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A-Dura / France2 ; des origines (2001) jusqu'au 15 novembre 2007

Charles Enderlin et le petit Mohammed : l'éternel retour de la polémique, D. Schneidermann
23/09/2007

« Ou Du droit au silence comme mode de résistance » (Sous-titre de l'article Scheiderman). Texte révélateur, à verser au dossier de l'affaire al-Dura, avec la réponse de Ph. Karsenty, mise en ligne sur son site, le 18 mars 2005, sous le titre "Daniel Schneidermann : texte, mensonges et vidéos" * (Menahem Macina]
* Voir sur le site debriefing.org.  

 

dimanche 13 mars 2005.


Sur le Blogue de l'auteur.

 

Incontestablement, la palme de la résistance d'airain aux craquements furieux de la blogosphère revient à Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem.

Depuis plusieurs années, une fraction de la très active blogosphère pro-israélienne tente de faire craquer Enderlin et, derrière lui, la direction de l'information de France 2. Les chefs de la meute sont ici, , ou encore . Et Enderlin résiste.

Charles Enderlin est l'auteur d'un reportage sur la mort d'un enfant palestinien, Mohammed Al Dura, le 30 septembre 2000. Cet enfant est mort devant la caméra de France 2, après une intense fusillade entre armée israélienne et combattants palestiniens. Dans son commentaire, Enderlin assurait, ce jour-là, que « les balles provenaient de la position israélienne ». Ces images bouleversantes de la mort d'un enfant dans les bras de son père, cible de tireurs invisibles, ont été filmées par le cameraman de France 2, Talal Abu Rameh, en l'absence d'Enderlin (il est fréquent que les médias occidentaux ne soient représentés, lors des moments de tension dans les territoires palestiniens, que par leurs collaborateurs d'origine palestinienne, seuls à pouvoir matériellement y opérer). Elles ont immédiatement « fait le tour du monde ». Il est communément répété que leur impact est « à l'origine de la seconde Intifada ».

Au lendemain de la fusillade, l'armée israélienne admet être responsable de la mort de l'enfant. Pourtant, presque immédiatement, dans les jours qui suivent, cette version est contestée. Cette contestation se cristallise, quelques mois plus tard, dans une enquête menée sous la direction du général Yom-Tov Samia, commandant en chef de la région Sud d'Israël, concluant qu'il était impossible de discerner si les balles venaient réellement de la position israélienne, ou de combattants palestiniens, postés en surplomb de ladite position.

Enderlin, pour France 2, a longuement rendu compte de cette contre-expertise (27 novembre 2000). Ce soir-là, le présentateur, Claude Sérillon, le lance ainsi : « plausible, c'est le qualificatif utilisé par l'armée israélienne pour désigner comme responsables de la mort du petit Mohammed, 12 ans, des tirs palestiniens. Plausible, cela veut dire qui semble être admis. Mais ce rapport est évidemment très controversé, on se souvient que les responsables militaires israéliens avaient, dans un premier temps, indiqué comme probable l'hypothèse selon laquelle l'enfant avait été tué par des balles israéliennes. »

Puis vient le commentaire d'Enderlin : « Le général Yom-Tov Samia, commandant la région Sud, et donc les soldats qui se trouvaient dans la position israélienne le jour de la mort du petit Mohammed. C'est lui qui a personnellement dirigé l'enquête. Sur la foi d'une reconstitution effectuée dans une base militaire, le général affirme que la forme des impacts prouverait que verticalement, les tirs ne pouvaient pas provenir du fortin israélien trop bas. Horizontalement, l'angle de tir placerait le tonneau derrière lequel se cachaient l'enfant et son père à la limite de la portée des soldats israéliens. Et d'expliquer qu'une balle serait venue par derrière (...) peut-être tirée par ce Palestinien. Le général Samia a conclu ainsi : « il est plus probable qu'ils aient été tués par des Palestiniens que par les Israéliens ». Et Enderlin de conclure, à son tour : « quelles qu'en soient les conclusions, l'enquête du général Samia a relancé la controverse sur la mort de l'enfant ».

