Face à un avenir indiscernable: le principe de précaution, G. Lévy
29/04/2005
A propos de la Constitution européenne.29 avril 2005.
Les tenants du oui, comme ceux du non ne manquent pas de talent pour tenter de nous convaincre. Toutefois, la crispation à laquelle nous assistons, au cours des débats télévisés et dans les chroniques des journaux, l'affrontement sur chacun des 448 articles de la constitution, parfois sur tel alinéa de ce même article, ne sont pas de nature à emporter la conviction. En vérité, nous ne pouvons pas nous défaire de l'impression qu'avec le oui, il s'agit d'un pari, et qu'avec le non, il s'agit d'une sagesse prudente.
En effet, selon M. Giscard d'Estaing la rédaction de presque tous les articles de cette Constitution a fait l'objet de compromis laborieux entre les pays signataires, et le fait qu'il existe encore tant d'interprétations différentes ne peut que nous dérouter et nous inquiéter, surtout lorsque les différences ne portent pas sur des détails. Ainsi assistons-nous à des discussions pointilleuses, de la part de nos élites politiques, sur le sens à donner aux «écritures». Il faut bien admettre que ce texte est fortement ambigu, pour susciter soit l'adhésion, soit le rejet de la part de courants de pensée et de partis politiques que tout sépare habituellement. Serait-ce une «auberge espagnole», que nous serions au moins assurés de manger ce que nous aurions apporté !
Comment ne pas s'inquiéter de ce saut dans un avenir indiscernable ?
Qui nous propose cet avenir ? Qui nous pousse à faire ce saut ?
Curieusement, tous les présidents de la république (MM. Giscard d'Estaing, Chirac - nouvelle version) et tous les premiers ministres (MM. Barre, Maurois, Rocard, Balladur, Juppé, Jospin, etc.) qui ont assuré cette fonction depuis 1974, tous sauf un : M. Fabius - sans doute l'excuse de sa jeunesse ! Des «dirigeants de rencontre» des deux partis politiques qui se sont succédés dans des charges ministérielles pendant les trente dernières années, avec le résultat que l'on connaît. Ils ne sont peut-être pas les plus aptes à convaincre ceux qui vivront cet avenir.
Unis - jusqu'à la contrainte -, serons-nous mieux armés pour résoudre les difficultés de notre propre pays ? L'exemple récent des importations de textile chinois ne semble pas [plaider en faveur de] cette thèse. Ces importations «ne se sont pas faites en une nuit», ce n'était pas un tsunami, et si la France avait été libre de ses décisions, elle aurait réagi immédiatement, d'une manière ou d'une autre, sans attendre les réunions et les palabres imposées par notre statut d'européen. D'autant que, sur le sujet, la position de la France ne fait pas l'unanimité en Europe, puisque «outre-Manche, la baisse des prix des vêtements a stimulé l'économie» (Le Monde du 25.03.05).
Pourquoi donc rejeter, au profit d'un «machin» complexe, le principe des accords bi- ou multilatéraux, ceux qui ont permis de réaliser, hier, le Concorde, aujourd'hui, l'Airbus et Ariane ? Ces accords ne lient que ceux qui le veulent, pendant un temps donné et pour un objectif suffisamment précis pour ne pas être hors de portée… et, puisqu'il semble que ce soit là l'objectif obsessionnel, ils permettent effectivement de faire pièce aux Etats-Unis.
Malheureusement, nos dirigeants souhaitent surtout la mise en œuvre d'une politique étrangère commune, car ils se complaisent dans les grand-messes internationales qui flattent leur ego. Ils négligent le fait selon lequel un pays est grand quand il n'a pas de chômage, quand ses habitants vivent dignement de leurs revenus et non de l'assistance, quand ils n'ont d'inquiétude ni pour leur sécurité, ni pour leur avenir. En pratique, nous ne percevons pas ce que les Français vont gagner dans leur vie quotidienne en adoptant cette constitution, dont, par ailleurs, les vertus sont loin d'être assurées.
Pourquoi ne pas admettre enfin, qu'en raison de leur complexité, ces organisations internationales donnent obligatoirement lieu à des dérives et des malversations coûteuses pour nos concitoyens : scandale financier à l'ONU à propos du programme « pétrole contre nourriture pour l'Irak », irrégularités dans l'utilisation des subventions accordées par l'Union Européenne à l'Autorité palestinienne ?
En définitive, on ne peut pas demander aux Français de faire un pari, à l'évidence, téméraire, et de prôner, par ailleurs, le principe de précaution pour sauver la planète. S'il y a une circonstance pour laquelle il est indispensable d'appliquer ce principe, c'est bien celle-ci. Dans le pari (jouable) de Pascal, l'enjeu est l'infini dans son degré et dans le temps. Le pari européen ne peut pas y prétendre.
© Gabriel LévyMis en ligne le 30 avril 2005, par M. Macina, sur le site www.upjf.org.