* Voir le texte original sur le site Web Second Draft.
29 octobre 2006
Traduction française : Pistache
Texte repris du blog Insoumission.
Voici une série de textes que j’ai récemment traduit pour Richard Landes, une partie de son site The Second Draft qui concerne les différentes explications possibles de la mort du petit Mohammed al-Dura. Rappelons que cette affaire fait toujours l’actualité, et que Richard Landes a récemment mis en ligne la version française de son court-métrage Al-Dura, la naissance d’une icône.
Introduction aux cinq scenarii
Il y a cinq manières principales d’expliquer les images que Talal abu Rahma a prises de Mohammed et Jamal al Dura au carrefour de Netzarim. Quatre d’entre elles supposent que l’enfant a effectivement été tué par balles. Le premier scénario que nous envisageons, celui de l’enfant abattu délibérément par les israéliens, est celui que Talal et Jamal ont soutenu. Le second, selon lequel l’enfant a été accidentellement tué par les israéliens, est celui que beaucoup de gens – acceptant la majeure partie du récit des témoins oculaires, mais pas son entièreté – trouvent le plus plausible. Les troisième et quatrième scénarii, qui parlent de tirs venus accidentellement ou non du côté palestinien, reflètent une meilleure connaissance de la situation, étant donné à la fois l’improbabilité que des balles israéliennes aient pu atteindre les deux personnes protégées par le baril et la probable provenance palestinienne des deux balles que l’on voit toucher le mur au dessus de leur tête sur les images filmées. Le cinquième scénario – celui de la mise en scène pallywoodienne – représente une approche complètement différente, qui remet en question l’ensemble des témoignages directs. C’est donc celui qui a semblé le moins vraisemblable à qui ne connaît pas bien les détails du dossier.
Nous soumettons ces scenarii à votre examen, avec les indices témoignant pour ou contre eux, et des liens vers les images correspondantes. Nous vous invitons à examiner les preuves et les arguments, à nous proposer le fruit de vos propres réflexions et de vos observations, et à nous transmettre votre estimation de la plausibilité de chaque scénario sur une échelle de 1 à 100: par exemple, si vous pensez qu’un scénario est très probable, vous pouvez lui donner une « cote de plausibilité » de 90% (voire plus), et, inversement, si un scénario vous semble hautement improbable, sa cote de plausibilité pourrait être de l’ordre de 10% (voire moins). Nous essaierons de tenir cette page à jour en utilisant les suggestions de nos lecteurs. Merci de nous faire parvenir votre raisonnement, et non uniquement vos cotes de plausibilité – il ne s’agit pas d’un concours de popularité.
SCENARIO 1: LES ISRAÉLIENS ONT DÉLIBÉRÉMENT ABATTU L’ENFANT
Les partisans de l’opinion selon laquelle les Israéliens ont intentionnellement tué Mohammed al Dura se trouvent principalement dans les territoires palestiniens et le monde arabo-musulman où, grâce à un montage des images, le « meurtrier » est apparu à l’écran. Dans cette audience se trouvent des gens convaincus de l’existence d’un complot sioniste visant à éradiquer le peuple palestinien de la surface de la Terre et à réduire l’humanité en esclavage. Ils considèrent cet incident comme une confirmation de leurs soupçons et une justification de leurs réactions. Ce scénario a renforcé, pour nombre d’entre eux, leurs pires convictions et leurs pires craintes quant aux Sionistes, aux Israéliens et aux Juifs. Nombre de médias et de groupes radicaux européens ont présenté l’affaire comme étant un meurtre délibéré.
Pour:
Les principaux arguments qui supportent cette théorie proviennent des témoignages de Talal abu Rahma et Jamal al Dura, donnés à différentes occasions.
Plus précisément, Talal indique que les Israéliens auraient tiré sur le garçon et son père pendant 45 minutes. Il affirme aussi que les Israéliens ont vu le père et l’enfant et ont continué à tirer sur eux malgré tout. Talal a réitéré ces propos dans des interviews données à la BBC, à la réalisatrice allemande Ester Schapira, à la télévision israélienne et à la radio nationale. Lors de sa première déclaration officielle sous serment, il affirma que l’enfant avait été intentionnellement abattu, et son père blessé, de sang froid par l’armée israélienne.
Jamal al Dura, le père de Mohammed, a soutenu cette position dans de nombreuses déclarations et interviews, lors desquelles il déclara que les soldats israéliens l’avaient vu et avaient tiré sur lui et Mohammed à maintes reprises, même après qu’il les ait suppliés d’arrêter. Jamal a affirmé qu’il avait été touché par huit balles et Mohammed par quatre.