Depuis l'enquête du général Samia, aucune information nouvelle sur la mort du petit Mohammed, devenu une icône palestinienne. Pourtant, régulièrement, les sites sus-cités agitent l'affaire en exigeant, à la manière des bloggers américains qui ont eu la peau de Dan Rather, ou de l'ancien directeur de l'information de CNN, Eason Jordan, la démission d'Enderlin, voire de sa supérieure, Arlette Chabot, directrice de l'information de France 2.

L'affaire rebondit, à l'automne dernier. Dans les sites anti-Enderlin, on voit alors se dessiner un scénario de la fusillade, certes confus et non-conclusif, mais monstrueux. Dans cette nouvelle version, ce n'est plus seulement sur l'origine des tirs que porte la contestation, mais sur la réalité même de la mort de l'enfant. Toute la scène aurait été fabriquée de toutes pièces, et jouée par de machiavéliques figurants palestiniens. Mohammed ne serait pas mort (à l'appui de la thèse, des comparaisons des photos du visage de l'enfant, et des photos du visage de l'enfant enterré le lendemain). Le père de l'enfant aurait simulé ses blessures, avec la complicité de médecins jordaniens. A l'appui de cette hypothèse, ils produisent les rushes, non diffusés, de Talal Abu Rameh, dans lesquels, selon eux, il apparaît clairement que les Palestiniens simulent leurs blessures, et « jouent » devant la caméra. Pour construire ce scénario à la Thierry Meyssan, on expertise tout : la longueur des ombres, l'image de l'impact des balles dans les corps de Mohammed et de son père, des gestes commis par les Palestiniens devant les caméras de Talal Abu Rameh. Dans ce texte d'anthologie, choisi parmi tant d'autres, le lecteur pourra se faire une idée du style, de la structure mentale, et des éléments dont disposent les promoteurs de cette nouvelle version.

Sous la bannière de ce scénario cauchemardesque, les anti-Enderlin réussissent pourtant à recruter deux journalistes des « mainstream media » : Denis Jeambar, directeur de L'Express, et Daniel Leconte, patron de « Docs en Stock », fournisseur régulier d'enquêtes télévisées pour ARTE. Alléchés par l'énormité de l'affaire, tous deux acceptent d'aller demander des explications à Arlette Chabot, directrice de l'information de France 2. Et France 2 prend l'affaire d'autant plus au sérieux, que les contestataires d'Enderlin ont aussi réussi à enrôler M. Roland Blum, député (UMP) des Bouches du Rhône, qui interpelle le gouvernement lors d'une question écrite publiée au JO du 23 novembre 2004. Si les politiques s'en mêlent, France 2 ne peut plus ignorer superbement les contestataires. Arlette Chabot dépêche donc Talal Abu Rameh dans un camp de réfugiés de Gaza, pour filmer les blessures du père de Mohammed, Jamal Al Dura. Elle dévoile ces photos dans une conférence de presse : ces blessures correspondent bien aux impacts de balles (difficilement) observables sur l'image. Discrètement, Leconte et Jeambar se désolidarisent de la version « à la Meyssan ». Aucun des deux n'a traité l'affaire dans son média respectif.

Et "Arrêt sur images", me demanderez-vous ? Que fait "Arrêt sur images", pendant tout ce temps ? A l'antenne, rien. En coulisse, nous reprenons une nouvelle fois cette enquête. Mais pourquoi ce silence à l'antenne ? Dieu sait que les entreprenants bloggers anti-Enderlin nous y ont poussé, à force de mails, de menaces, d'insinuations et de pressions. Philippe Karsenty, âme du site Media-ratings, nous accuse ainsi de ne pas traiter l'affaire par souci de "ménager France 2", argument dont tous les télespectateurs réguliers de notre émission apprécieront la pertinence, et se pose cette grave question : "est-ce parce que la société de production de Daniel Schneidermann dépend de contrats signés avec France Télévisions ?" J'ai le plaisir d'informer nos confrères traqueurs de contre-vérités médiatiques que la société Riff, qui produit ASI, ne m'appartient pas, et ne m'a jamais appartenu. Si je suis producteur d'"Arrêt sur images", le mot s'entend au sens intellectuel, et pas industriel. Quant à Riff, il va sans dire qu'elle nous laisse, depuis dix ans, la totale liberté intellectuelle, sans laquelle notre émission serait inconcevable.

