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France et Pays arabes

Juifs, Arabes, et diplomatie française, D. Pryce-Jones
15/05/2005

David Pryce-JonesOn ne saurait trop recommander aux internautes la lecture attentive de ce document unique en son genre. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer ici, du style fluide de cette enquête qui se lit comme un roman, ou de l'analyse, à la fois rigoureuse et simple, presque dépouillée et surtout dénuée de toute pédanterie. On reste confondu de l'étendue de la période couverte par ce rapport : de 1840 à nos jours ! L'auteur, à la fois romancier et analyste, s'est fixé pour tâche de dégager les grandes lignes de la politique extérieure de la France, en évoquant les acteurs et les faits marquants de la politique étrangère de la France au Moyen-Orient. L'intérêt de cette étude est l'accent mis sur la ligne éminemment pro-arabe de cette politique, et sur la collision dramatique qu'une telle polarisation a provoquée, dès l'apparition du sionisme, laquelle s'est aggravée suite à l'extension du peuplement juif, puis à la création de l'État d'Israël. On ne trouvera dans ce texte ni réquisitoire, ni accusations, ou mises au pilori. Pourtant, on le verra, la matière y incite. Mais l'auteur a su garder la tête froide de l'historien et du narrateur objectif, et c'est ainsi qu'il nous aide à nous faire notre propre opinion. Personnellement, j'ai beaucoup appris de ce texte, c'est pourquoi je ne regrette pas l'important et long labeur qu'il m'a coûté. Je souhaite qu'il soit largement lu et diffusé. J'explique, en tête des notes du traducteur, en fin de document, les raisons qui m'ont amené à déroger à mes habitudes libérales en interdisant la reproduction sur site de cette version française. Menahem Macina.


Commentary, mai 2005

Original anglais : Jews, Arabs, and French Diplomacy: A Special Report

Traduction française : © Menahem Macina, en exclusivité pour le site debriefing.org.


Reproduction interdite sur site et sur forum [1]



En théorie, le slogan retentissant, "Liberté, Égalité, Fraternité", ne laisse aucune place au racisme dans l'État français. Dans la pratique, au cours des deux siècles écoulés depuis l'invention de ce slogan, les dirigeants français ont essayé, avec des fortunes diverses, de faire entrer deux peuples, les Arabes et les Juifs, dans leur grand dessein d'une nation française ayant une forte position dans le monde. Aujourd'hui, alors que des ambitions, peu judicieuses mais ancrées de longue date, entrent en conflit, le racisme et son cortège de haines et de peurs infestent de plus en plus la France, mettant en question le rapport qu'ont les minorités arabes et juives du pays l'une avec l'autre, chacune d'elles avec l'État, et le rapport que l'État entretient avec les nations arabes, d'une part, et avec Israël, d'autre part.

La position officielle à l'égard des Juifs français remonte à la Révolution de 1789. En décembre de cette année-là, au cours d'un débat sur l'octroi de la citoyenneté à la minorité juive du pays, le comte de Clermont-Tonnerre, un aristocrate libéral, déclara à l'Assemblée constituante : « On doit tout refuser aux Juifs en tant que nation, et tout leur accorder en tant qu'individus ». Cette idée fut bientôt enchâssée dans la loi. Elle est sous-tendue par le soupçon que les Juifs ont leur propre type de nationalisme, qui traverse le nationalisme français issu de la révolution. Aux yeux de l'élite française, d'ailleurs, les Juifs ont toujours semblé être les instruments de la conspiration d'autres pays, de l'Allemagne et de la Russie, d'abord, puis, de la Grande-Bretagne, et finalement, au XXe siècle, des sionistes.

Chose remarquable, malgré la non-résurgence de l'antisémitisme qui s'était révélé et déchaîné à l'occasion de l'Affaire Dreyfus, à la fin du XIXe siècle, en dépit même de la participation française au meurtre de masse nazi de la seconde guerre mondiale, les Juifs français se sont, dans l'ensemble, accommodés de ce que l'État considérait comme nécessaire la relation entre eux, et se sont contentés, tout au moins jusqu'à récemment, de minimiser la composante ethnique de leur identité en tant que peuple. Toutefois, les choses ont été quelque peu différentes chez les Juifs originaires de l'Afrique du Nord de langue française, qui constituent aujourd'hui la majorité de la communauté, forte de 600 000 âmes. En outre, le retour de l'antisémitisme durant les dernières années en France a, bon gré mal gré, éveillé la conscience ethnique des membres âgés eux-mêmes, qui comptent pourtant parmi les plus assimilés de la communauté.

Du côté musulman et arabe, bien que pratiquement aucun musulman n'ait habité en France avant le XXe siècle, l'État français a, depuis longtemps, considéré ses intérêts essentiels comme liés aux pays arabes. La campagne de Napoléon Bonaparte en Égypte, en 1798, et l'invasion française de l'Algérie, en 1830, étaient des aventures militaires entreprises dans le but exprès de concurrencer la Grande-Bretagne impériale. L'Angleterre avait beau dominer l'Inde, la France pouvait prendre pied dans le monde arabe et, finalement, le coloniser. D'ailleurs, la France a traditionnellement revendiqué le droit de protéger les catholiques et le christianisme dans l'empire ottoman et en Terre Sainte, en particulier ; en 1843, un consulat français s'est ouvert à Jérusalem. Dans les années 1850, Napoléon III et son administration avaient élaboré le concept d'un "royaume franco-arabe", allant jusqu'à l'idée grandiloquente d'une France qui se voyait comme "une puissance musulmane" [en français dans le texte].

Dans un geste visant à récompenser les Arabes nord-africains qui avaient combattu pour la France, lors de la première guerre mondiale, la grande Mosquée de Paris a été inaugurée en 1926. Mais l'immigration à grande échelle n'a commencé qu'après la fin de la guerre d'Algérie, en 1958, quand 250 000 Algériens, appelés "harkis", qui s'étaient opposés au mouvement nationaliste, vinrent se réfugier en France. Dans les années 60 et 70, des immigrés n'ont cessé d'arriver de chacun des pays du Maghreb, qui venaient d'accéder à l'indépendance. Au début, on leur permettait de venir uniquement en tant que travailleurs immigrés aspirant à de meilleures conditions d'existence, avant de retourner chez eux, mais un changement de loi, en 1974, leur a donné, entre autres droits, celui de résidence.

L'importance numérique de la communauté maghrébine aujourd'hui est sujette à controverse. On s'est longtemps accordé sur un chiffre de plus de 6 millions, mais Nicolas Sarkozy, qui fut ministre de l'intérieur et aspire maintenant à la présidence, et le journal semi-officiel Le Monde parlent, l'un et l'autre, de 5 millions, tandis que la démographe, Michèle Tribalat, réduit encore davantage ce chiffre, qu'elle ramène à 3 650 000. Les musulmans tendent à se rassembler dans les banlieues des grandes villes, où le mauvais état des logements et le manque d'emploi sont cause de tous les maux et de la violence de l'aliénation. Plus de 5 000 mosquées servent de centres communautaires ; au niveau national, il y a une institution musulmane représentative, le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM). Certaines exigences ou pratiques de l'Islam étant incompatibles avec le socle de la laïcité républicaine, des conflits embarrassants ont surgi comme celui du droit des jeunes filles musulmanes de porter le hijab [voile] à l'école ; il en a pris quinze ans aux autorités françaises pour décider que cela bravait la constitution.

Selon les chiffres que l'on accepte, les Arabes musulmans dépassent en nombre les Juifs de France, dans une proportion d'au moins six pour un, voire huit pour un. Alors que le nombre d'Arabes augmente, et que la France manque à ses promesses d'égalité et de prospérité, la question de leur place en tant que minorité est de plus en plus sur le devant de la scène. Ce problème a été rendu plus compliqué par le fait que, au fil des décennies, les Arabes comme les Juifs sont passés du statut de sujets passifs de l'histoire à celui d'agents actifs sur la scène mondiale, en acquérant de nouvelles identités et des États-Nations modernes qui leur sont propres.

Pour des Arabes, un des signes les plus évidents d'identité personnelle est l'hostilité envers les Juifs et Israël. Dans un ouvrage collectif consistant en articles sur l'Islam en France, paru en 2003, la sociologue Barbara Lefèbvre a fourni des exemples typiques de ce préjugé chez les plus jeunes [2]. S'adressant à un professeur, un garçon de la banlieue parisienne de Saint-Denis cite son père : « Il y aura une guerre finale entre les musulmans et les Juifs, et les Juifs seront détruits ; c'est ce qui est dit dans le Qur'an ». Dans un autre quartier de Paris, un professeur surprend des enfants arabes en train de dire à des enfants juifs : « Chiens de Juifs, nous allons brûler Israël, retournez dans votre pays ».

Certes, l'agressivité arabe envers les Juifs a augmenté partout dans les dernières décennies. Mais elle est particulièrement virulente en France, où elle a été accompagnée de cas de meurtres, de violences de rue contre des individus, et d'attaques à l'explosif contre des synagogues, des restaurants, des bureaux, et des magasins. Pendant longtemps, les autorités ont soutenu que c'était du vandalisme plutôt que la manifestation d'un djihad vengeur. (Beaucoup de ghettos arabes sont des zones de non-droit : des lieux où la police ne va pas.) Mais quand il s'avéra clairement que des imams utilisaient leurs mosquées pour prêcher l'antisémitisme et la haine de tous les non-Musulmans, les responsables de l'application de la loi ont fini par agir. Un certain nombre d'extrémistes furent expulsés, et la police entreprit de mettre en échec et d'arrêter des terroristes venus d'Arabie Saoudite, d'Algérie, et du Maroc.

Mais il y a lieu de soulever une question beaucoup plus vaste, notamment, l'attitude différente de l'élite française selon qu'il s'agit d'Arabes ou de Juifs. On a beaucoup écrit sur le rôle des universitaires, des intellectuels et des journalistes européens, dans l'apologie et la justification de l'antisémitisme musulman, ou l'encouragement à sympathiser avec lui. Mais non moins pertinent, voire davantage, peut-on dire, est le rôle de ceux qui définissent la politique. Les idées et les attitudes exercent leur influence depuis le sommet de l'élite politique, qui les conçoit, jusqu'au bas de l'échelle, sur les gens qui doivent en supporter les conséquences.

Le ministère français des Affaires étrangères, généralement désigné sous le nom de Quai d'Orsay, est l'institution qui, au-dessus de toutes les autres, en France, a la responsabilité de mettre en oeuvre le grand dessein de l'État et les décisions politiques qui en découlent. Les archives de cet établissement, en plus du témoignage de générations de diplomates qui ont rédigé leurs mémoires, montrent comment un nombre restreint d'hommes fortement motivés et soigneusement choisis ont favorisé l'éclosion d'idées préconçues sur les Arabes et les Juifs, qui sont maintenant en passe de menacer l'intégrité de la nation française.


Le Quai d'Orsay

Situé à côté de l'Assemblée nationale, sur la rive gauche de la Seine, le Quai d'Orsay occupe un bâtiment splendide dans le style opulent du Paris du XIXe siècle. Tant le lieu que l'architecture proclament que c'est ici que le destin de la nation est façonné par des hommes d'une intelligence exceptionnelle. Plusieurs de ces hommes avaient des dons littéraires tout autant que diplomatiques : un énorme corpus de mémoires renvoie, avec nostalgie, à l'atmosphère permanente de club, qu'illustrait le cérémonial du thé de cinq heures, au cours duquel le Quai d'Orsay, à l'apogée de sa gloire, avait coutume de rassembler et de consolider ses pensées collectives.

L'instabilité gouvernementale récurrente a renforcé l'importance du Quai d'Orsay. Entre septembre 1870 et août 1914, par exemple, il y a eu pas moins de 30 ministres des Affaires étrangères de la France ; le rythme de la rotation fut tout aussi turbulent sous la Quatrième République (1949-1959), et ne s'est s'amélioré que sous la Cinquième République actuelle. Bien que quelques ministres des Affaires étrangères soient parvenus à imposer leurs propres objectifs politiques, la majorité d'entre eux sont arrivés et partis avec une rapidité ahurissante et sans grand effet. Plus tard, les premiers ministres ont dévalué cette position ministérielle, souvent en se l'attribuant. En somme, les ministres des Affaires étrangères ont dû s'en remettre, de manière disproportionnée, à leurs fonctionnaires permanents : non seulement à leurs équipes personnelles, mais au secrétaire général du Quai d'Orsay, également désigné du nom de directeur politique, et aux chefs de ses divers départements.

Dès le début, le ministère a été alimenté en personnel par les membres auto-sélectionnés de l'aristocratie. Des concours ont été organisés en 1894, mais tant ce processus que d'autres réformes servaient principalement à perpétuer la perception que le ministère avait de lui-même, et que les anciens transmettaient aux jeunes. Au fil des générations successives, les Cambon, Herbette, Margerie, François-Poncet, et Courcel sont devenus rien moins que des dynasties. Dans son ouvrage, intitulé The French Foreign Office and the Origins of the First World War, 1898-1914 [Le ministère des Affaires étrangères français et les origines de la première guerre mondiale, 1898-1914], paru en 1993, H. B. Haynes écrit que l'entrée au Quai d'Orsay était conditionnée par « le népotisme, le clientélisme, et l'influence politique, [qui était] catholique et hostile aux Juifs et aux protestants, ainsi qu'au système parlementaire. »

En effet. Un document d'archives de 1893 révèle qu'"un Israélite" du nom de Paul Frédéric-Jean Grunebaum, avait posé sa candidature au bureau du personnel du Quai d'Orsay et avait souhaité savoir « si le fait [qu'il était Juif] était de nature à lui interdire l'accès à une carrière diplomatique ou consulaire ». On peut lire, en marge, une note de Louis Herbette, alors secrétaire général du Quai d'Orsay : « J'ai vu M. Grunebaum, qui a spontanément retiré sa demande. Il s'est incliné, de bonne grâce, devant les motifs qui avaient dicté la décision du département. »

Dans les années 1920, la carrière diplomatique était ouverte aux Juifs, mais il leur aurait fallu avoir le cuir épais pour survivre. En témoigne ce commentaire extrait des mémoires de J.-B. Barbier, entré au Quai d'Orsay en 1904 : « La carrière** n'a eu aucun Juif parmi ses membres, du moins en ce qui concerne les niveaux importants de décision. » Et c'était un motif de satisfaction, du fait que les Juifs, estimait Barbier, appartenaient « à un élément ethnique souvent parasite », et que la manière dont certains d'entre d'eux étaient parvenus à entrer dans le service était "désastreuse". C'est contre l'un d'eux, Jean Marx, responsable des programmes culturels d'outre-mer, que Barbier mènera une campagne passionnée, affirmant qu'il représentait la quintessence du "Juif anti-national" qui, dûment soutenu par "la Juiverie internationale", avait recruté des gens de son espèce, peu fiables et même déloyaux.


