abrash traduisit la physique d’Aristote […] Ibn Shadé, d’al-Karth, traduisit un traité d’Hippocrate et trois traités de Galien. Ayyub al-Abras, d’Edesse, traduisit du grec en syriaque 35 traités de Galien. Ayyub Ibn al-Qasim, d’al-Raqqa, fut le traducteur de l’Isagoge de Porphyre. Tabit Ibn Qam’ traduisit un traité de Galien. Shamlé traduisit aussi un traité de Galien. Yuhanna Ibn Yusuf fut le traducteur d’un traité de Platon. Ibrahim Ibn al-Salt traduisit deux traités de Galien et la première partie du commentaire de Thémistius sur la physique d’Aristote. Des bibliographes et historiens arabes laissèrent des listes de ces traducteurs qui avaient permis la transmission du legs grec au monde arabe. Le premier, Ibn Juljul (943-994), un médecin andalou, mentionna ces savants syriaques dans son Tabaqatal-attiba’wa al-hukama. » (3)

 

Honayn Ibn Ishaq, le passeur d’Europe

  
Honayn Ibn Ishaq (808-873), connu en Europe sous le nom de Johannicius, est une des principales figures intellectuelles du Califat abbasside. Honayn était originaire de Al-Hira ville syriaque de Séleucie-Ctésiphon, dans l’Irak actuel, où siégeait l’évêché local. Il étudia le grec à Alexandrie, ville largement chrétienne à l’époque, bien que conquise en 640 par les Arabes, qui massacrèrent les habitants de Behnesa, près de Rayum, de Fayoum, Aboit et Nikin. En 722, une recrudescence de destruction de couvents et d’églises tourmenta les Egyptiens, et, à l’époque de Honayn (832), eut lieu un massacre de Coptes en Basse Egypte, suite à leur révolte contre l’impôt discriminatoire dû en tant que dhimmi.

Honayn poursuivit ses études à Bagdad, en médecine cette fois, ce qui lui permit de traduire l’anatomie de Galien. Promu médecin à la cour du Calife Al-Mutawakkil qui le comblait de cadeaux, il fut très apprécié par l’homme, qui était pourtant l’auteur de l’édit ordonnant aux chrétiens de porter des signes distinctifs. Apprécié en tant que médecin, Honayn dut cependant effectuer ses travaux philosophiques discrètement : Al-Mutawakkil interdit l’école rationaliste des musulmans mutazilites et abolit les discussions philosophiques, qui selon lui, menaçaient l’islam orthodoxe.

Honayn continua donc son travail et composa un Traité sur la logique, un Recueil d’histoires et de sentences attribuées aux anciens philosophes grecs. Sous al-Ma’mun, Honayn, reconnu comme le meilleur traducteur de l’époque, reçut du Calife une commande de traductions de nombreuses œuvres grecques. Ainsi, 90 oeuvres de Galien furent traduites en syriaque d’abord, puis en arabe. Il traduisit les Lois, le Timée et la République, de Platon, ainsi que de nombreux ouvrages d’Aristote. Honayn était plus qu’un traducteur : il a appris la technique philosophique aux arabes, pour le professeur Isa Yousif,

« Honayn s’efforça de forger un langage nouveau, de mettre en place un vocabulaire technique, de créer une terminologie scientifique arabe. Il forma des néologismes, adapta des mots étrangers, travailla la syntaxe. Il s’attela à la réalisation d’un lexique spécialisé syriaco-arabe, intitulé "Explication des mots grecs en syriaque", destiné à exprimer les concepts de la logique et de la philosophie grecques. Grâce à ce travail gigantesque, les arabes purent utiliser le savoir grec, qui se répandit dans le monde arabo-musulman » (4).


Il est éclairant de voir que ce furent exclusivement des chrétiens qui transmirent et expliquèrent la philosophie grecque aux Arabes, réalité historique qui va à rebours des mythes, forgés à des fins politiques, qui affirment l’inverse.

                         

 

La découverte de la philosophie antique en Europe 

  

Illustration parfaite d’un sentiment de supériorité fondé sur l’ignorance, lors du Dixième Sommet de l’Organisation de la Conférence Islamique (2003), en Malaisie, le Premier ministre malaisien, Mahatir Muhammad, déclara, lors de son discours de bienvenue :

 « Quand les européens du Moyen-Âge étaient encore arriérés et superstitieux, les éclairés musulmans avaient déjà construit une brillante civilisation, respectée et puissante […] Les Européens doivent s’agenouiller devant la grandeur des sages musulmans. » 

Le Moyen Âge, parlons-en. Dès le VIIIe siècle, lors de la renaissance carolingienne, les écoles épiscopales formaient les élites des royaumes européens. L’enseignement était loin d’une arriération, il incluait les Arts Libéraux, composés du Trivium (grammaire, rhétorique, dialectique), du Quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, et astronomie), ainsi que de l’apprentissage de la médecine, et, bien sûr, de la théologie.

