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Le Millenium et le Sionisme chrétien, par Martin Janecek
20/07/2002

Etude parue dans Sens, de janvier 2001

[Sur la doctrine des Pères en cette matière, voir : "Le Royaume de Dieu sur la terre, attentes juives et chrétiennes", M. Macina.]


Le tournant du millénaire semble raviver certaines espérances dites “millénaristes”. Qu'est au juste le millénarisme, quel rapport a-t-il avec les aspirations des Chrétiens et des Juifs d'aujourd'hui ?

Du point de vue historique, on peut dire que, si le millénarisme s'inspire des prophéties bibliques et des textes apocalyptiques juifs antérieurs à l'apparition du Christianisme, sa source directe est, bien sûr, l'Apocalypse de saint Jean, le dernier livre canonique du Nouveau Testament. Le millénarisme se réfère à la croyance exprimée dans ce texte, selon laquelle le Christ règnera pendant mille ans, avec 144.000 saints, choisis parmi les douze tribus d'Israël, devenus de nouveaux sacrificateurs. A l'issue de ce millénaire, le Jugement dernier aura lieu, une nouvelle terre et de nouveaux cieux seront créés.

Ces croyances furent partagées par de grandes figures de l'Église des premiers siècles, telles que saint Irénée de Lyon ou saint Méliton de Sardes. Ce fut saint Augustin qui marqua la rupture avec la tradition millénariste. Il interpréta le royaume de mille ans décrit dans l'Apocalypse comme désignant le “temps de l'Église”, en privilégiant l'eschatologie individuelle — le jugement particulier de chaque homme, après la mort. Les réformateurs du XVIème siècle furent hostiles à l'idée du Millenium — que la Confession d'Augsbourg qualifiait de “judaïque”. Mais les croyances millénaristes réapparurent parmi les anabaptistes. Elles furent reprises par des puritains anglais ou par d'autres protestants, comme Johann Heinrich Alsted (1588-1638) et son disciple, l'évêque des Frères moraves, Jan Amos Comenius (1592-1670).

Les millénaristes divisent l'histoire en sept périodes. Nous vivrions à présent dans la sixième, dite “l'Âge de l'Église”. Cependant, Dieu préparerait la dernière, septième période, celle de son règne de mille ans. Celui-ci sera caractérisé par l'accomplissement des prophéties bibliques, et notamment de celles qui prédisent le retour des dispersés d'Israël sur leur terre comme une condition nécessaire de la Parousie, de l'avènement du Royaume. C'est là que le millénarisme touche à l'actualité politique et aux fondements même de l'espérance de salut et chez les Chrétiens, et chez les Juifs.

Les croyances millénaristes ont commencé à jouer un rôle politique à l'époque de la révolution anglaise dirigée par Oliver Cromwell. Après l'instauration du Commonwealth en 1649, les Juifs furent réadmis en Angleterre, d'où ils avaient été chassés au XIIIème siècle. Les puritains croyaient que leur installation était nécessaire pour l'accomplissement des prophéties bibliques, d'après lesquelles les Juifs devaient être d'abord dispersés dans tous les pays du monde avant de pouvoir se rassembler en Terre promise. En 1649, deux puritains anglais habitant Amsterdam envoyèrent une pétition au parlement de Londres, demandant que

« ... la nation d'Angleterre, avec les habitants des Pays-Bas, soient les premiers prêts à transporter sur leurs bateaux les fils et les filles d'Israël dans la terre promise à leurs ancêtres Abraham, Isaac et Jacob pour un héritage éternel ». (1)

En 1669, Increase Mather, un pasteur connu dans les colonies d'Amérique, publia un livre intitulé : Le mystère du salut d'Israël, dans lequel il commentait les prophéties concernant la restauration d'Israël. Il prévoyait que les Juifs allaient retourner en Palestine et se constituer en nation avant leur conversion spirituelle et le retour du Messie Jésus.

En 1686 parut L'accomplissement des prophéties, écrit par Pierre Jurieu, un huguenot français exilé aux Pays-Bas. On peut y lire :

« C'est une chose qui n'a pas d'exemple et qui ne se peut comprendre que Dieu depuis deux mille ans conserve ce peuple dispersé parmi les nations, sans qu'il se confonde avec elles. Cela dit clairement que Dieu les conserve pour quelque grande œuvre ». (2)

Et plus loin :

« Comment peut-on digérer cette pensée, que toutes les menaces terribles qui ont été faites contre la Jérusalem terrestre et contre le peuple d'Israël selon la chair aient été accomplies au pied de la lettre... et que les promesses de grâce et de gloire ne doivent avoir d'accomplissement que dans les nations étrangères ? » (3)

Jurieu prévoit un rassemblement sur la Terre promise des exilés d'Israël qui, après avoir reconnu Jésus comme Messie, y exerceront un règne collectif. Il prévoit toutefois celui-ci sous forme d'une prééminence spirituelle seulement :

