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A-Dura / France-2 (développements récents)

La presse française joue la "Grande Muette"… à propos de l’affaire al-Dura, M. Macina

18/11/2007

18/11/07

 

L’expression de "Grande Muette", on s’en souvient sans doute, est généralement employée pour parler du silence impénétrable, dont a très longtemps fait preuve l’armée. A ce titre, il peut sembler paradoxal de l’appliquer à celle que les anglo-saxons appellent, non sans humour, la "classe bavarde".

 

C’est que le silence des journalistes provoque le même étonnement que celui que cause le verbo-moteur habituel, quand il semble atteint d’aphasie. « Tiens, se dit-on, qu’est-ce qui lui arrive? Soit il est malade, soit il est coincé. »

 

Un  critique s’en étonne, d’ailleurs, dans un éditorial paru aujourd’hui (1):      

 

« Le 14 novembre 2007, à la demande de la présidente de la cour d’appel, une partie (18 minutes sur 27) du film [du mitraillage des al-Dura] était présentée devant une assistance nombreuse. Cherchez, vous ne trouverez pas la relation de cette audience dans nos quotidiens et nos hebdomadaires ! Même le long communiqué de l’Agence France Presse n’est pas repris, alors que nous savions tout du conflit commercial d’un chanteur nonagénaire. »

 

J’étais au Palais de Justice de Paris, en ce 14 novembre - frisquet mais ensoleillé. Devant la salle d’audience de la 11ème chambre, j’ai pu constater l’absence quasi-totale des médias français (à l’exception d’un caméraman de Canal plus). Elle contrastait avec la présence d’un nombre relativement important de correspondants, majoritairement anglophones, de la presse étrangère, et, entre autres, de deux chaînes arabes - du Qatar et du Koweit.

 

En ce qui me concerne, même si je ne me faisais aucune illusion sur l’éventualité de leur venue, j’ai regretté de ne pas voir entrer dans la salle d’audience M.M. Jeambar et Leconte. En effet, en dehors de Luc Rosenzweig, qui a visionné la bande de France 2, il étaient les seuls à pouvoir confirmer si, oui ou non, il manquait bien 8 à 9 minutes de rushes sur le DVD fourni par France 2, et quelles scènes avaient été éventuellement coupées.

 

Justement, le silence hermétique de ces deux journalistes en dit long sur les mœurs de la presse française. On a parlé d’omerta. Le terme est excessif, d’autant qu’il connote l’aspect mafieux qui, à mon avis, ne sied pas à la presse, en général, ni à la française, en particulier. Je préfère, pour ma part, parler d’esprit de corps. Le métier de journaliste est une situation exposée. Les avanies, les coups bas, les procès d’intention, les insatisfactions, voire la hargne que causent certains de leurs éditoriaux et de leurs reportages, leur valent souvent de solides inimitiés, et les tentatives de les discréditer, voire de les diffamer, sont monnaie courante. On comprend donc que des professionnels des médias, tels Jeambar et Leconte, se soient gardés prudemment de prendre parti dans la grave querelle qui oppose leur collègue franco-israélien, Charles Enderlin, aux défenseurs de l’honneur de l’Etat d’Israël.

 

Mais le fait est qu’ils en ont parlé, et qu’ils en ont soit trop dit, soit pas assez. Ce n’est un mystère pour aucun de ceux ou celles qui suivent attentivement cette polémique, que, même s’ils ont formulé leurs remarques avec une prudence de Sioux sur le sentier de la guerre, ces deux journalistes n’en ont pas moins décoché à Enderlin des flèches redoutables, tout en faisant en sorte qu’elles ne soient pas mortelles.

 

En voici quelques-unes, tirées de la longue interview accordée, en 2005, par Denis Jeambar et Daniel Leconte, à la radio communautaire juive RCJ (2).

 

Denis Jeambar : « …on a vu ces quelques minutes dans les journaux télévisés, mais on n’a pas vu la totalité de la séquence, c’est-à-dire, 27 ou 28 minutes qui avaient été tournées par le cameraman.

Daniel Leconte : « …il faut dire aussi que dans ces rushes, pendant 24 minutes à peu près, on ne voit que de la mise en scène. »

 

Daniel Leconte: « …Nous disons, un, Charles Enderlin n’était pas là présent au moment des faits. Nous disons, deux, au moment où Charles Enderlin dit que l’enfant est visé par des balles israéliennes, c’est faux […] C’est faux ! Il n’a pas les moyens de le dire, et tout plaide pour le contraire. »

 

Daniel Leconte : « Trois, quand il dit qu’il a filmé la scène de l’agonie de l’enfant, c’est faux. Donc, ça fait trois choses, quand même suffisamment importantes, pour… » (3)

Denis Jeambar : « Et puis, il y a le dernier point, c’est-à-dire que Charles Enderlin dit "j’ai coupé la scène de l’agonie [qui] est insupportable" ».