Les Juifs dans l'esprit du Quai d'Orsay

Les documents historiques offrent des preuves d'une hostilité opiniâtre envers les Juifs, de décennie en décennie .

En 1840, s'était répandue, à Damas, la rumeur qu'un Frère capucin italien et son domestique arabe avaient disparu. Le consul français de la ville, le Comte Ulysse de Ratti-Menton, accusa immédiatement la communauté juive de meurtre rituel, et persuada le gouverneur ottoman d'arrêter des notables juifs et de prendre en otages des enfants juifs. Certains des notables moururent sous la torture ; d'autres furent convertis de force à l'Islam.

Le scandale secoua l'Europe, mais Ratti-Menton refusait de se dédire, et le Quai d'Orsay le défendit. À l'Assemblée nationale, le premier ministre, Adolphe Thiers, se plaignit de ce que les Juifs « harcelaient toutes les chancelleries de leurs pétitions ». Quand les médias arabes dépeignent aujourd'hui le meurtre rituel comme un fait de la vie juive, ils colportent, consciemment ou non, des leçons qu'ils ont apprises des enseignants français il y a longtemps [3].

Mais l'événement séminal du XIXe siècle fut le procès, en 1890, du capitaine Alfred Dreyfus, officier juif de l'armée, faussement accusé d'avoir trahi des secrets militaires au bénéfice des Allemands. La conspiration destinée à prouver que Dreyfus était coupable de trahison fut ourdie au ministère de la guerre ; le Quai d'Orsay, très attentif, se tint à distance. Mais quand le verdict de culpabilité fut rendu, en décembre 1894, et que des partisans de l'innocence de Dreyfus refusèrent de laisser l'injustice prévaloir, on put entendre un certain nombre d'ambassadeurs déplorer les dégâts causés à la France par cette affaire. Le brillant mais insaisissable Maurice Paléologue représentait le ministre des Affaires étrangères, en 1899, quand l'appel de Dreyfus fut accepté. Il vit les documents, rencontra les officiers qui avaient fabriqué la preuve incriminant l'officier juif, il regarda durement le visage de Dreyfus, au moment où la commutation de peine allait être proclamée, et il estima qu'il pouvait détecter là un trait juif indélébile : « un immense orgueil sous un masque d'humilité ». Heureusement, confia-t-il dans une lettre à un collègue, lui-même, en tant que diplomate, bénéficiait de l'immunité.

Peu d'hommes ont laissé une plus grande marque sur le Quai d'Orsay que Paul Cambon, né en 1843, et son frère, Jules, de deux ans son cadet. Tous deux étaient de fortes personnalités. Paul, ambassadeur à Londres durant 22 années, fut le principal architecte de l'Entente Cordiale avec la Grande-Bretagne. Jules était en poste à Washington. Tous deux furent aussi impliqués dans des affaires arabes, Paul comme résident en Tunisie, Jules en tant que gouverneur général de l'Algérie. Paul croyait que Dreyfus, du fait qu'il était juif, était un traître par définition, et semble n'avoir changé d'avis que lorsque le procès en appel eut commencé ; son frère Jules, à l'unisson avec beaucoup d'autres collègues du service diplomatique, s'entêta jusqu'au bout à estimer Dreyfus coupable. Aux yeux de l'un de ces collègues (Auguste Gérard), les forces anti-dreyfusardes étaient « les défenseurs naturels de la nation, de vrais représentants de la France et de son génie. »

Tandis qu'en France, se déroulait le procès de Dreyfus, des pogroms avaient lieu dans la Russie tsariste. A. Bompard, ambassadeur à Saint Petersburg de 1902 à 1908, un homme très estimé au Quai d'Orsay, écrivait dans un rapport d'août 1903 : « Je passe sous silence les troubles du genre de ceux de Kishinev, parce qu'ils sont, pour ainsi dire, le contrecoup des troubles agraires. La population juive est une pépinière de nihilistes et d'agitateurs. » Un an plus tard, écrivant au ministre des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, il comparait les Finlandais, « sages et calmes, aux Juifs, détestés, mais en même temps [économiquement] nécessaires, qui sont remplis de haine, tiennent le peuple en otage et minent l'autorité. »

Le moment venu, Paléologue succéda à Bompard à Saint Petersburg. La politique tsariste envers les Juifs, affirmait-il, semblait conçue pour



encourager leurs défauts héréditaires et leurs passions mauvaises, exaspérer leur haine envers les goyim, les enfoncer plus profondément dans leurs préjugés talmudiques, les confirmer dans leur état de rébellion intérieure permanente, leur apporter l'espoir indestructible de réparations promises, qui brille dans leurs yeux […] [L']obstination vengeresse et l'entêtement vindicatif des Juifs ne pouvaient trouver un climat plus favorable.

En 1915, alors que la première guerre mondiale faisait rage, il adressait ce télégramme laconique : « Depuis le début de la guerre, les Juifs russes n'ont eu à subir aucune violence collective […] Dans la zone des opérations, quelques centaines de Juifs ont été pendus pour espionnage : rien de plus. »


Le facteur catholique

Vers la fin du XIXe siècle, les Français ont imposé leur influence simultanément sur l'Afrique du Nord et sur les provinces ottomanes comprenant la Syrie, le Liban, et la Terre Sainte. Dans le cas de cette dernière, le processus a été lent et décousu, souvent favorisé par des individus pieux et riches. Le comte Paul de Piellat, par exemple, s'établit à Jérusalem, où il acquit des biens immobiliers qu'il légua à l'Église catholique. Les Français avaient des hôpitaux à Jérusalem, Bethléem, Nazareth et Naplouse, ainsi que des monastères, des séminaires et plusieurs églises ; ils possédaient également et géraient la ligne de chemin de fer Jérusalem-Jaffa.

En 1888, le Vatican décréta que les catholiques et les établissements catholiques du Levant devraient dorénavant rechercher la protection exclusive de la France. Le premier ministre, Jules Ferry, le plus impérialiste des politiciens français, soutenait que « ce protectorat des chrétiens d'Orient fait, d'une certaine manière, partie de notre domaine méditerranéen. » Aspirant à contrecarrer les Anglais, qui consolidaient alors leur emprise sur l'Égypte, le ministre des Affaires étrangères, Gabriel Hanotaux, croyait que, grâce à son protectorat catholique, la France était maintenant la seule puissance européenne « capable d'agir sans controverse mortelle, mais côte à côte avec le monothéisme musulman. »

Le traité de 1901 avec le sultan turc, et celui de 1913 avec les jeunes Turcs garantissaient la position favorable de la France en Terre Sainte, qui était encore, alors, sous domination ottomane. Un Comité de l'Asie Française fut fondé en 1901 ; huit ans après, un deuxième comité était constitué pour développer « notre position morale, économique et politique en Orient. » L'un et l'autre apparaissaient comme des pierres en vue de l'édification d'une vraie "puissance musulmane" [française, NdT].

L'anticléricalisme de la gauche française, et la rupture subséquente avec le Vatican, coupèrent court à des ambitions catholiques aussi radicales. Bientôt, aussi, l'Allemagne, l'Italie, et la Russie concurrenceraient la position de la France, en augmentant le nombre des établissements appartenant à leur religion respective. La visite du Kaiser Wilhelm en Terre Sainte, en 1898, fut un flagrant défi de cette sorte.


Sionisme contre ambitions françaises

La montée du sionisme politique promettait d'accorder une identité nationale moderne aux Juifs, ce qui allait inverser, du tout au tout, la définition de leur identité, qui avait la faveur de l'État français. Les diplomates français d'Europe de l'Est et d'Europe centrale, où l'on pouvait trouver les sionistes les plus ardents, eurent tôt fait de réagir avec consternation, de rechercher les causes, évidentes ou occultes, de ce nouveau développement inquiétant. Écrivant de Bucarest, en juin 1902, L. Descoy déplorait "l'extrême enthousiasme" de la communauté juive de cette ville, à l'arrivée de Bernard Lazare, polémiste juif français doué et sioniste de la première heure, et suggérait que cet enthousiasme avait été déchaîné par un journal « dont les principaux rédacteurs sont israélites. » À Budapest, le vicomte de Fontenay, responsable du consulat, rapportait, en août 1906, que, pour la population magyare, l'arrivée du sionisme était "un nouveau nuage" à l'horizon, qui "empirerait" probablement "avec le temps". En février 1912, Max Chouttier, consul à Salonique, relayait dans la presse locale officielle des mises en garde contre le sionisme, et exprimait l'espoir que ces avertissements « donneraient à réfléchir aux communautés juives et les encourageraient à s'opposer à la propagande germano-sioniste »

G. Deville, ministre à Athènes, commentait défavorablement le rôle de l'Alliance Israélite Universelle à Salonique, système scolaire mis en place par les Juifs français pour favoriser l'éducation et la culture juives au Moyen-Orient. Selon Deville, l'Alliance masquait ses ambitions réelles ; son directeur parisien « avait beau être un bon Français, ceux de sa religion à Salonique pensaient seulement à se servir eux-mêmes et non à servir la France […] Dans ces circonstances, est-ce notre avantage de contrarier les Grecs afin de flatter l'orgueil juif ? » Dans Le Mirage Oriental (1910), Louis Bertrand, autre brillant écrivain-diplomate, décrivait les Juifs "déplaisants" qu'il avait rencontrés en Palestine ottomane, avec « leurs vêtements hybrides, mi-européens, mi-orientaux, sales, arborant des regards mauvais [...] hordes rendues folles par la pauvreté et le mysticisme »

En Terre Sainte même, le sionisme avait des implications bien plus grandes qu'il n'en avait en Europe : par définition, il constituait un rival de l'expansionnisme français et du protectorat catholique de la France. La réaction spontanée fut double – accabler de mépris le nationalisme juif et favoriser le nationalisme arabe pour s'y opposer.

Najib Azoury, un chrétien maronite de Beyrouth, qui, dans le passé, avait été employé dans la bureaucratie ottomane à Jérusalem, mais habitait maintenant à Paris, publia une brochure intitulée Le Réveil de la nation arabe [en français dans le texte], qui prédisait que les Juifs et les Arabes étaient destinés à se combattre jusqu'à ce que l'un ait éliminé l'autre. Le Quai d'Orsay semble avoir subventionné un journal, L'Indépendance arabe [en français dans le texte] - que cet individu peu recommandable commença à publier, en 1907 -, et financé une rencontre qui eut lieu à Paris, en juin 1913, au cours de laquelle 23 Arabes de Syrie et de Terre Sainte lancèrent efficacement le mouvement nationaliste arabe.

Après la première guerre mondiale, deux groupes extrêmement restreints de spécialistes du Quai d'Orsay procédèrent au remaniement de la carte du Moyen-Orient, suite à l'effondrement de l'empire ottoman. Leurs points de vue coïncidaient et ils tombèrent d'accord : La France contrôlait déjà les rives occidentales arabes de la Méditerranée, et pourrait maintenant y ajouter les rives orientales, que ces experts désignaient comme La Syrie intégrale, ou Grande Syrie (c'est-à-dire : Syrie, Liban et Palestine). Le problème auquel ils devaient faire face était : comment rallier à leurs buts le nationalisme arabe et le sionisme.

Le contexte était le suivant. François Georges-Picot avait été conseiller à l'ambassade française à Londres, à l'époque de la guerre. Au cours de négociations secrètes, en 1916, avec Sir Mark Sykes, parlementaire conservateur, il parvint à ce qu'il a croyait être un accord concédant à la France la possession de la Syrie intégrale, après la guerre. On soupçonnait que les Allemands étaient sur le point de rendre publique une proclamation de soutien du sionisme, ce qui pourrait faire basculer les Juifs russes de leur côté, avec des conséquences menaçantes pour l'issue de la guerre. On pensait que les Juifs américains exerçaient une influence analogue sur la politique de leur pays. Par conséquent, selon André Tardieu, haut commissaire français aux États-Unis et futur premier ministre, le droit des Juifs à l'autodétermination devait être pris en compte, de peur que "certains éléments de la Juiverie américaine" ne se désintéressent de contribuer à ce que la France récupère l'Alsace et la Lorraine.

D'autres, pareillement, considéraient que les Juifs tenaient entre leurs mains le destin de la France d'après-guerre. Le 7 mai 1917, Jean Gout, chef de la section asiatique du ministère des Affaires étrangères, qui avait la responsabilité des provinces ottomanes, adressait un mémorandum au premier ministre, Georges Clemenceau :



Les espérances millénaires des juifs, particulièrement chez les prolétaires de Pologne et de Russie, ne sont pas socialistes, comme leur position sociale pourrait le suggérer, ni nationales, comme les déclarations de leurs intellectuels le prétendent, mais elles sont essentiellement talmudiques, c'est-à-dire religieuses. Ces pauvres diables ont été nourris de mythes de misère, qui leur font percevoir Jérusalem comme étant la fin de leurs maux […] Même les Juifs intelligents et instruits qui sont parvenus au sommet dans les pays où les chances sont égales pour tous, chérissent, depuis des générations, dans un coin de leur cœur, le rêve des vieux ghettos. Grâce à leur richesse et aux liens qu'ils gardent entre eux, et à la pression qu'ils exercent sur des gouvernements ignorants, ils ont un poids international.