Les officiels palestiniens, tels que le médecin qui a examiné le corps de Mohammed et le général qui a mené l’enquête, sont également d’accord avec cette version quant à l’identité des coupables et à leur mobile.
Contre:
1. Tous les arguments donnés ici proviennent de témoins engagés dans le feu de l’action. Ces arguments ne se rapportent pas vraiment à ce qui a été observé, mais relèvent plutôt de jugements inspirés des raisons supposées des évènements. Aucune des pièces dont nous disposons ne permet de soutenir de telles accusations:
- La fusillade, au moment où nous pouvons localiser le père et l’enfant derrière le baril, est limitée et, à en juger par le comportement de certains palestiniens et de photographes qui semblent ne pas voir la nécessité de s’abriter, les tirs sont d’origine palestinienne, peut-être même tirés en l’air.
- Il n’y a qu’un plan du poste israélien qui montre une balle tirée depuis cette position, ce qui n’exclut pas qu’il y en ait eu d’autres, mais qui ne corrobore guère les affirmations de Talal.
- Aucune image de l’enfant et de son père derrière le baril ne montre de tir touchant le mur depuis la position israélienne.
2. Aucune balle israélienne n’a été récupérée
- ni sur le site
- ni dans le corps de Jamal (pour lequel on fait état de 8 blessures par balles), ni dans celui de Mohammed.
- Lorsqu’il est interrogé par Esther Shapira, Talal fait des déclarations qu’il ne peut maintenir.
3. Distance entre les Israéliens et le baril
Talal a dit qu’il y avait une distance de 150 à 300m entre l’avant-poste de l’armée et Jamal et Mohammed. Depuis la position du père et du fils, il leur était impossible de voir les soldats dans la tour à l’oeil nu; l’affirmation de Jamal selon laquelle il les a supplié d’arrêter ne signifie donc pas qu’ils aient reçu le message. Il est impossible que Jamal ait pu efficacement les supplier d’arrêter, à travers ce qui était, paraît-il, une assourdissante grêle de balles (Talal: « Je n’ai jamais vu une telle fusillade de ma vie ») et depuis une distance équivalente à deux ou trois terrains de football.
4. Mobile: Pourquoi tuer un garçon de 12 ans ?
- Que des Israéliens prennent pour cible un garçon de 12 ans n’aurait aucun sens, ni en termes de relations publiques, ni compte tenu du règlement militaire israélien qui interdit de prendre des civils pour cible. D’accord, ce sont des choses qui peuvent arriver lors d’un combat, mais rien n’appuie l’existence de tirs délibérément meurtriers de la part des soldats israéliens, qui démentent tous qu’il se soit produit quoi que ce soit de ressemblant à ce genre de tir.
- Dans une interview donnée sur un forum de discussion sur Arabia.com le 30 octobre 2000, Jamal déclara que « les Israéliens veulent tuer les enfants de moins de 16 ans, de façon à ce qu’ils ne puissent pas grandir et fonder des familles. C’est ainsi qu’ils entendent anéantir le peuple palestinien ». Cette explication constitue un exemple classique de pensée conspirationniste et ressemble beaucoup aux accusations diffamatoires de meurtre classiques, comme celle des « Juifs qui utilisent le sang d’enfants chrétiens pour pétrir leur pain azyme durant Pessah ». Si les Israéliens prennent délibérément pour cible des enfants palestiniens, pourquoi alors voit-on de jeunes Palestiniens passer nonchalamment devant la position israélienne et jeter des pierres sans craintes de représailles?
Sites qui défendent cette théorie:
Information Clearing House
The Modern Religion
http://www.cactus48.com/murder.html
http://www.aztlan.net/al_durah.htm
http://www.addameer.org/september2000/focus/dura.html
Support sanity
SCENARIO 2: LES ISRAÉLIENS ONT ABATTU L’ENFANT PAR ACCIDENT
* Ceux qui adhèrent à ce scénario: Beaucoup de gens en Occident et en Israël.