Par exemple, l’école épiscopale de Chartres, fondée par l’évêque Saint Fulbert aux environs de l’an Mil, acquit une grande renommée pour son enseignement néoplatonicien et augustinien, transmis selon la méthode et la logique aristotéliciennes. Point d’apport arabe, les ouvrages de base de l’école de Chartres furent le Timée, de Platon, traduit par Chalcidius, le traité de Martianus Capella, consacré aux Sept arts Libéraux (Noces de Philologie et de Mercure), des fragments de Tite Live, d’Hippocrate, de Cicéron, de Vitruve et de Galien. L’immense œuvre de Boèce, introducteur en Occident de la Logique, d’Aristote, fut aussi au programme de l’école de Chartres. Si les sciences rationnelles ont vigoureusement prospéré en islam pendant presque quatre siècles, elles n’ont jamais fait partie des cursus officiels de l’éducation de l’époque, et sont encore moins enseignées dans les madrasas aujourd’hui.

L’Europe n’a pas attendu les commentaires d’Averroès et d’Avicenne pour découvrir la philosophie grecque.

Dans ses Confessions, Saint Augustin relate son entrevue avec Simplicanius, père spirituel de l’évêque de Milan, Saint Ambroise :

« Je lui retraçai tout le dédale de mes erreurs. Lorsque je vins à lui dire que j’avais lu certains livres platoniciens traduits par Victorinus, autrefois rhéteur de la ville de Rome […] Il me raconta comment ce savant vieillard, homme très expert dans toutes les sciences libérales, qui avait lu, étudié, commenté tant d’œuvres philosophiques, et qui avait été le maître de tant de nobles sénateurs, avait obtenu, en témoignage de la distinction de son enseignement, un honneur fort apprécié des citoyens de ce monde, celui de voir ériger sa statue au forum romain. »  

Saint Augustin est mort en 430, soit 200 ans avant la naissance de Mahomet, 500 ans avant la naissance d’Avicenne, 700 ans avant la naissance d’Averroès, les cercles d’intellectuels en Europe de l’Ouest étaient initiés à la philosophie grecque bien avant que les philosophes arabes commentent à leur tour les Anciens, grâce aux traductions syriaques.

Jacques Heers, agrégé d’histoire, directeur du Département d’études médiévales de Paris-Sorbonne remet les pendules à l’heure :

« Les "Arabes" (5) ont certainement moins recherché et étudié les auteurs grecs et romains que les chrétiens. Ceux d’Occident n’avaient nul besoin de leur aide, ayant, bien sûr, à leur disposition, dans leurs pays, des fonds des textes anciens, latins et grecs, recueillis du temps de l’empire romain et laissés sur place. De toute façon, c’est à Byzance, non chez les « Arabes », que les clercs de l’Europe sont allés parfaire leur connaissance de l’Antiquité. Les pèlerinages en Terre sainte, les conciles œcuméniques, les voyages des prélats à Constantinople, maintenaient et renforçaient toutes sortes de liens intellectuels. Dans l’Espagne des Wisigoths, les monastères (Dumio près de Braga, Agaliense près de Tolède, Caulanium près de Mérida), les écoles épiscopales (Séville, Tarragone, Tolède), les rois et les nobles recueillaient les livres anciens pour leurs bibliothèques. » (6)

En ce qui concerne la période de l’occupation musulmane de l’Espagne, le professeur Heers ajoute :

« Nos livres parlent volontiers des savants et traducteurs de Tolède, qui, au temps des Califes de Cordoue, auraient étudié et fait connaître les auteurs anciens. Mais ils oublient de rappeler que cette ville épiscopale - comme plusieurs autres et nombre de monastères - était déjà, sous les rois barbares (7), bien avant l’occupation musulmane, un grand foyer de vie intellectuelle toute pénétrée de culture antique. Les clercs, demeurés chrétiens, très conscients de l’importance de transmettre cet héritage, ont tout simplement poursuivi leurs travaux sous de nouveaux maîtres. »

Les Européens avaient donc déjà, depuis des siècles, connaissance des œuvres des grands philosophes grecs, enseignés dans les universités, créations de l’Eglise, chose parfois oubliée à notre époque.