Une proposition antérieure d'aider à créer un petit État juif autonome, avec Hébron pour capitale et Gaza pour port, avait incité Jules Cambon à faire remarquer, de façon mordante, que les Juifs pourraient y « cultiver des oranges et s'exploiter les uns les autres » Mais puisque toutes les puissances ambitionnaient d'avoir la faveur des Juifs, les Français le pouvaient aussi ; en juin 1917, Cambon écrivit une lettre assurant les dirigeants sionistes de l'appui français « à la renaissance de la nationalité juive dans cette terre dont le peuple d'Israël avait été exilé il y a si longtemps » À peine envoyée, cette lettre fut regrettée, tandis que le Quai d'Orsay se remettait rapidement à diffuser des mémorandums antisionistes et à bombarder les Anglais de demandes pour qu'ils s'abstiennent de toute action qui pourrait susciter des espoirs juifs irréalisables.

En ce mois de novembre, Arthur Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères, publia la déclaration qui porte son nom. Elle était plus favorable au sionisme que la lettre de Cambon. Le gouvernement britannique, écrivait Balfour, était favorable à « un foyer national pour le peuple juif » en Palestine. Avec 150 000 soldats anglais combattant les Turcs, contre 800 soldats français, les Anglais pouvaient proposer et disposer. Le jour de Noël 1917, le maréchal Edmund Allenby entrait dans Jérusalem avec Georges-Picot dans son entourage. Lors d'un pique-nique, ce dernier suggéra de mettre en place l'administration civile qu'il pensait avoir négociée avec Sykes. Était également présent Laurence d'Arabie, et sa description de la réponse méprisante d'Allenby est un des passages les plus célèbres des Sept piliers de la Sagesse.

En décembre, un diplomate français de l'ambassade de Londres rapportait que, bien que de riches Juifs anglais fussent hostiles à la déclaration Balfour, le point de vue enthousiaste des Juifs pauvres et immigrés était que « la race israélite est supérieure à toutes les autres ; qu'elle possède des colonies dans tous les pays, et qu'un jour, elle dominera le monde » Un rapport de fonction, non signé, de la même époque, suggérait que les sionistes, qui tiraient leur force du mysticisme de la juiverie russo-polonaise, tentaient de répandre leurs idées scélérates parmi les Juifs d'Algérie et du Maroc, cherchant ainsi « à exploiter la rivalité entre grandes puissances » L'auteur formulait un conseil classique : « Notre politique juive en Afrique du Nord est nécessairement liée à notre politique musulmane. Nous devons éviter le nationalisme juif, tout autant que le panislamisme ou le panarabisme, en favorisant une évolution lente et prudente en direction de notre civilisation. »

Le 15 janvier 1919, le ministre des Affaires étrangères, Stephen Pichon conseille à Paul Cambon d'avertir le gouvernement britannique du danger sioniste, de peur qu'il ne devienne une cause de trouble international au Moyen-Orient. « Les sionistes doivent comprendre, une fois pour toutes, qu'il ne peut être question de constituer un État juif indépendant en Palestine, ni même de créer une quelconque entité juive souveraine. » Trois jours plus tard, Cambon répond. Il a du mal à croire à la conversation qu'il vient d'avoir avec Balfour. Conformément à son style habituel de dilettante (écrit Cambon), Balfour a affirmé « qu'il serait intéressant d'assister à la reconstitution de l'[antique] royaume de Jérusalem » Et lorsque Cambon proteste que, selon le livre de l'Apocalypse du Nouveau Testament, un tel événement annoncerait la fin du monde, Balfour réplique : « Il serait encore plus intéressant d'assister à la fin du monde »


Entre les guerres

Le traité de paix d'après-guerre, signé à Sèvres, réglait le statut des anciennes provinces ottomanes. La France devait avoir un mandat pour la Syrie, mais pas pour la Grande Syrie : La Palestine serait incorporée à un mandat britannique. Puisque les Anglais, au moins, étaient chrétiens (alors que les Ottomans étaient musulmans), la France renonça, comme on s'y attendait, à la 'lettre' de son protectorat catholique. Mais pas à son esprit : comme l'illustrait l'éditorial d'un journal catholique, L'Oeuvre d'Orient, « Il serait inadmissible que le 'pays du Christ' devienne la proie de la juiverie et de l'hérésie anglo-saxonnes. Il doit rester l'héritage inviolable de la France et de l'Église. » Le Quai d'Orsay n'a jamais cessé de faire le jeu d'une partie contre l'autre, à tout niveau.

En octobre 1919, le général Henri Gouraud arrive à Damas pour exercer la fonction de haut commissaire français, à laquelle il a été nommé, et disperser le nombre minuscule de nationalistes arabes qui cherchent à résister au mandat français. Dans l'intervalle, Georges-Picot prévient le Quai d'Orsay que les autorités britanniques de Jérusalem se rendent finalement compte de l'agitation musulmane croissante, chose qui « ne peut être que bénéfique pour notre influence » Durant les six premiers mois de 1920, Gouraud bombarde ses supérieurs de télégrammes antisionistes. Tant les musulmans que les chrétiens, écrit-il, s'attendaient à ce que les conditions en Palestine soient pires sous les Anglais que sous les Turcs. Suggérant la nécessité d'un protectorat catholique renouvelé, il pense que les Français « devraient profiter des circonstances pour agrandir la portée de ce protectorat en y incluant les Musulmans, que nous ne pouvons pas laisser seuls et non armés pour faire face au sionisme » Une dépêche de février 1920 affirme catégoriquement que la Palestine gagnerait à être sous la garde de la France.

Du fait que la frontière exacte entre les mandats français et britanniques demeurait incertaine, le secrétaire personnel de Gouraud, Robert de Caix, fut envoyé à Jérusalem pour discuter du problème avec Sir Herbert Samuel, haut commissaire britannique. Un historien, Peter A. Shambrook, a décrit de Caix comme "l'éminence grise du Quai d'Orsay pour la question du Levant". Dans une lettre préliminaire, datée du 19 octobre 1920, de Caix confirmait ce qui était déjà l'orthodoxie politique de son cercle : les Anglais et les Juifs conspirent ensemble contre les intérêts français. Dès le début, il s'était senti personnellement offensé, parce qu'il avait été « reçu de manière plutôt médiocre. » Samuel, explique-t-il,



représente en Palestine ce qu'il est convenu d'appeler la politique anglo-juive. Ce Juif anglais aux bonnes manières, sorti à peine propre du ghetto, a été totalement accaparé à Jérusalem par sa tribu, il fréquente la synagogue, n'accepte aucune invitation le Sabbat, et ne se déplace qu'à pied les jours de fête. C'est un phénomène étrange quand on réfléchit à l'ignominie évidente des Juifs de Galicie et d'autres régions voisines, qui inondent maintenant la Palestine et entraînent des gens comme Sir Herbert dans leur bouffonnerie. Avant de faire quoi que ce soit de valable dans le pays, ces gens rêvent de se répandre à nos frais, et vous pouvez être sûrs que la totalité de la Juiverie des deux hémisphères appliquera une politique consistant à rejeter notre frontière.

Dans un long rapport final, de Caix mentionne une autre insulte personnelle : Samuel avait refusé une invitation à dîner au consulat français le jour du Sabbat. La politique britannique, explique de Caix, peut avoir eu pour but d'exploiter la puissance juive contre la France, mais, en fait, elle est exploitée par cette dernière. Les juifs ont infiltré l'administration locale, et les fonctionnaires britanniques ou bien se retrouvent au bas de l'échelle, ou, dégoûtés, quittent le pays. Quant aux Juifs, leur religion est seulement un moyen de parvenir à leurs fins : « un nationalisme passionné et une soif de vengeance. » Ils s'avéreront être, poursuit-il, des voisins nocifs :



L'esprit fréquemment révolutionnaire et prophétique des Juifs découle du Bolchevisme des colons que l'Europe de l'Est envoie en Palestine. Par conviction, et également en raison de leur tendance instinctive à émietter les sociétés dont la cohésion pourrait faire obstacle à leur expansion, ces gens […] tenteront de briser le cadre traditionnel des confessions religieuses [au Liban et en Syrie], qui sont déjà menacées pour d'autres raisons.

L'autorité britannique en Palestine, conclut de Caix, équivaut à une espèce de spoliation. Si cela a pu se produire, c'est parce que les Français se sont sacrifiés pour la cause alliée sur le front occidental. Mais la langue française et l'influence intellectuelle française étaient et doivent rester souveraines en Terre Sainte. Après tout, la porte principale de l'église du Saint Sépulcre a été réalisée « dans le style ogival, solide et massif, né au XIIe siècle, en Île-de-France. » Et de terminer sur la pensée consolante que l'avenir du sionisme reste douteux : plus que n'importe qui d'autre, les Juifs ont perdu l'habitude de l'agriculture, et leur peuplement de la terre est artificiel, onéreux, et cause des dissensions. « Si, sous le mandat britannique, les peuples [arabes] indigènes ont tendance à réagir, il y a toutes les chances pour qu'ils essayent de conserver, comme ils le font justement en Égypte, la culture française, qui exerce une si grande séduction. »

Le 3 novembre, le général Gouraud, appuie les conclusions du "remarquable rapport" de de Caix, ajoutant son avis, selon lequel le sionisme est une menace pour la Syrie également. La perte du protectorat catholique a été cause de ce que les institutions françaises ont un besoin plus essentiel que jamais que l'on s'en préoccupe. Douze jours plus tard, dans un télégramme envoyé de Beyrouth, Georges-Picot informe le ministère que les autorités britanniques de Jérusalem prennent des précautions contre les émeutes et avertissent les musulmans qu'ils seront tenus pour responsables de tout désordre. « Cette attitude [anglaise] ne peut qu'être bénéfique à notre influence, car l'irritation envers le sionisme se développe seulement parmi […] les Musulmans. » Les consuls français en Palestine mandataire deviennent de plus en plus alarmistes : À Haïfa, Durieux signale que les Anglais recrutent des Juifs sans emploi pour constituer le noyau d'une future armée juive, et que des éléments juifs et protestants essayaient de couper l'herbe sous le pied des catholiques (c'est-à-dire, la France). En mai 1921, après des émeutes à Jaffa, Durieux peut au moins écrire avec soulagement : « notre voiture a été accompagnée triomphalement par la population qui criait : 'Longue vie à la France ! À bas les Juifs !' »

L'interprétation du sionisme par de Caix aura un impact durable au Quai d'Orsay. Du protectorat français du Maroc, le maréchal Hubert Lyautey, peut-être le porte-parole le plus respecté de l'impérialisme français ancienne manière, réitéra, en juin 1923, que le sionisme est dépourvu de toute authenticité intérieure ; en même temps, il conseillait la plus extrême prudence de peur que cette doctrine, qui « reçoit ses directives de l'étranger, [et] sert principalement les intérêts d'une puissance déterminée », ne soit importée au Maroc.

Cherchant à montrer qui sont réellement les Juifs, un rapport non signé, en date du 2 décembre 1925, attire l'attention sur les Protocoles des Sages de Sion. Bien qu'il ait déjà été établi, à l'époque, que cet ouvrage, qui prétend apporter la preuve d'une conspiration juive pour s'emparer du monde, est une forgerie tsariste, l'auteur accorde créance aux "faits" [qu'il relate] et conclut que, « si la chose doit être prise au sérieux, on a affaire à un plan vraiment diabolique. » Cette même année, l'ambassadeur de France à Varsovie signale qu'une conférence sioniste locale a lancé un appel à des privilèges spéciaux pour les Juifs qui refusent d'accepter toute idée de nationalité polonaise, ou même de simple loyauté. Traitant d'un autre congrès sioniste à Cracovie, dix ans plus tard, l'ambassadeur suivant en Pologne reprend la même critique en l'adaptant à l'air changeant du temps : « Se basant sur des conceptions qui sont plus raciales que religieuses, ils aspirent à instaurer sur les deux rives du Jourdain un État juif conçu sur le modèle fasciste. » Cet ambassadeur semble avoir été l'un des premiers à établir une comparaison entre le sionisme et le nazisme, en comparant le dirigeant révisionniste, Vladimir Jabotinsky, à Hitler.

Il n'empêche, on trouve, à l'occasion, un fonctionnaire enclin à une vue favorable du sionisme, habituellement sur base d'une expérience de première main. Tel est le cas de Henry de Jouvenel, successeur de Gouraud au poste de haut commissaire en Syrie. Il visite Jérusalem, en 1926, et écrit plus tard : « D'antisioniste que j'étais, à mon arrivée en Orient, je suis devenu sioniste, ou plutôt jaloux du haut commissaire britannique en Palestine et de tout l'apport des sionistes. » Naturellement, ajoute-t-il, la France a été obligée de soutenir les chrétiens, mais les Juifs étaient des modèles de débrouillardise, et leur esprit d'entreprise était admirable.

Il y avait également des réalistes, comme Philippe Berthelot, secrétaire général du Quai, de 1920 à 1933, qui reconnaissait que « le sionisme est un fait », et regrettait seulement que les Juifs d'Angleterre aient saisi le sens du mouvement, alors que les Juifs français se sont avérés incapables de prendre « la tête de la juiverie mondiale au bénéfice de la France. » À l'instigation de Berthelot, le Quai d'Orsay a mis en place un département spécial pour les affaires religieuses, sous la direction de Louis Canet, département qui devint bientôt, selon les termes d'un historien, l'antichambre obligatoire pour rendre visite aux dirigeants sionistes. Après une réunion avec Chaim Weizmann, en mai 1927, Canet concluait un mémorandum par une claire expression de ses conceptions personnelles : « Le nationalisme juif est une erreur, et Israël [c.-à-d., les Juifs] ne peut trouver la paix que par l'assimilation. »

Tout au long de la période de l'entre-deux guerres, plusieurs des principales lumières du Quai d'Orsay étaient des hommes extrêmement capables. Pourtant, eux-mêmes et les politiciens qu'ils assistaient se sont réfugiés derrière le status quo, bien que cela revînt à ménager le puissant et le mauvais aux dépens du faible. En tout cas, ils ont été conditionnés à la tâche par leur milieu et leur tempérament. Leurs rangs ne se sont ni étoffés ni diversifiés. Les candidats, formés dans les meilleurs lycées, étaient interrogés sur l'histoire, le droit civil et international, la géographie économique, puis soigneusement examinés par un comité de quatre diplomates chevronnés, pour s'assurer qu'ils étaient socialement et culturellement présentables.