Shlomo Malka (RCJ) : « Il le dit à Télérama et ça c’est faux. »

Denis Jeambar : « Il l’a déclaré tout de suite et il le redit à Télérama. Et ça, écoutez-nous, à moins qu’on nous l’ait caché, mais en tout cas on ne l’a pas vu. Parce qu’on a vu ce qu’il a montré à la télévision, et tout de suite après, on voit arriver une ambulance et on ne voit aucune scène d’agonie. »

 

Denis Jeambar : « Ils simulent des blessures, totalement. Des va-et-vient d’ambulances où on évacue les gens qui n’ont strictement aucune blessure. C’est aussi un élément important du film, et d’ailleurs, qui fait que, dans la première vision, on a été extraordinairement troublés. Et le deuxième élément de trouble, c’est la scène elle-même. C’est-à-dire qu’on a demandé des vérifications parce que le père porte un T-shirt sur lequel on ne voit aucune trace de sang. Et ça a été un des éléments qui nous ont aussi troublés. Et derrière, le père a été re-filmé pour montrer exactement les impacts de blessures, par rapport aux blessures qu’on constatait quelques heures après, quand il a été filmé à l’hôpital… »

 


Il faut noter que, dans cette interview, jamais les deux journalistes ne prononcent le mot obscène de "mensonge". Par contre, le verbe "troubler", ainsi que sa forme adjective, "troublant", jouent, à quatre reprises, le rôle de substitut pudique du terme précédent, confraternellement incorrect.

 

Même des non-professionnels des médias comme moi peuvent comprendre qu’un journaliste répugne à critiquer un confrère, et que, par empathie, il se voie à sa place, exposé au déshonneur public pour infraction déontologique majeure. Mais que pèse cet esprit de corps - qui fait que toute la corporation se sent menacée quand un confrère est mis en cause -, face aux attentes d’un public qui est en droit d’exiger une information fiable et non biaisée, pour quelque motif que ce soit ?

 

*

* *

 

Parvenu au terme de cet article très imparfait, c’est aux professionnels de l’information que j’adresse, comme on lance une bouteille à la mer, les interrogations suivantes, qui sont latentes chez beaucoup de gens, et à laquelle ils devront, un jour ou l’autre, fournir une réponse claire et courageuse, s’ils ne veulent pas voir leur crédit s’éroder davantage.

Les temps ont bien changé. Le public n’est plus composé de naïfs pour qui les quotidiens et les chaînes de radiodiffusion et de télévision constituent l’oracle en matière d’information. Des gens qui, hier encore, abordaient l’Internet avec timidité, découvrent de plus en plus les ressources qu’il recèle. Ils commencent à faire eux-mêmes ce que les journalistes faisaient jadis pour eux : rechercher l’information à la source. Ce que ne leur disent pas leurs quotidiens nationaux, ils vont le chercher ailleurs, sur les sites et les blogues - ceux des médias, mais aussi, et de plus en plus, ceux d’organisations et de particuliers qui pratiquent, avec plus ou moins de bonheur, la veille, la critique et l’analyse des médias.

 

Dans cinq ans peut-être, dans quinze ans sûrement, le Net et la Blogosphère seront une cause majeure de chômage pour les journalistes qui se croient omnipotents. Seuls survivront, dans ce métier, celles et ceux qui se seront démarqués par la rigueur et la qualité de leur couverture et de leur analyse des événements.

 

Et ceci pour France 2.

 

Les médias apprendront bien vite, à leurs dépens - par la désaffection dont ils seront victimes de la part de leur public -, qu’ils ne peuvent faire taire son exigence de vérité par le chantage au procès en diffamation.

 

La presse doit apprendre à vivre avec un public qui lui demande des comptes – même si ce n’est pas toujours avec la déférence à laquelle elle croit avoir droit. Faute de quoi, elle perdra sa position de monopole de l’information, au profit de ce qu’on appelle déjà les alter-médias.

 

Menahem Macina

 

© upjf.org

 

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Notes

 

(1) Gabriel Lévy, "Affaire Al-Dura : Information ne vaut pas jugement…".


(2) "Texte précis de l’interview de Denis Jeambar et Daniel Leconte diffusée sur RCJ le 1er février 2005".

 

(3) Il est dommage que cette phrase de Leconte soit restée en suspens. Je ne crois pas être malhonnête en complétant la phrase - « Donc, ça fait trois choses, quand même suffisamment importantes, pour… » - de la manière suivante : « susciter des doutes sur la crédibilité de certaines parties de ce reportage ».

 

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Mis en ligne le 18 novembre 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org