                                 

Islam et philosophie, des relations orageuses.


Ibn Rushd (1126-1198), plus connu en Occident sous le nom d’Averroès, naquit à Cordoue d’une famille espagnole autochtone. Grand commentateur d’Aristote, il reprend la falsafa, la philosophie musulmane inspirée des Grecs, en établissant ses propres concepts qui le différencieront. Philosophe, médecin et juriste, il fut Cadi à Séville (1171) et médecin, à Marrakech (1182), du Calife Yusuf, avant de remplir la même fonction auprès d’Al Mansur. Il écrivit un grand traité médical intitulé "Généralités" (al-Kulliyyât) et des commentaires de Galien, mais, avant tout, c’est dans la philosophie qu’il excellera le plus. La pratique de la philosophie des musulmans d’Espagne était encore vivace, mais déjà, les théologiens et la masse des croyants méprisaient ces savoirs entachés d’influences étrangères.

Pour se justifier, Averroès élabora un système de pensée permettant de réconcilier la philosophie et la loi divine, afin d’ « unir le rationnel (ma’qul) et le traditionnel (manqûl) », notamment dans son Traité décisif (Fasl al-maqâl).


Le grand juriste Al-Ghazali, qui fait encore référence à ce jour, écrivit un livre destiné à ruiner les philosophes de la falsafa attachés à l’héritage grec, le Tahâfut al falasifa (l’écroulement des philosophes). Malgré une réponse argumentée d’Averroès, avec son Tahâfut al-Tahâfut (l’écroulement de l’écroulement), Al-Ghazali emporta l’adhésion des masses et des juristes islamiques. Averroès tomba en disgrâce vers 1195 et fut banni par les autorités musulmanes, qui le jugeaient hérétique, ses livres furent brûlés. La transmission du savoir d’Averroès et l’intérêt qu’il suscita, à titre posthume, ne doivent rien aux Arabes, ce furent les traductions latines, effectuées par des chrétiens et des juifs, qui permettront à son œuvre de survivre. Le nom d’Ibn Rushd fut pratiquement ignoré en Orient, alors qu’en Occident, l’ « averroïsme latin » se prolongea jusqu’au XIIe siècle.  

Autre idée reçue : Averroès aurait fait découvrir aux Européens la pensée d’Aristote par son travail de traduction. En fait, Saint Thomas d’Aquin refusa d’utiliser ses traductions, jugées peu fidèles aux textes originaux et imprégnées d’hétérodoxie gnostique. Saint Thomas, qui ne connaissait pas le grec mais seulement le latin et l’arabe, fit retraduire en latin l’œuvre d’Aristote à partir des sources helléniques directes, en l’occurrence, à travers le travail de traduction de Guillaume de Moerbeke.

 

Autre philosophe persécuté par l’islam, Ibn Arabi. Contemporain apprécié d’Averroès, il entra en conflit avec les docteurs de la Loi en Andalousie et fut obligé de fuir au Proche-Orient, en 1202. Au Caire, quelques années plus tard, un juriste coranique réclamera sa tête, mais, grâce à l’intercession d’un ami auprès du souverain ayyubide, al-Malik al-‘Adil, Ibn ‘Arabi fut libéré. Il termina sa vie à Damas où il mourut en 1241. En 1517, le grand sultan ottoman, Selim Ier, après avoir conquis la Syrie et l’Égypte, fit construire à Damas une mosquée-mausolée à la mémoire de celui que le monde ottoman considérait, depuis trois siècles, comme un chef spirituel et un maître de pensée. Cet édifice est resté intact et continue d’être un lieu de pèlerinage.

Suspecté de propager la théosophie ismaélienne en Syrie, Soharwardi fut arrêté sur l’ordre de Salah al Din (Saladin) et exécuté en la citadelle d’Alep, le 5 Rajab 587 de l’Hégire (29 juillet 1191). Mort à trente six ans, ce philosophe iranien qui pratiquait le soufisme et était inspiré par l’œuvre de Platon et d’Aristote, est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, dont « Le livre de la sagesse » est considéré comme un chef-d’œuvre.

                                      

Le mythe de la tolérance musulmane en Andalousie


Paradigme obligé, en ces temps de crispations identitaires où le modèle multiculturel européen vacille sur ses certitudes, la présentation d’une Andalousie fantasmée, où auraient cohabité harmonieusement musulmans, juifs et chrétiens, est une pure invention servant à justifier l’islamisation actuelle.

