13 octobre 2007
Sur le site Cyberpress
La Presse
Collaboration spéciale
Jérusalem
Sept ans après les événements, l’image fait de nouveau la une de la presse israélienne: un petit garçon, blotti contre son père, s’abrite derrière un cylindre de béton. C’était à Gaza, au carrefour de Netsarim, lors d’une fusillade entre Israéliens et Palestiniens, le 30 septembre 2000.
Quelques minutes plus tard, le petit Mohammed al-Dura meurt dans les bras de son père. La scène est filmée par une caméra de France2.
«Jamal et son fils Mohammed sont la cible de tirs venus des positions israéliennes», affirme dans son commentaire le correspondant de la chaîne à Jérusalem, Charles Enderlin.
L’impact pour l’image d’Israël est désastreux.
Si le spectre de l’affaire al-Dura ressurgit ces jours-ci dans l’actualité, c’est qu’un haut fonctionnaire du gouvernement, Daniel Seaman, chef du bureau de la presse à Jérusalem, vient de lancer une violente charge contre France2.
Dans une lettre remise à un groupe d’avocats, il affirme que les événements de cette journée avaient été «mis en scène» et accuse la télévision française de s’être rendue complice d’un trucage.
Sur la foi d’expertises en sa possession, il soutient qu’il est impossible que le jeune garçon ait été abattu par des tirs israéliens. Daniel Seaman se fait ici le relais d’une thèse largement répandue dans le monde juif, qui vise à mettre en doute la responsabilité israélienne dans la mort du petit Mohammed, voire l’authenticité du drame.
Version contestée
Retour à l’automne 2000. Dans un premier temps, l’armée sous-estime largement la gravité de l’événement. Appelée par Charles Enderlin à s’exprimer avant la diffusion du reportage, elle décline l’invitation, se contentant de dénoncer l’utilisation des enfants par les combattants palestiniens. Dans les jours qui suivent, les porte-parole de Tsahal reconnaissent la responsabilité israélienne et expriment leurs regrets.
Mais assez rapidement des voix s’élèvent en Israël pour contester la version de France2. En novembre, une reconstitution du drame est organisée par le général Yom Tov Samia, commandant de la région Sud.
En plein désert du Néguev, il reconstitue le carrefour de Netsarim, avec des mannequins représentant les al-Dura blottis derrière le fût de béton. On analyse les angles de tir, les impacts des balles. Conclusion: «Il est plus probable que l’enfant ait été tué par des Palestiniens que par des Israéliens.»
En Israël, la presse et certains députés contestent la rigueur scientifique de la reconstitution. Le chef de l’État major, Shaul Mofaz, prendra lui-même ses distances avec la commission Samia.
En 2002, la journaliste allemande Esther Shapira réalise un documentaire qui soulève des questions troublantes. Elle s’étonne, par exemple, qu’on n’ait retrouvé aucune balle. Ni celles qui ont tué l’enfant, ni celles qui ont blessé son père, ni les balles logées dans le mur derrière eux. D’après nos informations, les services de sécurité palestiniens les auraient récupérées le lendemain du drame. Elles n’ont jamais été analysées scientifiquement, ce qui aurait pourtant permis de connaître avec certitude l’origine des tirs.
Les Palestiniens ont jugé inutile une telle investigation: ils disent ne jamais avoir douté de la responsabilité israélienne. Quant aux Israéliens, ils ont rasé le mur où étaient logées les balles, annihilant toute chance de réaliser un jour une enquête sérieuse.
Dans le sillage d’Esther Shapira, plusieurs journalistes et militants ont échafaudé des théories sur le déroulement des faits. Certains affirment même que le petit Mohammed al-Dura n’est pas mort, que son père et lui sont les acteurs d’une odieuse mascarade palestinienne destinée à nuire à Israël.
Ces accusations ont suscité une polémique en France, où une partie de la communauté juive a manifesté pour demander les excuses de France2 et le licenciement de son correspondant, auquel des militants radicaux ont décerné le «prix Goebbels de la désinformation», du nom du ministre de la propagande sous le régime nazi.
La chaîne publique a toujours soutenu Charles Enderlin et assigné en justice ses accusateurs. Pour avoir affirmé que le reportage était un «faux», l’avocat parisien Philippe Karsenty a par exemple été condamné, l’an dernier, à verser des dommages et intérêts pour diffamation.
Mais, à la fin du mois de septembre, l’affaire rebondit une nouvelle fois. Karsenty, qui a porté sa condamnation en appel, obtient que France2 remette les rushes (séquences non montées) du reportage diffusé. Cette décision a provoqué l’enthousiasme de Karsenty et de ses partisans. Car les rushes sont au coeur de la polémique. Selon les détracteurs de Charles Enderlin, ils contiennent la preuve de la manipulation orchestrée par Talal Abou Rahmeh, le caméraman de France2 présent ce jour-là.
Les rushes
Que contiennent réellement ces rushes? France2 a accepté de les montrer à des journalistes. La plupart s’accordent sur un point: ces images ne permettent ni de déterminer l’origine des tirs, ni de conclure qu’il y a eu mise en scène. Il n’est donc pas certain qu’une nouvelle enquête mette fin à la polémique.
Charles Enderlin, de son côté, est convaincu que le visionnement des rushes prouvera sa bonne foi. Un proche conseiller du premier ministre lui a d’ailleurs écrit pour l’assurer que l’État d’Israël n’avait aucune intention de poursuivre la chaîne. France2 maintient sa version des faits et se dit prête à diffuser toute information «crédible» sur l’origine des tirs.
Joint par téléphone, le père de l’enfant, Djamel al-Dura, vit mal ces nouveaux soupçons. Après avoir été une vedette médiatique dans le monde arabe, il est retourné au difficile quotidien des Palestiniens de Gaza. «Au lieu de punir ceux qui ont tué mon fils, on ravive ma douleur en affirmant qu’il n’est pas mort, c’est ridicule! Il est mort dans mes bras et je peux jurer que ce sont les Israéliens qui l’ont tué.» Djamal al-Dura a proposé d’exhumer le corps de son fils afin qu’une autopsie fasse taire définitivement la rumeur.
Stéphane Amar
© Cyberpress
Mis en ligne le 17 novembre 2007, par M.