Nous avons là, en bref, l'exemple-type d'une institution française incapable de prendre la mesure de l'époque des dictateurs. Comme la menace nazie grandissait et que des Juifs tentaient de fuir l'Europe pour gagner la Palestine, les autorités françaises craignaient la violence dans les pays musulmans sous autorité française. Et c'est ainsi qu'à partir de mars 1933 et au-delà, des "voyageurs" juifs n'étaient autorisés à entrer en Syrie qu'à condition d'obtenir d'un consulat britannique un visa d'immigration en Palestine. Henri Gaillard, consul au Caire, reproche aux Juifs d'Égypte de « se plaindre sans arrêt du sort de ceux [d'Europe] qui partagent leur religion. » De cette manière, maugrée-t-il, « ils ont réussi à créer un fort courant d'opinion arabe qui leur est hostile, dans ce pays où, jusqu'ici, leur position était tout à fait privilégiée » Gaston Bernard, consul à Trieste, qui rapporte que sa ville profitait du trafic des émigrants juifs en route vers la Palestine, se plaint néanmoins de ce que, sur les bateaux à vapeur de la Lloyd de Trieste, « on a pris un soin extrême à s'assurer que les émigrants disposent de services cultuels talmudiques et de l'utilisation exclusive d'une cuisine cachère : ce qui, il faut le dire, confère à ces bateaux une odeur sui generis, que les clients normalement constitués apprécient, sans aucun doute, beaucoup moins. »

Immédiatement après l'invasion de l'Autriche par Hitler, en mars 1938, les États-Unis invitèrent 28 gouvernements européens et latino-américains à Évian pour une conférence où l'on discuterait des moyens de faciliter l'émigration des réfugiés politiques. Par accord tacite, et ostensiblement, de crainte d'alimenter l'antisémitisme, on ne fit aucune référence explicite aux Juifs. On ne parvint à un accord sur rien de substantiel au cours de cette conférence, qui fut appelée "le Munich juif". De l'avis d'une autorité, l'historienne Catherine Nicault, « le manque absolu de générosité de la politique française était moins frappant [à Évian] que l'indifférence à en conserver ne serait-ce qu'une apparence. » Elle note aussi de fréquentes déclarations ouvertement antisémites de la part des officiels français.

Après l'effondrement de la France, en juin 1940, le Maréchal Pétain accepta de signer un armistice avec Hitler, et constitua alors son gouvernement à Vichy, avec l'intention de collaborer avec l'Allemagne nazie. En octobre de cette année-là, sans incitation de Berlin, Vichy adopta le Statut des Juifs [en français dans le texte], sa version des lois allemandes de Nuremberg, excluant les juifs de secteurs entiers de la vie publique. Jacques Guérard, directeur du bureau du ministre des Affaires étrangères, Paul Baudoin, télégraphia à l'ambassadeur français à Washington des instructions destinées à apaiser toute inquiétude dans l'opinion publique américaine. La gauche d'avant-guerre, affirmait-il, au mépris des faits, avait permis à des Juifs d'entrer en France par centaines de milliers, et ces Juifs, avec "leur mentalité spéciale", avaient attaqué « toutes les idées sur lesquelles les Français n'avaient jamais fléchi. » À nouveau au mépris des faits, puisque les spoliations de biens et les arrestations [de Juifs] étaient déjà à l'ordre du jour, Guérard affirmait, de manière scandaleuse, qu'« aucune mesure n'avait été prise contre les individus ou les propriétés » Le but unique du statut, concluait-il, était de « permettre l'existence paisible, en France, d'éléments, que leurs caractéristiques raciales rendent dangereux quand ils se mélangent trop intimement à notre vie politique et administrative. »

La collaboration avec les Nazis était incompatible avec toute véritable politique étrangère. Des ambassadeurs en poste dans d'importantes capitales démissionnèrent, de même que des fonctionnaires de la zone de Vichy, une partie fuyant en Espagne pour continuer vers Alger ou Londres. Une liste du personnel du Quai d'Orsay, en février 1943, porte le nom du secrétaire général, Charles Rochat, avec une maigre poignée d'hommes sous ses ordres. Quand on lui demanda, plus tard, pourquoi il n'avait pas démissionné, Rochat répondit qu'il maintenait « l'affirmation continue de la souveraineté française » C'était évidemment illusoire : le Quai d'Orsay avait pratiquement cessé de fonctionner.


Des auteurs prennent parti

Durant les années où il fut secrétaire général (1920-21, 1925-32), Philippe Berthelot donna [au Quai] une tonalité spéciale, à laquelle beaucoup de ceux qui ont travaillé avec lui rendront hommage dans des publications. Fils d'un célèbre chimiste industriel, Berthelot avait une confiance en soi et un zèle extrêmes, de vastes relations sociales, et une réelle sensibilité littéraire. Son épouse, Hélène, dirigeait un salon à la mode. Sous le patronage et la protection de Berthelot, Paul Morand, Paul Claudel, Jean Giraudoux et d'autres auteurs employés par le Quai d'Orsay bénéficièrent de temps et d'un sentiment de sécurité qui leur permirent de se tailler des réputations littéraires internationales. Tout se passait comme s'ils étaient membres d'un club d'élite plutôt que d'une institution gouvernementale. Le successeur de Berthelot au poste de secrétaire général, Alexis Saint-Léger, personnalité insaisissable, originaire des Indes occidentales françaises, était un poète qui, sous le pseudonyme de Saint-John Perse, obtiendra le prix Nobel. Ensemble, ces hommes ont perpétué l'image d'un Quai d'Orsay, lieu de culture et d'excellence.

Paul Morand avait grandi dans un milieu artistique. Il entra au Quai d'Orsay en 1913, à l'âge de vingt-cinq ans. Parmi ses premiers écrits figurait Mort d'un Juif, une brève histoire dans laquelle un Juif, sur son lit de mort, refuse de payer son médecin jusqu'à ce que le taux de change soit plus favorable. Dans un deuxième récit de fiction, Mort d'un autre Juif, la victime, mortellement blessée au cours d'un pogrom, estime qu'elle a été « fidèle à la vérité sous le masque de l'éternelle trahison. » Alexis Saint-Léger écrivit à Morand : « Vous avez un don prodigieux. » Berthelot attendait beaucoup de lui.

Morand profita de son statut de diplomate pour voyager dans le monde entier. En 1927, il épouse l'ex-femme du prince Dimitry Soutzo, attaché militaire roumain à Paris, et le couple s'intègre sans à-coup dans le beau monde [en français dans le texte]. Ses nombreux livres affichent une supériorité cosmopolite, à la limite de l'irrévérence, et recourent maintes et maintes fois à des descriptions malveillantes de Juifs. Dans À New York (1930), par exemple, il décrit des intellectuels juifs comme étant des « prédicateurs, auto-immolateurs, socialistes, anarchistes, bolcheviques, communistes, et autres 'istes', se chamaillant perpétuellement et se maudissant les uns les autres, somme toute, donnant une idée plutôt exacte de ce que Jérusalem a pu être. » Le Lower East Side [ancien quartier juif de New York] lui inspire cette réaction : « les amandes grillées et salées sont vendues par des colporteurs, dont le nez crochu gelé émerge de dessous des chapeaux de fourrure mangée par les mites, amenés de Russie par leurs ancêtres. » Morand a prétendu que son roman La Doulce France (1934) était une satire ; bien qu'il n'ait rien d'un Céline appelant carrément au massacre des Juifs, son livre - dont le thème est que les Juifs contrôlent l'industrie du cinéma, et que leur unique objectif est d'amasser de l'argent et de dévoyer le goût du public – occupe une place centrale dans la littérature antisémite de l'époque.

En 1940, Morand est à Londres à la tête d'une mission économique de guerre. Comme tout le monde, à l'exception des quelque 800 fonctionnaires français [qui avaient gagné la] Grande-Bretagne lors de l'effondrement de la France, il rejette l'appel de Charles de Gaulle à rejoindre la France libre, et rentre dans ses foyers. À Vichy il est nommé président de la Commission de censure cinématographique. En 1943, Morand accepte un poste d'ambassadeur de France à Bucarest, et, durant quelques semaines avant la fin de Vichy, il est ambassadeur à Berne, où lui et son épouse jugent prudent de rester tant que subsiste une possibilité qu'on leur demande des comptes dans leur pays. En 1958, de Gaulle, alors Président de la France, opposa son veto à l'élection de Morand à l'Académie Française, pour y consentir finalement, dix ans plus tard. Depuis lors, de tels renversements sont devenus une pratique commune en France, avec pour résultat, dans le cas présent, d'édulcorer l'adhésion de Morand au fascisme, en la présentant comme n'étant qu'une facette supplémentaire de son dandysme invétéré.

Jean Giraudoux fut du nombre des amis et collègues les plus proches de Morand. Il connaissait bien l'Angleterre et l'Amérique, et parlait couramment l'anglais. Esthète, il écrivait dans un style élégant et subtil, baigné d'ironie. Lui aussi a parsemé son œuvre de médisances à l'encontre des Juifs. Dans un livre autobiographique publié en 1939, il déclarait : « Nous sommes entièrement d'accord avec Hitler quand il proclame que la politique [nationale] n'atteint sa forme supérieure que lorsqu'elle est raciale. » Quant aux Juifs, s'étant mis en tête de rencontrer une famille d'Europe de l'Est, il les trouva « noirs et inertes, comme des sangsues dans un bocal. Les Juifs, écrivait-il, souillent, corrompent, décomposent, corrodent, avilissent, dévaluent tout qu'ils touchent. » À la veille de la guerre, il est nommé à la tête de la Commission de l'information, apparemment pour contrebalancer le ministère de la propagande dirigé par Goebbels en Allemagne nazie, mais, en fait, pour compléter les opinions raciales de ce dernier. À Paris, durant toute l'Occupation, Giraudoux s'est mêlé socialement aux officiels et aux collaborateurs allemands ; une de ses pièces y fut représentée en 1943. Sa mort, au début de l'année suivante, lui a épargné d'avoir à s'expliquer.

Paul Claudel (1868-1955) a mené en parallèle une carrière diplomatique et la poursuite d'une activité littéraire. Grand catholique et conservateur en politique, très homme du monde, il a fait figure de représentant-type contemporain des valeurs et des traditions de la France d'avant la Révolution. Saint Louis et Jeanne d'arc, qu'il invoquait constamment, étaient pour lui de vivants symboles. Quand W.H. Auden écrit que « le temps […] amnistiera Paul Claudel, qu'on lui pardonnera parce qu'il écrivait bien », il exprime le point de vue de sa génération, selon lequel, malgré ses limites évidentes, Claudel était une étoile littéraire de premier plan, un Yeats ou un Eliot français.

Son père et sa soeur, comme Claudel le reconnut plus tard, avaient été des admirateurs du polémiste antisémite notoire, Édouard Drumont, et, durant l'affaire Dreyfus, lui-même n'avait pas été "du bon côté". Son premier poste à l'étranger, en 1893, fut celui de consul de France à New York. Aussitôt après, il fut envoyé pour six ans en Chine. À une date aussi tardive que 1910, alors que Dreyfus avait été réhabilité, Claudel écrivait à son camarade catholique, Charles Péguy, apôtre de la foi mais dreyfusard : « J'éprouve de la difficulté à comprendre comment vous pouvez nier le rôle de la Juiverie dans cette affaire. J'ai vécu dans tous les pays du monde, et partout j'ai vu les journaux et l'opinion publique entre les mains des Juifs. J'étais à Jérusalem, en décembre 1899, au moment de la deuxième condamnation [de Dreyfus], et j'ai vu la fureur de ces poux à visage humain, qui, en Palestine, vivent de razzias [raids dans le désert] que leurs parents et amis perpètrent contre le christianisme. »

Dans les premières années du XXe siècle, Claudel se mit à dépeindre des personnages juifs à des fins littéraires. Ali Habenichts et Sichel sont les noms qu'il donne à un père et à une fille juifs dans une trilogie théâtrale. La propension à faire de l'argent, à s'assimiler, et l'absence de tout patriotisme sont leurs traits distinctifs. Claudel fait dire à Sichel : « Pour nous, les Juifs, il n'y a aucun lopin de terre aussi grand qu'une pièce d'or. »

Dans les années 20, Claudel fut ambassadeur à Tokyo, puis à Washington (où il reçut Morand). Mais ses perspectives semblent avoir évolué légèrement lorsqu'un de ses fils épousa la fille de Paul-Louis Weiller, Juif français très en vue, qui était directeur de gestion d'un important fabricant de moteurs d'avion. En 1935, Weiller nomme Claudel membre du Conseil d'administration de cette compagnie et lui verse un généreux salaire ; fortuitement peut-être, Claudel écrit alors une lettre ouverte au Congrès Juif Mondial pour faire part de son opposition aux lois raciales de Nuremberg [qu'il considère] comme « une législation abominable et stupide dirigée contre ceux de votre religion, en Allemagne. »

Apparemment sa nouvelle humeur était variable. L'abolition du régime parlementaire de la Troisième République, en juin 1940, l'enthousiasme. Après 60 ans, écrit-il dans son journal, la France a finalement été délivrée « du joug du parti radical et anticlérical (professeurs, avocats, Juifs, francs-maçons). » Le remplacement de la démocratie par un système autoritaire basé sur des valeurs catholiques avait longtemps été son idéal. Il connaissait le Maréchal Pétain, qui avait voté en faveur de son élection à l'Académie française, en 1935. Par ailleurs, il désapprouvait la collaboration sans réserve avec l'Allemagne, telle que la recommandaient certains catholiques. Dès ses premières années de septuagénaire, Claudel s'était retiré dans sa maison de campagne en zone non occupée.