Plus simplement, de la mousse ajoutée à de la mousse, cela ne fait pas une information nouvelle. Depuis la contre-enquête du général Samia, que nous avions mentionnée à l'époque, nous considérons qu'aucun élément nouveau probant n'a été apporté dans cette affaire. Nous n'avons pas dit un mot à l'antenne du scénario de « la fausse mort de l'enfant », comme nous n'avions pas dit un mot, sur le plateau d'"Arrêt sur images", de l'affaire Meyssan. A mes yeux, qu'un Monsieur prétende qu'aucun Boeing ne s'est écrasé sur le Pentagone le 11 septembre, ce n'est pas une information. Même si tout le monde en parle ? Même. Même si des centaines de milliers de personnes achètent le livre ? Même. Dans le grand craquement général, dans le tumulte informe des cyber-emballements, il faudra bien reconnaître le droit au silence comme un des modes de résistance possibles. Pour un média comme la télé, en tout cas, dans lequel il est si difficile de sortir du binaire, du noir et blanc, de la confrontation rituelle d'accusés et d'accusateurs, d'argumenter et d'expliquer. Les Blogs et les forums, c'est autre chose, et c'est d'ailleurs pour cette raison que j'y reviens longuement, ici, aujourd'hui.

Les rushes de Talal Abu Rahmeh, ces rushes dans lesquels éclaterait la malhonnêteté d'Enderlin, nous les détenons depuis le début, à "Arrêt sur images". Charles Enderlin nous les a fait parvenir dès que nous les lui avons demandés. Nous les avons visionnés, et re-visionnés. En conscience, plusieurs générations successives d'enquêteurs et d'enquêtrices d'"Arrêt sur images" ont conclu... qu'on ne pouvait rien en conclure sur la mort de l'enfant. Tel combattant palestinien surjoue-t-il sa souffrance devant la caméra, comme cela s'est passé ailleurs. (Nous ne sommes pas des anges. Nous savons que l'image est une des armes les plus efficaces des Palestiniens. Nous avons plusieurs fois démonté ce système dans l'émission) ? Peut-être. Peut-être pas. Mais sur la mort de l'enfant, rien. Nous aurions certes préféré parvenir à la conclusion inverse. Quand des journalistes travaillent longuement sur une enquête, ils préfèrent la « sortir » à la fin, plutôt que de n'en rien faire. Mais voilà. Ces rushes ne prouvent rien. Et il faut savoir renoncer à une enquête, si elle n'est pas concluante.

Bien sûr, nous aurions pu, nous pourrions encore, construire une émission, en disant : « voilà, nous n'affirmons rien, ces rushes ne prouvent rien, mais nous nous contentons de poser les questions ». Nous ne serions pas les premiers à pratiquer ce type d'investigation télévisée, le journalisme qui déverse ses carnets de notes aux téléspectateurs, et leur dit « maintenant, à vous de vous faire une idée ». Et il est vrai que ces émissions peuvent être éclairantes. En le recevant au Premier pouvoir, Elizabeth Lévy et Gilles Casanova ont su poser à Daniel Leconte des questions qui l'ont amené à préciser sa démarche, et ses doutes.