Pour ceux qui ne veulent pas accuser catégoriquement les israéliens de meurtre, c’est la version plus « soft », qui accepte les grandes lignes de l’histoire présentée par France 2, mais qui voit dans cette mort le résultat tragique d’un échange de tirs. Les images originales que France 2 a diffusées donnent l’impression d’une telle fusillade, avec le père faisant signe aux Israéliens d’arrêter. Dans cette fusillade, Israël devient le premier coupable: pour reprendre les termes de Robert Fisk, de l’Independent, « lorsque je lis l’expression échange de tirs , je tends la main vers mon stylo. Au Moyen-Orient, cela signifie presque toujours que les Israéliens ont tué un innocent. »
Bien qu’il laisse aux Israéliens un très mince bénéfice du doute (« Il est vrai que les soldats israéliens qui ont tué l’enfant n’ont pas pu savoir qui ils touchaient »), Fisk est typique d’un public qui, en voyant la séquence vidéo retransmise de par le monde, a supposé que les Israéliens et les Palestiniens étant en train d’échanger des tirs et qu’il était donc normal que Mohammed et son père se retrouvent pris dans la fusillade et atteints par des balles perdues israéliennes. Ce public compte beaucoup d’Israéliens. Pour la direction éditoriale de Ha’aretz, cet évènement symbolise le conflit. Même le porte-parole de l’armée concéda que les soldats israéliens auraient pu accidentellement tuer l’enfant.
Un article du Boston Globe du 13 octobre 2000, comparant les réactions à l’incident al Dura avec les lynchages de Ramallah quelques jours plus tard, montre bien comment nombre d’Israéliens voyaient l’affaire al Dura dans les semaines qui suivirent la diffusion de la séquence: « OK, nous avons accidentellement tué l’enfant à Gaza, et c’est une chose terrible. Mais personne n’a pris plaisir à ce meurtre. Personne n’en a fait une fête. [Eux], ils dansent dans le sang juif , dit une israélienne qui ne nous donna que son prénom, Sarit, dans un café-restaurant de Jérusalem. »
Paradoxalement, c’est le scénario le moins probant, et peut-être le plus largement admis, en tout cas aux Etats-Unis et en Israël, où les médias n’ont pas fait délibéré avec autant d’enthousiasme qu’ailleurs.
Pour:
Déclarations officielles israéliennes: des représentants officiels israéliens ont admis que leur soldats avaient répondu aux tirs [palestiniens] ce jour là, et qu’ils ont pu accidentellement atteindre l’enfant.
Échanges de tirs visibles sur les cassettes: on voit bien des échanges de tirs ce jour-là au carrefour près du baril, bien que nous ne sachions pas s’ils se déroulés pendant le laps de temps où les al Dura se tenaient derrière le baril.
Des balles israéliennes ont pu ricocher sur le mur derrière le baril: ce qui est en accord avec l’affirmation faite par Jamal dans une interview et les déclarations de l’hôpital selon lesquelles il [l’enfant] a été touché au-dessus du mamelon gauche.
Ce scénario est celui qui séduit le plus les honnêtes gens qui ne veulent pas inculper Israël de meurtre délibéré, mais acceptent l’essentiel du récit d’Enderlin, à savoir l’enfant tué par des tirs israéliens.
Contre:
Aucun témoignage explicite: les indices soutenant la thèse de l’homicide accidentel sont moins explicites que ceux pointant vers un meurtre intentionnel: aucun témoin direct de la scène ne suggère un tel scénario.
Les angles de tirs font que les tirs israéliens sont la source des blessures multiples la moins plausible: comme en témoigne le rapport officiel de l’armée israélienne édité par le commandant des forces israéliennes à Gaza à l’époque, le général Yom Tov Samia, ainsi que celui de Nahum Shahaf, le médecin chargé de l’enquête de l’IDF, la position des al Dura derrière le baril empêchait efficacement de les atteindre depuis la position israélienne.
Pas de preuves enregistrées de la fusillade: bien que l’on entende le bruit de tirs, aucune image du poste israélien ne montre les soldats en train de tirer ou d’être la cible de tirs pendant le laps de temps durant lequel les al Dura se trouvent derrière le baril. En fait, une période de 45 minutes de feu nourri, à l’arme automatique, venant des israéliens, ne correspondant aucune des séquences filmées ce jour-là.
Une photo prise à l’hôpital (vue sur France 2) montre un enfant touché au ventre: les photos prises à l’hôpital – dont on nous dit qu’elles montrent Mohammed al Dura – présentées dans le documentaire d’Esther Shapira ne montrent aucune blessure au-dessus du mamelon, et la photo filmée par Talal (rushes de France 2 du 1er octobre) montrent une blessure béante au ventre, pas à la poitrine.
La photo du baril le lendemain ne montre pas trace de balles ayant ricoché sur le baril, et il n’y a pas de cliché pris de plus près permettant de prouver cette théorie.