Le 6 octobre 1940, Paul-Louis Weiller est arrêté, sur base d'une accusation montée de toutes pièces. Claudel se rend à Vichy pour intercéder en sa faveur, mais sans résultat. Peu après, la citoyenneté française de Weiller lui est retirée et ses biens sont confisqués ; libéré de prison, il parvient à s'enfuir à New York. Le 27 décembre, Claudel publie une ode à Pétain, le présentant comme le sauveur national et presque comme un saint personnage. Lors d'une interview, après la guerre, il expliquera son enthousiasme pour Pétain en utilisant l'expression : « il m'a roulé. »

Quoi qu'il en soit, le 24 décembre 1941, Claudel écrit au Grand Rabbin de France pour exprimer « le dégoût, l'horreur, et l'indignation que tous les Français décents, et particulièrement les catholiques, éprouvent à l'égard des injustices, des spoliations, et de tous les mauvais traitements dont nos compatriotes juifs sont maintenant victimes. Les catholiques, conclut-il, ne pourront jamais oublier qu'Israël est toujours le fils aîné de la promesse [de Dieu], comme il est aujourd'hui le fils aîné de la souffrance. » Le titre d'"Ambassadeur de France" [en français dans le texte], après sa signature, s'ajoutait à cet acte de courage civil. Quand la lettre fut publiée, les autorités de Vichy, qui suspectaient Claudel d'avoir facilité la fuite de Weiller à l'étranger, perquisitionnèrent soigneusement sa maison, et le mirent sous surveillance. En septembre 1944, conformément aux contorsions et aux retournements de cette période tourmentée, Claudel publia une ode à de Gaulle, aussi embarrassante par son obséquiosité ampoulée, que son ode antérieure à Pétain.

Claudel fut l'un des premiers à comprendre que l'Holocauste était un événement qui ne ressemblait à aucun autre, une tache éternelle sur l'Europe chrétienne. Mais il pensait également qu'il pouvait y avoir quelque chose de "providentiel" dans cet événement, une "efficacité rédemptrice". Jusqu'à la fin de sa vie, il réfléchit, à sa manière de visionnaire, au "mystère d'Israël" et à sa "vocation". En tout cas, son soutien de l'État d'Israël fut réel, et il témoigna d'une inversion complète de l'animosité envers les "poux à visage humain", dont il avait jadis été possédé. Cependant, la place des juifs dans le monde moderne est demeurée, pour lui, problématique. Les Juifs étaient un peuple à part, mais également "oecuménique", propriétaires de la Terre Sainte, non en vertu de quelque lien ou droit historiques, mais comme ambassadeurs de l'humanité, porteurs « d'un message adressé à l'homme tel qu'il sortit, pur, des mains de son créateur. » [Selon lui], même pour quelqu'un qui tente sincèrement de se mesurer à la signification des événements de son temps, les Juifs ne devraient évidemment pas être considérés comme des êtres humains semblables aux autres, mais comme les agents d'autres desseins, tantôt inférieurs, tantôt sublimes.


Le sauvetage du Mufti

« Nous haïssons la France – elle est l'ennemie de l'Islam et de la religion parce qu'elle est gouvernée par des athées et des Juifs. » Ainsi parlait un propagandiste nationaliste arabe, parmi beaucoup d'autres, sur Radio-Rome de Mussolini, en 1938. Sur une thématique similaire, un tract, diffusé dans toute l'Afrique du Nord, contenait ces mots : « Le Juif se nourrit de vous [les Arabes] comme la vermine se nourrit des moutons ; La France le protège ; il est l'agent de la France, l'instrument de la France. L'Allemagne arrête et poursuit les Juifs, et elle confisque leurs biens. Si vous n'étiez pas les esclaves de la France, vous pourriez faire la même chose. »

L'effondrement de la France, en 1940, et son occupation subséquente par l'Allemagne, ont mis fin à l'autorité morale et politique du pays en tant que puissance impérialiste. Bien qu'en tant que chef des Français libres, le général de Gaulle ait prononcé un discours promettant l'indépendance aux colonies et pays sous mandat français au Moyen-Orient, il s'agissait d'une promesse qu'il n'avait évidemment pas l'intention de tenir de sitôt. Néanmoins, les nationalistes arabes d'Afrique du Nord et du Levant se considérèrent comme invités à se rebeller et à prendre le pouvoir.

Le 8 mai 1945, jour qui marquait la victoire des Alliés en Europe, des Algériens se mutinèrent dans la ville provinciale de Sétif. Plus de 100 Français furent tués et autant blessés. Au cours des représailles qui suivirent, au moins 6 000 Algériens trouvèrent la mort. Dans le même temps, la loi et l'ordre volèrent en éclats en Syrie et au Liban. Plus de 400 Syriens furent tués, et le parlement de Damas fut détruit. Les troupes britanniques, temporairement postées en Syrie et au Liban, en raison de la guerre, ordonnèrent aux unités françaises, beaucoup plus faibles, de rentrer dans leurs casernes, faisant fi, dans les faits, de l'autorité française, et accordant l'indépendance aux deux pays. À l'Assemblée nationale, le ministre des Affaires étrangères français, Georges Bidault, mit en garde les Anglais en citant un slogan latin : Hodie mihi, cras tibi — aujourd'hui, c'est mon tour, demain, ce sera le tien.

Ce même mois, Haj Amin al-Husseini, le célèbre mufti de Jérusalem, avec sa suite de quelque seize collaborateurs et l'officier qui lui était assigné par la Gestapo nazie, quitta ce qui avait été la Silésie sous occupation allemande, et se réfugia en Suisse. L'asile lui ayant été refusé, lui et son entourage se retrouvèrent aux mains des autorités françaises.

Haj Amin porte la responsabilité du rejet de toute idée de partage de la Palestine entre les Arabes et les Juifs, et celle d'avoir précipité la révolte arabe de 1936, au cours de laquelle périrent beaucoup de Britanniques, de Juifs et d'Arabes. Avec la connivence des Français, il s'enfuit au Liban, en 1938, et continua à participer au coup d'État anti-britannique de 1941, en Iraq, avant de se réfugier finalement à Berlin. Des photographies du temps de guerre le montrent, en longs vêtements cléricaux et enturbanné, en compagnie de Hitler, de Goebbels, de Himmler, et d'Eichmann, tant en privé, qu'au cours de manifestations publiques, y compris lors d'une visite à Auschwitz [4]. Après l'invasion alliée de l'Afrique du Nord, en novembre 1942, et la prise de Vichy par les Allemands, en France, Haj Amin pressa Hitler d'utiliser les populations locales de ces deux pays, pour briser « la domination judéo-anglo-saxonne. » Il constitua également une division musulmane bosniaque pour les SS, acte pour lequel les Américains, les Anglais et les Yougoslaves exigèrent son extradition comme criminel de guerre.

Le 11 mai 1945, le ministère de l'intérieur fit savoir au Quai d'Orsay que Haj Amin était considéré comme « le cerveau de l'espionnage allemand dans tous les pays musulmans. » Le jour suivant, l'ambassade de France au Caire confirma ce qui devait devenir la ligne à suivre. « Le mufti a certainement trahi la cause alliée, disait le télégramme. Mais il a surtout trahi la Grande-Bretagne, sans que cela nous affecte directement. Apparemment, donc, rien ne nous oblige à prendre à son égard une sanction qui pourrait nous nuire dans les pays arabes. » Le point essentiel était que Haj Amin avait entre ses mains l'avenir de la Palestine, à un moment où « le problème de la Palestine reste ouvert. »

Le 18 mai, dans une note estampillée "Urgent", Jean Chauvel, alors secrétaire général du Quai d'Orsay, confirmait au ministre de la guerre que Haj Amin était « capable de s'imposer à la communauté musulmane. » Le 23 mai, Chauvel informait les ambassades concernées que, « malgré les accusations très lourdes qui pèsent sur lui, Haj Amin doit être traité avec considération. » La raison invoquée était son "prestige religieux". Une note non signée, en date du 30 mai, apparemment de l'écriture de Chauvel, affirme que, « au moment où la politique [des Anglais] […] tend à nous évincer complètement de la Syrie, nous devons nous servir de la forte personnalité qui est tombée entre nos mains, et, par dessus tout, refuser de la livrer à nos amis anglais. »

Haj Amin fut logé dans une villa de la banlieue de Paris. Il avait avec lui deux secrétaires et un cuisinier, fournis par la mosquée de Paris. L'intermédiaire du Quai d'Orsay's, Henri Ponsot, ancien haut commissaire et ambassadeur en Syrie, fut impressionné par « un certain air de dignité et de grâce aristocratique » du mufti, ainsi que par son intelligence et la correction de son français. Quant aux crimes de guerre, Haj Amin prétendait qu'il n'avait pas eu connaissance de l'existence des camps d'extermination et n'avait jamais entendu parler de "Karl Hichman" (version déformée par Ponsot, du nom d'Adolf Eichmann). En signe d'approbation, Ponsot répercuta le point de vue de Haj Amin, selon lequel, puisque la Grande-Bretagne était incapable de « se détacher de l'influence exercée sur sa politique par le monde juif », la France et les États arabes devraient parvenir à un accord pour décider de l'avenir de la Syrie et de la Palestine. Ce que Haj Amin offrait, relatait Ponsot, le 26 juin, était soit une collaboration "positive", en échange de laquelle il promettait de calmer l'agitation arabe générale à propos de la Syrie, soit – ce qui était presque aussi bien - une collaboration "négative", auquel cas il provoquerait des crises en Palestine, en Égypte, en Iraq, et en Transjordanie, « au bénéfice de notre politique » (ces mots de Ponsot sont légèrement effacés sur le document.)

À fin du mois de juillet, Haj Amin fut transféré dans une maison de campagne confortable, dans laquelle il pouvait recevoir des visiteurs, se promener dans le parc, sous surveillance, et visiter Paris, où le couturier Lanvin lui confectionna un costume civil. Les documents laissent supposer qu'il bénéficia d'une aide financière et matérielle, dans une atmosphère de bonne volonté croissante. Le 14 août, rendant compte au Quai d'Orsay d'une visite qu'il avait rendue au mufti, Louis Massignon, le savant orientaliste le plus distingué de France, ne put s'empêcher de confier qu'ils avaient parlé arabe ensemble et qu'il s'était adressé au mufti en l'appelant za'imna, notre chef. Haj Amin, écrit Massignon, « est persuadé qu'il peut mettre en oeuvre une coopération franco-arabe durable », et il a demandé la permission de rencontrer des diplomates arabes, car « le temps presse, si les sionistes attaquent. »

Au ministère, on a déjà envisagé de laisser libre Haj Amin. Si les Anglais insistent pour le juger, commente Chauvel, en octobre, « nous serons probablement obligés de faire passer l'intéressé ['party' dans le texte, NdT] directement en Suisse. » En avril 1946, la presse française publie une déclaration inspirée par les autorités, selon laquelle le gouvernement n'empêchera pas le départ de Haj Amin pour un pays arabe. Saisissant l'allusion, ce dernier s'envola de l'aéroport d'Orly vers le Caire, à bord d'un avion de la TWA. Sous le nom d'un serviteur qui l'avait accompagné en Allemagne nazie, et vêtu de son nouveau costume de chez Lanvin, il voyagea avec un faux passeport syrien. Une fois au Caire, il a donna régulièrement des interviews à des membres de la légation française locale, qui louèrent son « intérêt tout à fait particulier pour l'activité culturelle française », non sans émettre certaines réserves à propos de sa loyauté.

La 11 octobre, Haj Amin adressa des remerciements officiels au gouvernement français pour son hospitalité et l'approbation tacite de son évasion. Dans une annexe restée secrète, il revint sur son thème préféré : les gouvernements britanniques et américains sont aux mains des Juifs, exactement comme cela avait été le cas en Allemagne, « où, à la faveur de la simplicité naturelle des dirigeants, les Juifs, avant l'avènement de Hitler, s'était emparés de tous les leviers du pouvoir. » Maintenant, disait-il aux Français, il y a une chance pour « votre civilisation, votre spiritualité, et votre libéralisme », de parvenir à un accord avec les Arabes.

Du Caire, Haj Amin se rendit au Liban. Toujours en contact avec les officiels français, il fit de son mieux pour orchestrer sa politique "négative" de violence à l'encontre de l'État naissant d'Israël, une politique qui, depuis, a aggravé la ruine des Arabes palestiniens et a plongé le Moyen-Orient dans la souffrance.


Louis Massignon

Pour ses contemporains, Louis Massignon a redonné vie à la croyance que la France était bien "une puissance musulmane", et que le devoir des Juifs était de s'adapter aux conceptions que d'autres peuples avaient d'eux. Né en 1883, Massignon était un désaxé particulièrement brillant, un affabulateur doté d'une personnalité assez forte pour persuader ses interlocuteurs que les caprices de son imagination correspondaient aux fluctuations du monde réel. Il sema, du haut en bas du Quai d'Orsay, une mystification qui eut des effets durables.

Avant la première guerre mondiale, Massignon avait étudié les langues du Moyen-Orient, au Caire et à Bagdad, et avait entrepris la recherche qui lui valut un professorat au Collège de France et une réputation croissante d'orientaliste. Le thème spécifique de sa recherche, en tant qu'universitaire, était Mansur al-Hallaj, un mystique shiite médiéval torturé à mort pour hérésie, à Bagdad, en 922. Un ami espagnol de Massignon, Luis de Cuadra, l'initia à la débauche homosexuelle du Caire. Aussitôt après, consumé par le remords, il eut une épiphanie religieuse, une vision de ce qu'il appela « le feu divin. » Il croyait aussi avoir une vocation religieuse qui serait sanctionnée par le martyre, comme ce fut le cas de Jésus et d'al-Hallaj [ce dernier fut crucifié, lui aussi. NdT.].