Ce n'est pas notre choix. Consacrer un dossier à l'affaire revient irrésistiblement, à mes yeux, à accréditer l'idée qu'il y a « quelque chose de louche dans ces rushes de France 2 », et à participer à la construction d'un vague « il n'y a pas de fumée sans feu ». Pour tout dire, j'ai parfois eu l'impression, à écouter la rhétorique et les ricanements des anti-Enderlin, qu'ils tentaient de m'entraîner dans une... allez, je dis le mot... une nauséeuse polémique révisionniste. Je connais les pièges, les glissements, les risques d'entraînement, de ce type très particulier de débats. Je suis arrivé au Monde en pleine affaire Faurisson. Et en plein débat : fallait-il, ou non, lui donner la parole dans les colonnes du journal ? La réponse instinctive de n'importe quel journaliste normalement constitué est affirmative. Mais aussitôt, le voilà pris au piège. On accepte de discuter d'un détail, de la place d'un impact de balles, de la longueur d'une ombre. Mais immédiatement, toute réfutation fait naître dix contre-arguments nouveaux. Et ces admirables protestations de bonne foi : "mais qu'on nous prouve simplement que...", "mais nous ne demandons rien d'autre que de débattre", "mais nous sommes tout prêts à nous incliner si...". La nausée. La nausée n'est pas une réaction professionnelle, je l'admets. Et, bien sûr, je reconnais d'avance les limites du parallèle que je suis en train de tracer. Mais ça compte.

Sans doute la défense d'Enderlin face aux attaques est-elle maladroite. Sans doute, dans l'affolement du début de la controverse, n'aurait-il pas dû dire qu'il avait évité de montrer « l'agonie de l'enfant » (citation qu'on lui ressort aujourd'hui en boucle), puisque aucune image d'agonie proprement dite ne figure dans les rushes, Abu Rahmeh expliquant qu'il a dû s'arrêter de filmer dans les « moments creux » (horrible expression) de la longue fusillade, pour économiser la batterie de sa caméra. Mais, dans ses réponses de l'époque, Enderlin ne devait pas répondre au reproche d'aujourd'hui (« pourquoi n'avez-vous pas tout montré » ?) Il devait répondre au reproche inverse : « pourquoi vous êtes-vous si longuement attardé sur ces images insoutenables » ?

Sans doute est-ce notamment un orgueil mal placé des journalistes d'avant la blogosphère, qui pousse Charles Enderlin à répéter (et encore récemment lors d'un forum de l'Obs en ligne) qu'aujourd'hui encore, s'il devait re-rédiger son commentaire, il affirmerait encore que les tirs venaient de la position israélienne, contredisant ainsi les conclusions de la commission Samia, alors qu'il n'était pas lui-même sur place. Sans doute, dernièrement encore, dans Le Figaro (27 janvier 2005), a-t-il été mal inspiré d'argumenter que « pour moi, l'image correspondait à la réalité de la situation, non seulement à Gaza mais aussi en Cisjordanie. L'armée israélienne ripostait au soulèvement palestinien par l'utilisation massive de tirs à balles réelles ».

On ne demande pas à une image d'information de « correspondre à la réalité d'une situation ». On lui demande de refléter le plus honnêtement possible la réalité particulière, ponctuelle, microscopique, qu'elle prétend montrer. Mais la rigidité intellectuelle de Charles Enderlin n'est, dans cette affaire, que secondaire. Oui, il est toujours resté sur sa position. Mais si l'on devait sanctionner un journaliste pour raison d'orgueil, il ne resterait plus grand monde dans la profession. Enderlin a toujours fait écho aux positions différentes de la sienne. A contrecoeur et la rage au ventre, peut-être, mais il l'a fait. Et, au fond, la seule question qui importe est celle-ci : les téléspectateurs de France 2, au total, ont-il été correctement informés ? Pour ma part, je pense que oui. En plusieurs étapes certes, tout au long de ces quatre années, mais au total, aussi complètement que possible. Il faut s'y faire : on ne saura jamais quelles mains tenaient l'arme qui a tué le petit Mohammed. Il faut accepter l'idée de rester dans cette incertitude-là. Et c'est dans cette incertitude, au plus brûlant de ce désert de doutes, les entrailles torturées par une soif de vérité définitive que rien n'apaisera, qu'il faut observer le combat entre un Enderlin qui résiste, et tous ceux qui tentent de le faire craquer.

 

© Daniel Scheidermann

 

Mis en ligne le 23 septembre 2007, sur le site debriefing.org