« Leur règne ne consistera nullement à commander aux nations, à les assembler en guerre, à recevoir leurs tributs et leurs soumissions. Il consistera en ce que cette nation sera la plus zélée, la plus sainte... ». (4)

Il base sa prédiction non seulement sur l'Ancien Testament, mais aussi sur son exégèse du Nouveau. Ainsi, au sujet des Actes des Apôtres 1, 6-7, il dit :

« Si jamais ce royaume ne doit être rétabli en Israël, que le Seigneur ne leur dit-il ? Si ce Royaume d'Israël n'est rien autre chose que la vocation des Gentils et de notre Eglise chrétienne, pourquoi les remet-il à longs jours, en leur disant que Dieu s'est réservé la connaissance de ce temps ? (…) Enfin pourquoi nous a-t-il ordonné de faire cette prière tous les jours : “Que ton règne vienne” ? » (5)

Il pense qu'il est

« plus raisonnable de concevoir que Dieu, après avoir abandonné six périodes au monde et au dragon, au moins s'en réserve une septième. » (6)
« Il y a donc un règne de Dieu à attendre et ce règne, c'est le règne du Messie (...) qui n'est point encore venu, car on ne saurait dire, à parler exactement, que Jésus Christ ait régné jusqu'ici sur la terre. » (7)

A la même époque, Isaac Newton (1642-1727) qui était non seulement un scientifique, mais aussi un théologien proche des sociniens et des unitariens, professait des idées similaires :

« Le mystère de cette restitution de toute chose se trouve donc chez tous les prophètes, et c'est pourquoi je m'étonne que, à ma grande stupéfaction, si peu de Chrétiens de notre temps arrivent à l'y trouver. Car ils ne comprennent pas que ce mystère consiste dans le retour final de captivité des Juifs, leur conquête des nations des quatre Monarchies et leur établissement d'un Royaume juste et florissant. » (8)

En 1784, un théologien anglais, Edward Whitaker, publia sa Dissertation sur la restauration finale des Juifs. D'après lui, la phrase de saint Paul “Tout Israël sera sauvé” signifie que cette restauration aura un caractère national. (9)
En 1795, Charles Jerram, un théologien de Cambridge, commentant le verset 21,24 de l'Évangile de Luc, disait que

« il est naturel de supposer qu'à cette période Jérusalem sera remise à ses propriétaires d'origine. » (10)

Si, au XVIIème et au XVIIIème siècles, les espérances de la restauration d'Israël n'étaient que des vœux pieux, elles commençaient à se concrétiser au siècle suivant. Et là, il est intéressant de noter que le sionisme chrétien a anticipé de près d'un demi-siècle le sionisme juif.

Les Juifs eux-mêmes se considéraient traditionnellement comme exilés et espéraient le retour à Sion. Cette espérance était liée à l'attente du Royaume messianique. Si la sainteté de la Terre d'Israël faisait l'unanimité, si certains décisionnaires comme Ramban (Rabbi Moché ben Nachman, 1194-1270) affirmaient que résider en Eretz Israël était bien une mitzwah, un commandement religieux, beaucoup pensaient que seul le Messie pourrait mettre fin à l'Exil et qu'il ne fallait pas agir prématurément.

Un curieux concours de circonstances s'est produit aux alentours de l'an 1840. D'après les enseignements traditionnels du Talmud, cette année-là (suivant le calendrier juif, l'an 5600 — six siècles du sixième millénaire) devait être une année exceptionnelle, celle où les eaux d'en haut et les eaux d'en bas se rencontrent. À l'approche de cette date, une fièvre messianique se déclencha dans de nombreuses communautés juives, surtout en Europe de l'Est. Ainsi, un certain nombre de disciples du Gaon de Vilna (Eliyah ben Salomon Zalman) estimaient alors qu'il fallait saisir cette occasion et partir en Israël, pour hâter la venue du Messie — ce qu'ils firent entre les années 1808 et 1847. Mais ce n'était qu'une initiative isolée.

Par contre, l'année 1840 a vu des événements dramatiques se produire en Terre Sainte. Le vice-roi d'Égypte s'étant révolté contre le Sultan de Constantinople, son suzerain, et ayant envahi la Syrie, le gouvernement britannique décida d'intervenir en faveur de l'Empire ottoman. En automne 1840, les Britanniques prirent Beyrouth, Saïda (Sidon) et Akko (Saint Jean d'Acre). L'armée égyptienne fut vaincue. Le faible empire turc se retrouva complètement dépendant de la Grande Bretagne. Celle-ci envisageait alors de créer un Etat-tampon entre les possessions ottomanes et l'Égypte. Le Times demandait que la Grande Bretagne gardât la région d'Akko pour pouvoir intervenir plus facilement en cas de nouvelle agression égyptienne. Mais déjà avant l'intervention militaire, les dirigeants britanniques envisageaient l'installation de colonies israélites en Palestine. En 1839, Le Globe de Londres, journal reflétant les vues du Foreign Office, publia une série d'articles préconisant la création d'un État autonome en Syrie et en Palestine et envisageant sa colonisation massive par des Juifs. Lord Palmerston, chef de la diplomatie britannique, écrivit à la reine Victoria, le 22 janvier 1839 :