Son mariage empiéta à peine sur les voyages incessants de Massignon, ou sur son travail. Paul Claudel, son ami de longue date et témoin à son mariage, lui écrivit de Prague, le 8 février 1911 : « Vous feriez un agent incomparable. J'ai passé le mot à mon ami Berthelot, à qui je dois vous présenter un jour. » Bien que les dossiers de Massignon au Quai d'Orsay restent clos, ce qui est du domaine public suffit à prouver qu'il a effectivement officié comme une espèce d'ambassadeur itinérant, engagé dans un travail secret et confidentiel. Vaguement identifié comme chef d'une "mission scientifique", il voyageait avec un passeport diplomatique. L'Algérie, le Maroc, et la Syrie faisaient partie de ses sujets de préoccupation spéciale, et, dans un de ses livres, il admettrait avoir « navigué sous un faux pavillon, à Damas, de 1920 à 1945. »

En 1917, en tant que membre de la mission Georges-Picot, Massignon se trouvait là quand les Anglais prirent Jérusalem et y pénétrèrent. Ce fut aussi, nous l'avons vu, le cas de Lawrence [d'Arabie]. Conversant l'un avec l'autre en arabe, ils se ressemblaient : de même que Lawrence soupçonnait toujours le pire de la part des Français, Massignon soupçonnait toujours le pire de la part des Anglais.

Pour Massignon comme pour Claudel, les Juifs étaient un "mystère théologique" qui guidait leur dialogue privé avec Dieu, à l'avantage final présumé du christianisme. Il prit son temps pour décider de quelle manière le sionisme entrait, ou n'entrait pas dans son schéma catholique des choses. Le travail de la terre pourrait être rédempteur pour quelques Juifs prolétaires, mais, en toile de fond, il avertissait, dès 1920, que « l'horrible Israël des cosmopolites, des banquiers dépourvus de patrie qui leur fût propre, ont exploité l'impérialisme anglo-saxon […] en nous dévorant jusqu'à l'os. » Visitant Jérusalem et Tel Aviv, en 1934, il détectait « des interventions financières puissantes » qui, seules, permettaient au sionisme de survivre. La conviction s'est cristallisée en lui que seul "un bloc franco-islamique" pourrait sauver la Terre Sainte, et, en fait, l'Orient dans sa totalité.

Dans un article de 1939, Massignon déplorait la manière dont « des Ashkenazim germanisés s'étaient emparés de la question palestinienne, avec la technique parfaite et implacable du plus exaspérant des colonialismes : en poussant lentement les 'indigènes' arabes vers le désert. » Lorsque la guerre éclata, il travailla sous les ordres de Giraudoux, comme responsable de la propagande en direction des pays musulmans. Son état d'esprit d'alors se reflète dans une remarque faite à un élève fervent qui s'était converti à l'Islam : « Mon pays, c'est le monde arabe. » Dans le même esprit, il avait jadis écrit à Claudel : « C'est en arabe, sans aucun doute, qu'il plaît à [Dieu] que je Le serve, un jour. » Par mortification, il jeûnait durant le Ramadan.

Après la guerre, Massignon fit campagne, avec une fureur passionnée, contre la création de l'État d'Israël. Tout accord conclu avec des sionistes est intrinsèquement mauvais — le foyer national juif est « une imposture, dont nous ne devons pas être complices —, et servira seulement à bouleverser notre Afrique du Nord. ». N'étant pas réellement une nation, la Communauté juive « ne signifie rien, sauf si elle vit par la spiritualité ; et si cette spiritualité est exclusiviste, comme elle essaye de s'affirmer à l'encontre des Arabes musulmans, ce sera une catastrophe. » Massignon fonda un comité pour aider au soutien de cette cause, et surtout pour que les lieux saints restent entre des mains françaises catholiques. Dans une longue polémique éditée, il maintint que l'accusation infamante de crime rituel, qui prétend que les Juifs ont besoin de sang chrétien pour leurs rites, avait un fondement historique authentique [5].

Le vote des Nations unies, en novembre 1947, favorable au partage [de la Palestine] — au succès duquel le Quai d'Orsay avait contribué — consterna Massignon. Ses fréquents articles dans des publications catholiques comme Témoignage Chrétien et L'Aube furent de plus en plus saturés de bigoterie et d'hystérie politique. Selon lui, la reconnaissance chrétienne ou musulmane d'Israël n'avait aucune valeur légale. "L'État-sans-Messie d'Israël" avait été créé aux dépens des Arabes, qui furent « victimes de la technologie répugnante des Yankees. » Obsédé par la Vierge Marie, Massignon insistait sur le fait que « le monde ne connaîtra jamais une paix juste tant qu'Israël [ c.-à-d., les Juifs] ne reviendra pas sur son rejet de la mère de Jésus. » Alors qu'il visitait l'État d'Israël, en février 1949, il eut le « coeur transpercé par l'ignominie des Juifs. » Fâché, Claudel rompit l'amitié de toute une vie, et nota dans son journal intime que Massignon « avait déraillé, comme d'habitude. »

En 1950, au Caire, la ville où il avait découvert son homosexualité, Massignon reçut les saints ordres et devint prêtre de l'église orientale melkite. Après sa mort, en 1963, nombre de ses collègues du Quai d'Orsay déplorèrent la perte d'un génie. Alors, et toujours depuis lors, l'enseignement de Massignon et son sens de la mise en scène ont contribué à ancrer le Quai d'Orsay dans sa tendance collective à favoriser les Arabes et dans son opinion qu'il est mieux équipé pour définir les Juifs et pour leur dicter la marche à suivre, que ne le sont les Juifs eux-mêmes.


« Un exemple pernicieux et un grand péril »

Nominalement vainqueur de la seconde guerre mondiale, la France était, en réalité, davantage comme l'un des [pays] vaincus. Sa position dans le monde a dû être reconstruite pratiquement de zéro. On peut en dire autant du Quai d'Orsay.

En 1945, quelque 100 à 200 anciens soldats français, ou membres de la Résistance ont été admis dans la "carrière" sans examen. Cette année vit également la création de l'École Nationale d'Administration (ENA) [en français dans le texte], dont le but était de former des fonctionnaires ; par la suite, un petit nombre de ses diplômés devinrent des diplomates. En théorie, c'était une nouveau mode opératoire, mais, en réalité, l'ancien état d'esprit institutionnel avait survécu, intact. Pour ce qui est du Moyen-Orient, le sionisme fut, plus que jamais, considéré comme un danger pour ce qui, autrement - les diplomates français en étaient convaincus - serait une relation sans heurt et équitable avec les pays arabes.

Il y a de nombreuses attestations de cette attitude persistante. Comme l'historien Jean-Baptiste Duroselle l'a fait observer, de manière euphémique, le premier ministre des Affaires étrangères d'après-guerre, Georges Bidault, n'était « pas insensible aux arguments des islamistes du Quai d'Orsay. » Christian Pineau, le ministre des Affaires étrangères suivant, bien disposé envers Israël (et se trouvant être, par hasard, le gendre de Jean Giraudoux), devait écrire franchement, dans son autobiographie, que la politique moyen-orientale du Quai d'Orsay était motivée par un antisémitisme « plus ou moins conscient. » Chauvel, le secrétaire général, avait coutume de mettre en garde les journalistes contre Pineau et de faire tout son possible pour contrecarrer les initiatives du ministre. Dans ses propres mémoires, Chauvel émet la remarque révélatrice qu'à la fin de la guerre, les « Juifs et les communistes, autrefois parias, et d'ailleurs expulsés ou vivant dans la clandestinité, ont été réintégrés, avec honneur, dans la communauté [nationale]. »

Les archives mettent pareillement en lumière les tendances du Quai d'Orsay. Au début de 1945, un comité fut créé « pour examiner les différents problèmes posés par la question juive. » Le comité semblait être un reliquat de Vichy. Son Président, Henri Ponsot, considéré comme l'une des autorités les plus éminentes du département pour les problèmes du Moyen-Orient, invitait régulièrement le mufti, Haj Amin, pour le flatter et l'encourager. L'Holocauste et ses conséquences apparaissent dans les archives uniquement dans un style biaisé et euphémique. Voici, par exemple, un extrait d'un rapport du 15 avril 1945 sur les perspectives d'après-guerre :



Il est probable que beaucoup d'Israélites qui ont été obligés, suite à l'une ou l'autre pressions, de quitter leur pays d'origine ou leur résidence, ne voudront pas y revenir. On peut se demander si, d'une part il, pourrait être utile d'inclure dans les traités de paix des clauses de minorité en faveur des Israélites, et si, d'autre part, il serait souhaitable de favoriser, de manière ou d'une autre, leur installation en Palestine, ou dans un autre territoire à décider.

Le Comité concluait rapidement que le sionisme faisait face « à des obstacles insurmontables » et que la Palestine n'était pas le bon endroit pour un État juif.

Les sionistes avec lesquels les diplomates français étaient en contact sont vilipendés, ou traités avec condescendance, dans divers documents. De David Ben Gourion, il est dit qu'il est « dévoré d'ambition. » Dans le coin supérieur droit d'un dossier personnel qui lui est consacré, figurent les mots suivants, écrits à la main : "Nationalité : Juif". Le dossier de Moshe Shertok (appelé plus tard Sharett) porte la même mention, et une note séparée indique : « Comme tous ses compatriotes il est extrêmement doué comme journaliste de propagande, mais beaucoup moins en tant que politicien. » Abba Eban « a l'art de jouer les outragés et de travestir les faits. » De Menachem Begin, le consul français à Haïfa, Pierre Landy, écrit : « d'allure modeste, il a les dehors humbles d'un petit négociant. »

Les représentants officiels français au Caire et à Beyrouth, à Damas et à Amman, insistaient de plus en plus instamment sur le fait que tout soutien au sionisme ou à l'État naissant d'Israël entraînerait une aggravation du nationalisme arabe, et donc nuirait aux intérêts français. Les problèmes moraux, le bien et le mal, n'entraient pas en ligne de compte ; le pouvoir était le [seul] enjeu. Armand du Chayla, ministre au Liban, comparait l'État juif à venir au Japon en temps de guerre ; sa « volonté de puissance exacerbée » devait fatalement mener à une catastrophe identique. D'autres, dans le département, fondaient leur argumentation sur la prétendue nécessité de protéger la présence culturelle et religieuse de la France en Terre Sainte.

Bien que la France ait finalement voté en faveur du partage [de la Palestine], elle avait pris, au préalable, toutes les mesures diplomatiques dont elle disposait, aux Nations unies et ailleurs, pour éviter, ou retarder le vote. Alexandre Parodi, son délégué à l'ONU devait expliquer plus tard que son pays avait été motivé par le désir de maintenir de bonnes relations avec le monde arabe. Si c'est le cas, son vote final en faveur du partage était un simulacre ; ou bien, comme un officiel anonyme du Quai d'Orsay le précisait, par écrit, au ministre des Affaires étrangères, la France était maintenant une "république bananière", incapable de tenir ferme contre la Grande-Bretagne (qui s'était abstenue lors du vote).

Dans une page de son journal intime du 29 juin 1948, six semaines après qu'Israël eut proclamé sa souveraineté nationale, Vincent Auriol, alors Président de la République [française], faisait référence à une réunion avec Parodi. Ce dernier était maintenant d'avis qu'un État juif au sein du monde arabe était une garantie de stabilité, et donc dans l'intérêt de la France, mais que ces sujets devaient être traités de manière à éviter tout ce qui pourrait apparaître comme une défaite des Arabes. Nul doute que sur base d'une telle considération, la France refuserait la reconnaissance de facto d'Israël jusqu'en janvier 1949, et repousserait la reconnaissance de jure à quatre mois plus tard. Tels étaient les tergiversations et les aveuglements dans lesquels la politique avait sombré.

René Neuville fut consul général à Jérusalem, de 1946 à 1952. Indéniablement intelligent, il était aussi étroit d'esprit qu'il était sincère. Son incapacité à accepter l'idée d'un État juif constitue un cas d'école de la formation de la politique au sein du Quai d'Orsay.

Les Juifs, écrivait Neuville dans une longue dépêche en date du 12 avril 1947, sont « racistes jusqu'au bout des ongles [...] tout autant que leurs persécuteurs allemands et malgré leurs prétentions démocratiques. » Depuis l'époque biblique, ils se sont efforcés de s'imprégner de l'idée qu'ils sont un peuple choisi de Dieu, et cela a nourri une xénophobie et un fanatisme qui ne peuvent pas être attribués au seul sentiment national. La presse sioniste, ajoute-t-il plus loin, « présente, sans le moindre doute possible, les traits héréditaires d'une mentalité totalement orientale. » En aucun cas, les Juifs ne devraient être autorisés à exercer quelque contrôle que ce soit sur les lieux saints, et la souveraineté nationale devrait leur être refusée.

Dans un rapport tout aussi caractéristique, daté du 4 avril 1948, Neuville prévenait que la fondation d'un État juif signifierait la mort de tous les espoirs placés dans l'ONU, une victoire « de l'obscurantisme sur l'instruction […] un exemple pernicieux et un grand péril. » En même temps, Neuville prévoyait une victoire arabe dans les hostilités à venir, bien qu'il craignît que celle-ci ne cause le danger d'un plus grand militantisme arabe en Afrique du Nord française.

En avril 1950, Neuville accompagna son supérieur, Jean Binoche, pour une visite d'une semaine en Israël. Dans une note au Quai d'Orsay, Binoche disait de Neuville : « il est susceptible, emporté et amer, mais il a une ardeur dont je ne peux trouver beaucoup d'exemples parmi les gens de notre maison. » Il recommandait de garder Neuville en poste, ajoutant l'idée qu'on devrait le faire venir à Paris pour un entretien, en même temps que les ambassadeurs en Israël et en Jordanie. « Aujourd'hui, à en croire Binoche, mélancolique, il est indispensable que le département définisse clairement la ligne politique française. »


Exploiter son avantage

Le coup d'État fomenté au Caire, en 1952, par Gamal Abdel Nasser et d'autres officiers dits "libres" transforma le nationalisme arabe et le panislamisme en causes populaires. Tour à tour, dans les pays arabes, et particulièrement dans l'ensemble de l'Afrique du Nord française, les prétendants au pouvoir eurent tôt fait d'imiter Nasser. L'un d'eux était le Front National de Libération, en Algérie.