Il y a le mythe, et il y a les faits historiques. S’il y eut effectivement une véritable effervescence intellectuelle multiculturelle à Tolède (8) et à Cordoue, l’occupation musulmane de l’Espagne fut perpétuellement émaillée d’exactions, de discriminations dues au statut de dhimmi des conquis, de pillages et de persécutions.

En 796 eut lieu une sévère répression de la révolte des autochtones dans la même ville, 20 000 familles prirent la route de l’exil. En 817 une révolte de convertis forcés à Cordoue provoqua l’expulsion des habitants.

En 850, le prêtre Perfectus est décapité publiquement pour blasphème, parce qu’il avait voulu débattre des erreurs de l’islam ; et la même année, le marchand chrétien Johannes de Cordoue est torturé puis emprisonné pour avoir prononcé le nom de Mahomet pendant une vente.

En 851, Abd el Rahman II, de Cordoue, promulgue un édit menaçant de mort tous les blasphémateurs de l’islam et emprisonne tous les chefs de la communauté chrétienne de la cité. L’année d’après a lieu l’épuration de l’administration de Cordoue de ses éléments chrétiens, ainsi que la destruction des églises datant d’après la conquête arabe.

En 900 est prise une mesure radicale : l’interdiction pour les chrétiens de Cordoue de construire de nouvelles églises. En 976, après l’invasion almoravide, le Calife Almanzor organise, au pied de la Sierra Nevada, une véritable Inquisition officielle, la seconde depuis l’Inquisition judaïque, et expurge toutes les bibliothèques du califat, sans en exclure la bibliothèque royale d’Al-Hakam II, essentiellement composée d’ouvrages accumulés par les Wisigoths, ouvrages qui seront brûlés dans un gigantesque autodafé. L’histoire contredit catégoriquement le préjugé infondé de la tolérance du califat cordouan et de la richesse de son « incroyable bibliothèque royale, riche de 600 000 volumes », héritage, en fait, de la catholicité wisigothe. Al Mansur continue sur sa lancée obscurantiste.

·         En 981, Zamora est pillée.

·         En 985, c’est le tour de Barcelone.

·         En 997, le calife détruit la ville de Saint Jacques de Compostelle .

·         En 1010 commence le massacre de centaines de juifs autour de Cordoue : il se prolongera durant trois ans.

·         L’année 1066 est marquée par le massacre de milliers de juifs à Grenade.

·         En 1102, pour échapper aux persécutions, la population chrétienne de Valence dut fuir vers l’Espagne du Nord, récemment reconquise.

·         En 1125, les chrétiens de Grenade profitèrent de la retraite des troupes d’Alphonse d’Aragon, qui rentraient chez elles après un raid en Andalousie, pour trouver refuge dans le nord chrétien.

·         En 1146, ce fut un autre exode massif, celui des chrétiens de Séville, fuyant l’invasion de l’Espagne par les Almohades, berbères islamisés extrémistes, qui furent à l’origine de l’expulsion des juifs ou de conversions forcées.

·         En 1184, les Almohades imposent aux chrétiens et aux juifs d’Espagne, le port de signes distinctifs.

·         En 1270 a lieu la ségrégation généralisée des juifs en Andalousie.

 

Hormis cela, oui, on peut trouver des périodes de calme relatif, qui permirent une cohabitation apaisée… à condition de se soumettre à la pax islamica.

              

Joachim Véliocas

 

© Observatoire de l’islamisation.


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(1) Ibn Abi Usaybi’, Uyun al-Anba’Fi Tabaqât al-Atibba, éd. Dar Maktabat al-Hayat, Beyrouth, Liban, p. 246.

(2) Muqaddima (Le discours sur l’histoire universelle), Trad. V. Monteil, Beyrouth, 1967, p. 1046.

(3) La floraison des philosophes syriaques, Ephrem Isa Youssif, l’Harmattan, 2003.

(4) Idem.

(5) Guillemets ajoutés par l’auteur du présent article, pour faire allusion à la mise en garde préliminaire de Jacques Heers : « Parler d’ "Arabes" est déjà une erreur. Dans les pays d’islam, les Arabe lettrés et traducteurs furent certainement bien moins nombreux que les Persans, les Egyptiens et les chrétiens de Syrie et d’Irak. »

(6) Jacques Heers, "La fable de la transmission arabe du savoir antique", La Nouvelle Revue d’Histoire, juillet-août 2002.

(7) Les Wisigoths.

(8) Sous le calife Sa’id al-Andalusî (1029-1070), la coopération intellectuelle intercommunautaire fut un réel succès.


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Mis en ligne le 8 avril 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org