En novembre 1954, une série d'actes terroristes violents annonçaient l'ouverture de la campagne du FLN pour l'indépendance. La radio de Nasser, la Voix des Arabes, incitait régulièrement le FLN ; ses chefs avaient leur quartier-général au Caire et Nasser leur fournissait clandestinement des armes. Le conflit, qui sévit durant huit années sanglantes, amena la France au bord de la guerre civile et causa le retour au pouvoir du général de Gaulle. En attendant, les hauts et les bas de la politique française eurent des répercussions, imprévues mais dramatiques, qui affectèrent la guerre froide entre les États-Unis et l'Union soviétique.

Cible principale de Nasser et du nationalisme arabe, Israël se découvrit soudain des intérêts communs avec la France — ou plutôt avec certains décideurs français. Aussi, le ministère de la défense et les chefs des forces armées collaborèrent sans réserve avec Israël, persuadés de contribuer, de la sorte, à renverser Nasser et à préserver l'Algérie française. Indépendamment de quelques publications catholiques hostiles, les médias manifestaient également leur soutien à Israël, et de même, l'opinion publique dans son ensemble. Un sentiment de culpabilité pour les déportations du temps de la guerre était un ingrédient de l'amalgame, ainsi que l'admiration pour l'esprit d'autodétermination d'Israël. Tout cela constituait une répudiation — ouverte mais partielle — du Quai d'Orsay et de son pro-arabisme invétéré.

Les ventes d'armes étaient le seul élément qui donnait à la France quelque importance au Moyen-Orient. D'un point de vue israélien, il était urgent des se procurer des avions, des chars et de l'artillerie lourde pour empêcher Nasser d'exploiter la marge de supériorité militaire que lui avait conférée l'Union soviétique. Tandis que les États-Unis et la Grande-Bretagne se réfugiaient derrière une déclaration de ne pas fournir d'armes aux belligérants de la région, les fabricants français et le ministère de la défense se hâtèrent d'équiper Israël. De son côté, le Quai d'Orsay fit ce qu'il pouvait pour carrément bloquer des ventes, ou pour s'assurer que les livraisons étaient trop minimes pour être efficaces.

L'affrontement interministériel avait des airs de conspiration, sur ce point. Pierre-Étienne Gilbert, ambassadeur en Israël, de 1953 à 1959, et qui constituai une exception notable parmi ses collègues, fut le premier diplomate français à admirer ouvertement l'État juif. Gilbert présenta les haut responsables de la défense d'Israël à leurs homologues de Paris : Maurice Bourgès-Maunoury, le ministre de la défense, et Abel Thomas, son chef d'état-major. Dans Comment Israël fut sauvé, Thomas rappelle : « nos querelles et nos chicaneries avec le Quai d'Orsay, et comment on convint que l'administration du Quai ne serait impliquée, en aucun cas », dans la politique concernant Israël. Comme c'était logique, le Quai d'Orsay réagit avec colère et frustration ; en mars 1956, Pierre Maillard, du département Afrique-Levant, informait un interlocuteur israélien que l'accord franco-israélien de fourniture d'armes était une aberration, et qu'il n'y avait aucun fondement à la coopération entre les deux pays.

L'accord de fourniture d'armes à l'Égypte par la Tchécoslovaquie, en septembre 1955, suivi de la nationalisation du canal de Suez, au mois de juillet [1956], furent des événements déterminants de la carrière de Nasser. Les gouvernements français et israélien avaient la même vision des choses : seule une guerre préventive pouvait éliminer le danger que Nasser représentait maintenant pour les deux pays. Le Premier ministre, Guy Mollet, entreprit de persuader les Anglais, qui hésitaient à se joindre à ce qui devint une véritable conspiration derrière la campagne de Suez, en 1956. Elle est résumée dans le conseil de Pineau, ministre des Affaires étrangères, au ministère de la défense : « Surtout, pas un mot au Quai d'Orsay ! »

Mais l'animosité et le secret, chez ceux qui prennent des décisions essentielles, n'aboutirent pas – ne pouvaient pas aboutir – à une coordination réussie. Comme c'était fatal, les États-Unis intervinrent, obligeant les Anglais et les Français à retirer leurs troupes d'invasion et contraignant Israël à évacuer le Sinaï et la Bande de Gaza. En 1957, dans un geste de compensation, la France accepta de construire pour Israël une usine d'énergie nucléaire, à Dimona, une installation plus moderne que tout ce que les Français eux-mêmes possédaient alors. À partir de là et par la suite, les relations entre la France et Israël se détériorèrent à un rythme inexorable.

Le fait que Nasser apparût comme le vainqueur politique de la campagne de Suez propulsa le nationalisme arabe au rang d'idéologie principale du Moyen-Orient. Le FLN allait évidemment obtenir le pouvoir en Algérie, et l'armée française, le perdre. En 1958, sortant de sa réclusion, de Gaulle, une fois de plus, joua le rôle de sauveur national. Alors même que la campagne de Suez marquait le début de la Cinquième République, elle transformait le conflit arabo-israélien en l'un des plus complexes problèmes internationaux.

Méthodiquement, le Quai d'Orsay entreprit le désengagement français d'Israël. En 1959, obtempérant au boycott économique arabe, il parvint à annuler un contrat pour l'assemblage, sous licence, de voitures Renault à Haïfa. L'année suivante, Ben Gourion rencontrait de Gaulle au palais de l'Élysée ; le Quai d'Orsay se donna beaucoup de mal pour faire en sorte que l'événement ne soit pas considéré comme une visite d'État, et pour que le drapeau israélien ne flotte pas sur l'hôtel de Ben Gourion.

Dans un rapport officiel présenté à de Gaulle, en 1963, Jean Chauvel écrivit qu'Israël faisait « montre d'un caractère hétérogène par rapport à tout ce qui l'entoure. » Cet euphémisme pour signifier l'aberrance israélienne menait à la conclusion que, puisque les bonnes relations franco-israéliennes « ne sont d'aucun profit pour la France, en Arabie » ['Arabia', sic, dans le texte. NdT], une collaboration plus étroite entre les Arabes et la France « n'est pas seulement acceptable, mais désirée. » Sous Maurice Couve de Murville, de longue date ministre des Affaires étrangères de de Gaulle et critique de la campagne de Suez (et partisan de l'indépendance algérienne), le Quai d'Orsay prit sa revanche sur les années Pineau en remettant à l'honneur, avec succès, sa vieille "politique musulmane", pour reprendre les termes des historiens Samir Kassir et Farouk Mardam-Bey.

L'ennui c'est que la constitution de la Cinquième République avait remis la direction de la politique étrangère au président de la République, avec pour résultat que le rôle du Quai d'Orsay était réduit à l'activité de conseil et à l'administration. Toujours idiosyncratique, de Gaulle mit en œuvre une politique davantage fondée sur la personnalité que sur la réalité politique. Malgré les nombreux témoignages de son admiration déclarée pour Israël et ses réalisations, il est également vrai qu'il avait été influencé jadis par Charles Maurras, un ardent ennemi des Juifs. Quant aux Arabes, l'ambassadeur Gilbert cite de Gaulle comme ayant dit qu'ils étaient « toute passion, et parfois même déments. Que peut-on faire avec cela ? » Selon toute probabilité, sa conviction profonde était que les Juifs et les Arabes, comme qui que ce soit d'autre, devaient servir les objectifs qu'il leur avait assignés.

Surtout, de Gaulle aspirait à ce que la France ait le statut de grande puissance, et, dans ce but, il s'efforça de manoeuvrer entre les États-Unis et l'Union soviétique, jouant l'un contre l'autre et, par la suite, faisant sortir la France de l'OTAN. Son espoir était que cette marque de neutralité militante rassemblerait tout le tiers monde derrière lui. Pineau, ancien ministre des Affaires étrangères, résume l'opinion de beaucoup en faisant remarquer que de Gaulle éprouvait "une haine mortelle" pour les Anglais et les États-Unis. De plus en plus irrité de l'extension de la puissance des Américains au Moyen-Orient, de Gaulle suspendit l'aide à l'usine nucléaire d'Israël ; il joua au chat et à la souris en matière de ventes d'armes et d'avions à Israël ; et, après la signature d'un traité de paix avec l'Algérie, il donna pour instruction à son nouvel ambassadeur au Caire d'adopter « une attitude plus libérale envers Nasser. » Quand Abba Eban, le ministre des Affaires étrangères israélien, manifesta de l'inquiétude, début 1966, concernant les relations d'Israël avec la France, Couve de Murville, irrité, répondit : « Le général de Gaulle n'est pas obligé de vous taper sans cesse sur l'épaule pour vous rassurer. »

Commettant une série d'erreurs de calcul, politiques et militaires, Nasser précipita la guerre des Six Jours de 1967. Durant la période qui précéda la crise, la France décréta l'embargo sur les livraisons d'armes offensives au Moyen-Orient, une mesure qui affectait uniquement Israël. Lors d'une rencontre avec Abba Eban, de Gaulle avertit Israël qu'il ne devait pas être le premier à tirer. (« Ils n'ont pas écouté ! », s'exclamera-t-il avec colère et blessé dans son orgueil, quelques jours plus tard.) Il dit également au Premier ministre britannique, Harold Wilson, que l'Occident le remercierait un jour de ce que [son pays] soit demeuré « la seule puissance occidentale à avoir quelque influence sur les gouvernements arabes. »

Après la guerre, Roger Seydoux, aujourd'hui représentant permanent de la France aux Nations unies, ne tarda pas un instant à déclarer que la réunification de Jérusalem par Israël était « inopportune et dépourvue de base légale. » Les assurances israéliennes concernant le libre accès aux lieux saints « soulèvent des problèmes de souveraineté, auxquels nous ne pouvons pas rester indifférents. » Ce mois de novembre, de Gaulle fulmina, en public, que les juifs étaient « un peuple d'élite, sûr de lui et dominateur, et dévoré d'une brûlante ambition de conquête. » Au fort du scandale qui s'ensuivit, de Gaulle prétendit que ses généralisations abusives voulaient être des compliments.

En janvier 1969, réagissant aux détournements d'avion par des pirates de l'air palestiniens venus du Liban, les commandos israéliens firent exploser treize avions civils à Beyrouth. Personne ne fut blessé dans cette action, en grande partie symbolique. « C'est incroyable, cela n'a aucun sens, tonna pourtant de Gaulle. Ils s'imaginent qu'ils peuvent faire tout ce qu'ils veulent. » L'embargo fut désormais étendu à toutes les armes, défensives comme offensives. De ce fait, la France renonçait à toute l'influence qu'elle avait sur Israël (comme le penseur politique Raymond Aron, l'affirma alors, lors d'une polémique de grande ampleur). En attendant, René Massigli, hautement respecté en tant qu'ancien ambassadeur à Londres et, plus tard, en tant que secrétaire général du Quai d'Orsay, s'exprima, au nom de l'institution de politique étrangère, en ressassant, dans la presse, le bobard éculé selon lequel les Juifs français qui avaient soutenu Israël étaient coupables de dédoublement de loyauté.

Bien que de Gaulle ait, jadis, été méfiant envers le Quai d'Orsay, il finit par parler, lui aussi, de la France comme d'une "puissance musulmane". Dans ses mémoires, son jugement récapitulatif fut qu'« aucun état de choses, stratégique, politique, ou économique [au Moyen-Orient] ne durera s'il n'obtient pas un soutien arabe. » Mais son autosuffisance a laissé son pays enlisé dans la contradiction, les préjugés, et la rancune. François Mauriac, lauréat du Prix Nobel et gaulliste fervent, écrivait, en 1969 : « J'ai vu des gens que la politique du Général à l'égard de Jérusalem avait rendus fous. » Le Quai d'Orsay avait gagné, mais il n'en avait rien tiré.


Contradictions finales

À mesure que l'immigration arabe augmentait en France, les présidents français successifs poursuivirent la politique de de Gaulle, consistant à lier étroitement la France aux États arabes. Dans les décennies qui ont suivi la guerre de 1967, la France a sans cesse nourri l'ambition de diriger ce qui allait devenir l'Union européenne et de constituer un bloc assez puissant pour rivaliser avec les États-Unis. Dans cette optique, l'objectif principal au Moyen-Orient était de jouer le rôle de médiateur d'une paix qui donnerait satisfaction à ce que les Arabes exigent d'Israël, et éliminerait ainsi l'influence américaine.

Ménager ouvertement les Arabes entraînait des difficultés, tant pour les intérêts français, que pour les ressentiments arabes causés par la perte d'un patrimoine considéré comme glorieux. Néanmoins, des mesures furent prises. Elles comprenaient la quête de contrats pétroliers favorables, particulièrement au lendemain de la guerre de 1973 et de l'embargo de l'OPEP ; la vente d'avions de combat Mirage à la Libye, et la construction du réacteur nucléaire Osirak pour l'Iraq ; un vote aux Nations unies accusant Israël de commettre des crimes de guerre dans les territoires occupés ; le refus du droit d'atterrissage de l'aviation américaine pendant la guerre du Yom Kippour, en 1973 ; la permission, accordée à l'OLP, d'ouvrir un bureau à Paris, et la réception de Yasser Arafat au palais de l'Élysée ; et des initiatives diplomatiques pour protéger Saddam Hussein contre les conséquences de ses multiples agressions. À l'exception de l'ancienne Union soviétique, aucun pays n'a fait plus que la France pour favoriser la création d'un État de l'OLP, et pour mettre en danger, de ce fait, l'existence d'Israël.

Les politiques anti-Israël se renforcèrent sous les Présidents Georges Pompidou, qui fut en charge de 1969 jusqu'à sa mort subite, en 1974, et Valéry Giscard d'Estaing, son successeur. Le premier [Pompidou] n'était, selon toute probabilité, pas plus antisémite que son mentor, de Gaulle. De même, il se peut que le dernier [Giscard d'Estaing] n'ait eu aucune hostilité personnelle envers Israël ou les Juifs, pourtant, sa présidence, de 1974 à 1981, a accru le dommage à eux causé et la complaisance envers les Arabes. Dès le début de l'entrée en fonction de Giscard, et, à l'évidence, sur une directive émanant de lui, le Quai d'Orsay publia une déclaration influencée par l'OLP, stipulant qu'une paix juste et durable au Moyen-Orient devait satisfaire les aspirations légitimes des Palestiniens. Sans tarder, il envoya son ministre des Affaires étrangères, Jean Sauvagnargues, au Liban, pour une rencontre officielle avec Arafat ; le secrétaire général du Quai d'Orsay aida ensuite à l'installation du bureau de l'OLP à Paris. Au cours d'un incident plutôt mystérieux, Abu Daoud, un terroriste qui dirigeait le groupe responsable du meurtre des athlètes olympiques israéliens à Munich, fut arrêté pour meurtre, alors qu'il était à Paris, mais presque immédiatement relâché [et envoyé] en Algérie. Par la suite, Giscard invita Arafat pour une visite officielle à Paris.


La guerre de 1973 a approfondi les lignes de faille parmi les alliés occidentaux. Mettant les pays de la Communauté européenne en opposition avec les États-Unis, Giscard refusa d'annuler un accord concernant une usine nucléaire en Iraq et s'employa activement à prendre la place de l'Union soviétique affaiblie, comme principal fournisseur d'armes de l'Égypte et de la Syrie. Dans un style identique à celui de l'OLP, il critiqua la paix entre l'Égypte et Israël, scellée à Camp David, en 1978. L'analyste Maurice Szafran parla de "guerre ouverte" entre les Juifs de France et Giscard.

Les ministres des Affaires étrangères de cette époque ont uniformément soutenu la conciliation envers les États arabes. Le plus résolu de tous fut Michel Jobert, qui prit la direction du Quai d'Orsay, en 1973. Né au Maroc, il parle couramment l'arabe et a jadis écrit un roman, dont l'action se situe dans sa ville natale de Meknès, et qui met en scène des personnages juifs odieux. La politique étrangère de la France, a coutume d'expliquer Jobert, n'est pas pro-arabe, mais simplement « positive, ne faisant que refléter les justes intérêts de la France » dans la partie arabe du monde.

Succédant à Giscard, François Mitterrand - fasciste des années 30, fonctionnaire de Vichy, gaulliste, socialiste -, fut un homme politiquement, moralement, et personnellement corrompu. Sa présidence, de 1981 à 1995, porta l'empreinte de sa personnalité opportuniste et de son intelligence cynique. Rapidement, Mitterrand démontra ce que Le Monde devait appeler son « talent pour la ruse. »

Mitterrand avait jadis visité Israël, et maintenant il laissait entendre qu'il avait l'intention de rétablir de bonnes relations avec Jérusalem. Mais, comme le note son secrétaire, Jacques Attali, dans son journal publié (Verbatim), Mitterrand a couvert ses arrières en donnant l'ordre à deux de ses collaborateurs en matière de politique étrangère, Hubert Védrine (futur ministre des Affaires étrangères) et Claude de Kemoularia, de faire la tournée des ambassades arabes à Paris pour expliquer qu'un « bon contact entre la France et Israël sera dans votre intérêt. » L'approche biface de Mitterrand fut illustrée par sa condamnation de la destruction, par Israël, de l'usine nucléaire irakienne, en 1982, suivie d'un discours flatteur, à la Knesset, quelques mois plus tard ; ou encore par sa proposition en l'air d'une fédération, réunissant la Jordanie, Israël et la Palestine arabe, qui était incompatible avec le rôle qu'il joua en préservant Arafat des conséquences de ses multiples campagnes de violence et de mutilation terroriste.

À l'aide d'équivoques caractéristiques, Mitterrand a soutenu le Quai d'Orsay comme le principal lobby pro-arabe et anti-Israël de l'Europe. Kemoularia, chargé des affaires confidentielles, avait des liens étroits avec l'Arabie Saoudite. Durant les trois premières années de la présidence de Mitterrand, le ministre des Affaires étrangères fut Claude Cheysson, dont l'hostilité envers Israël n'avait d'égale que son amitié avec des représentants de l'OLP comme Naïm Khader, à Bruxelles. « Ma condamnation du sionisme est catégorique », devait-il dire, un jour, lorsqu'il n'était plus ministre. « L'état d'Israël s'est créé contre la volonté du reste du monde. »

Roland Dumas a succédé à Cheysson, en 1984. Durant les trois mois où il a exercé sa fonction, Dumas a rendu visite à Arafat, à Tunis, où le chef de l'OLP avait trouvé refuge après son évacuation forcée de Beyrouth. Avocat, Dumas avait contribué à défendre Hilarion Capucci, un prêtre orthodoxe grec pris en flagrant délit de transport d'armes au profit de l'OLP, et il a joué un rôle dans l'opération consistant à faire en sorte que le terroriste Abu Daoud soit évacué en hâte du pays, dans les années 70. La piraterie aérienne, devait-il dire à un journal, en décembre 1984, « était le seul moyen qu'avait la résistance palestinienne de briser l'indifférence internationale. »


Sous Cheysson, le secrétaire général du Quai d'Orsay fut Francis Gutmann, parachuté au ministère après avoir exercé auparavant une fonction à la Croix-Rouge. Collègue de Jobert, il avait des qualifications impeccables d'arabisant. Plus tard, le poste revint à un autre arabisant influent, Bertrand Dufourcq, qui avait fait partie du personnel de Couve de Murville, Cheysson, et Dumas. Les documents de l'OLP saisis par l'armée israélienne, à Beyrouth, en 1982, ont prouvé que les diplomates français ou leurs informateurs à Tel-Aviv et à Damas, avaient divulgué des informations sur l'opération imminente d'Israël. En 1987, il est apparu que le Quai d'Orsay subventionnait un lobby arabe, le Cercle France-Pays Arabes. Il semble que ce soit en échange de telles faveurs, qu'après une autre visite officielle à Paris, en 1989, Arafat s'est résolu à déclarer que les clauses de la charte de l'OLP appelant à la destruction d'Israël étaient "caduques", nulles et sans objet. Comme les événements allaient le prouver, cette démonstration inattendue de la maîtrise du français [par Arafat] cachait une promesse creuse.

Actuel président de la France, Jacques Chirac, a commencé sa carrière dans les gouvernements de de Gaulle et de Pompidou, devenant Premier ministre sous Giscard, ainsi que sous Mitterrand, avant d'être élu président, en 1996. Au cours des multiples crises dans lesquelles a été plongé le Moyen-Orient durant sa présidence, Chirac a imité ses prédécesseurs en s'engageant dans une controverse avec les "Anglo-Saxons" - expression dans le style de Vichy, assez vague pour inclure les États-Unis, la Grande-Bretagne, et quiconque est perçu comme faisant obstacle à la France.

En avril 1996, dans un discours prononcé au Caire, Chirac affirma que la France avait l'intention de poursuivre ses politiques traditionnelles au Moyen-Orient avec une vigueur renouvelée. Visitant Jérusalem, en octobre de cette année-là, et alors qu'il traversait la Vieille Ville, il accusa les membres de la sécurité israélienne de l'enserrer trop étroitement, les repoussant avec colère, dans un geste aussi symbolique qu'il était physique. Lors de son étape suivante, à Ramallah, il déclara que la démocratie palestinienne d'Arafat pourrait servir d'exemple à tous les États arabes. Passant à Amman, en Jordanie, il dénonça les sanctions occidentales contre Saddam Hussein, avec qui il avait gardé des relations amicales remontant au milieu des années 70. Il conseilla à Arafat de ne pas signer, à camp David, en 2000.

En soutenant Arafat et Saddam, la France espérait clairement se hisser à une position de maîtrise dans les régions où, jadis, la Grande-Bretagne avait eu la suprématie, et où les États-Unis ont aujourd'hui la responsabilité de maintenir la paix. La fin du processus de paix d'Oslo et le déclenchement de l'Intifada d'al-Aqsa, en 2000, l'échec des inspecteurs d'armes des Nations unies, en Iraq, les disputes à propos de la résolution 1441 de l'ONU, puis l'invasion de l'Iraq, en 2003 — tout cela incita Chirac et son administration à se lancer dans une activité diplomatique prolongée pour parvenir à réaliser ce grand dessein. Les résultats n'ont guère été impressionnants.

Récemment, le Quai d'Orsay a condamné les efforts d'Israël pour contenir le Hezbollah, au sud-Liban, et critiqué l'annexion du tombeau de Rachel, près de Bethléem. Le ministère des Affaires étrangères a fait traîner la tentative de bloquer la station de télévision al-Manar, du Hezbollah, qui répandait sa haine des juifs par le biais d'un relais-satellite situé à Paris, et le gouvernement français refuse toujours fermement de considérer le Hezbollah lui-même comme une organisation terroriste. Sophie Pommier, fonctionnaire responsable du suivi des négociations israélo-palestiniennes, révèle son implication émotionnelle dans son travail en tapissant les murs de son bureau de portraits d'Arafat. On a interdit aux consulats français de reconnaître les mariages juifs célébrés par des rabbins de Cisjordanie. Jacques Huntziger, ambassadeur français en Israël, a tapé du poing sur la table et quitté la pièce quand les parents de trois soldats israéliens capturés par le Hezbollah lui ont demandé d'intervenir en leur faveur, après une visite de Chirac au Liban. Gérard Araud, l'actuel ambassadeur français en Israël, a déclaré, en décembre 2004, que « les Israéliens souffrent d'une névrose, d'un véritable trouble mental qui les rend anti-français. » Au cours d'un dîner festif à Londres, Daniel Bernard, ambassadeur français en Angleterre, et précédemment porte-parole officiel du Quai d'Orsay, a traité Israël de "petit pays de merde". Ainsi vont les choses.

Comme de telles piques le suggèrent, la France manque aujourd'hui de moyens et d'influence, que ce soit pour supplanter les États-Unis, ou pour attirer le monde arabe dans son camp, pour créer un État palestinien, ou pour démanteler Israël. D'ailleurs, sa capacité de nuisance s'est retournée contre elle. Ses instruments de choix, Saddam Hussein et Arafat, se sont avérés, l'un et l'autre, indignes de confiance : le soutien du premier [Saddam] était évidemment lié au profit français dans l'escroquerie de l'opération onusienne, pétrole-contre-nourriture, qui a éclipsé même la corruption de l'ère Mitterrand ; et le soutien du dernier [Arafat] s'enracinait dans de sombres affaires de racket, et un anti-américanisme émotionnel.

Au Moyen-Orient, la France a perdu tout le pouvoir dont elle avait bénéficié jadis. À l'intérieur, en attendant, elle a dû faire face aux couches défavorisées d'une population arabe croissante, dont les ressentiments et les tendances à la violence ont été stimulés, dans une mesure non minime, par l'hostilité inflexible dont a fait preuve l'État français envers l'autodétermination juive. La quête d'une puissance musulmane [en français dans le texte] intégrant Arabes et Juifs dans un vaste dessein, aux conditions françaises, a évidemment été, tout du long, une illusion intellectuelle et extrêmement dangereuse pour les intérêts de quiconque est concerné.

David Pryce-Jones *


© Commentary, pour l'original anglais, Menahem Macina et debriefing.org, pour la version française



The Closed Circle: An Interpretation of the Arabs* Romancier et analyste politique britannique, David Pryce-Jones est rédacteur chevronné à la National Review et auteur, entre autres ouvrages, de Paris in the Third Reich [Paris, sous le Troisième Reich] ; The Closed Circle: An Interpretation of the Arabs [Le cercle fermé : Une interprétation des Arabes] ; et The Strange Death of the Soviet Empire [La mort étrange de l'empire soviétique]. La présente étude est basée sur des documents provenant des archives publiques du ministère français des Affaires étrangères, traduits en anglais par M. Pryce-Jones.

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** "La carrière" : telle était la forme elliptique de la fonction de diplomate, comme si aucune autre carrière n'était digne de ce nom. [Note de l'Auteur].

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Notes du Traducteur

[1] J'ai longuement travaillé à la traduction de ce texte majeur. C'est pourquoi, je déroge à mes habitudes en n'en autorisant pas la reproduction intégrales sur site ou forum. En effet, je constate, avec tristesse, qu'au lieu de renvoyer les internautes au site émetteur, valorisant ainsi ce dernier ainsi que ceux qui l'animent, trop de webmestres s'emparent du labeur d'autrui, en 'oubliant' même, souvent, d'en mentionner l'origine. Ainsi, ils se parent des plumes du paon, au lieu d'exposer à leurs visiteurs ce qui provient réellement de leur entregent personnel. Aucun animateur de site ne devrait se sentir frustré de rediriger ses internautes, après quelques lignes d'introduction, vers le site où figure le texte qu'ils auraient aimé reproduire sur leur site (voir la manière exemplaire dont le forum du site LibertyVox procède. L'essentiel n'est-il pas que les internautes soient informés ?
[2] Voir l'interview de l'auteur par L. Messika "Retour sur les 'territoires perdus de la République'".
[3] L'ex-ministre de la défense syrien fut sans doute leur élève. Voir "L'Affaire de Damas (1840) racontée par Mustafa Tlass".
[4] Voir de nombreuses photos accusatrices dans le dossier qui figure sur le site de l'UPJF, sous le titre "Les Liens privilégiés entre Nazis et Palestiniens".
[5] La pomme n'est pas tombée loin de l'arbre : l'horrible calomnie court toujours dans les pays arabes. Voir, entre autres, "Du sang d'adolescents dans les pâtisseries de Pourim"

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ÉPILOGUE

peuple sûr de lui et dominateur

« Un peuple sûr de lui et dominateur »
dessin de Tim, paru dans L'Express, au lendemain de la déclaration du général de Gaulle.



Mis en ligne le 16 mai 2005, par M. Macina, sur le site www.debriefing.org.