« Que votre règne voie s'accomplir la prophétie, selon l'espoir de ce peuple unique — Juda sera sauvé et Israël demeurera en Paix. » (11)

Le Times du 17 août 1840 publia un article sur un projet « d'installer le peuple juif dans le pays de ses pères ». Quelques jours plus tôt, lord Palmerston avait donné des instructions dans ce sens à son ambassadeur à Constantinople. (12)

Derrière ces initiatives, il faut voir l'œuvre de l'une des plus grandes figures du Protestantisme britannique, lord Anthony Ashley Cooper, septième Earl of Shaftesbury (1801-1885). Issu de la plus haute noblesse anglaise, Shaftesbury fut l'initiateur de grandes lois sociales. Il était profondément croyant. « Ma foi en un Second Avènement a toujours été le principal mobile de ma vie ; je vois tout ce qui arrive dans le monde subordonné à ce grand événement », a-t-il dit. Lorsqu'en 1838 la Grande Bretagne ouvrit un consulat à Jérusalem, il écrivait dans son journal, en faisant allusion à Luc 21, 24 :

« L'ancienne ville du peuple de Dieu reprend sa place parmi les nations, et l'Angleterre est le premier royaume des Gentils à cesser de la fouler aux pieds. » (13)
A côté de Shaftesbury, il faut mentionner Georges Gawler, gouverneur d'Australie qui, après son retour en Angleterre en 1841, encourageait activement l'établissement des Juifs en Palestine. Il s'y rendit lui-même en 1849, en compagnie de Sir Moses Montefiore.

En 1844 fut créée à Londres la British and Foreign Society for Promoting the Restoration of the Jewish Nation to Palestine. (14) Un de ses dirigeants, le pasteur Tully Crybbace, demandait que l'Angleterre obtînt de la Turquie tout le territoire « de l'Euphrate jusqu'au Nil et de la Méditerranée au désert. » (15)

L'Angleterre vivait alors l'époque du “renouveau évangélique”. En 1830, John Nelson Darby (1800-1882) se mit à la tête du mouvement de “Plymouth Brethern”. Darby précisa la pensée millénariste sous la forme appelée en anglais the premillennial dispensationalism. Celui-ci prévoit le retour du peuple juif en terre d'Israël avant le Second Avènement. Toutefois, ce dernier doit être précédé d'une période de grande tribulation. Les prémillénaristes s'opposent aux postmillénaristes qui croient que le royaume du Christ viendrait grâce au progrès spirituel et moral de l'humanité. Pour les prémillénaristes, la société ne peut pas s'améliorer par l'effort humain. La seule certitude est que le jugement est imminent. Darby précisa la division du temps en sept “dispensations” : 1) celle d'innocence, avant l'expulsion d'Adam et d'Ève du paradis ; 2) celle de la conscience, jusqu'au Déluge ; 3) celle du gouvernement de l'homme par l'homme, jusqu'à la dispersion des bâtisseurs de la tour de Babel ; 4) celle de la promesse, depuis Abraham ; 5) celle de la Loi, depuis l'Exode et les Dix commandements ; 6) celle de la grâce : le temps présent, le temps de l'Église ; 7) celle du Royaume millénaire qui se terminera par la révolte de Gog et de Magog.

Les prémillénaristes croient que Dieu a préparé un plan, une alliance séparée, avec son peuple terrestre, les Juifs, et un autre avec son peuple céleste, les Chrétiens. Ces vues se sont répandues notamment parmi les baptistes et les méthodistes, les adventistes et les mormons. Les prémillénaristes soulignaient que leurs croyances étaient basées sur la compréhension littérale des Ecritures, notamment des prophéties. Ainsi, prévoyaient- ils le retour des Juifs en Israël et se sentaient- ils tenus de l'assister.

Malheureusement, au moment où les Anglais chassaient les troupes égytiennes de la Palestine, les Juifs n'étaient pas au rendez-vous. En juin 1841, le colonel Charles Henry Churchill (un petit fils du Duc de Marlborough, apparenté à Sir Winston Churchill), après avoir participé à la campagne contre le vice-roi d'Égypte, écrivit à Sir Moses Montefiore :
« Je ne peux pas vous cacher mon plus grand désir de voir vos compatriotes recommencer encore une fois une existence nationale. Je considère cet objectif comme parfaitement réalisable. Mais deux choses sont absolument nécessaires : premièrement que les Juifs eux-mêmes le veuillent, universellement et à l'unanimité ; deuxièmement que les puissances européennes les aident dans leurs projets. »

Force est de constater que les Juifs étaient alors loin de vouloir, unanimement, revenir en Israël. Au contraire, c'était l'époque de l'assimilation et de l'apparition du Judaïsme réformé. En 1839, le principal tenant de la réforme, Abraham Geiger, devint rabbin de Breslau, contre l'avis de rabbins orthodoxes. Geiger soutenait que, si les Juifs avaient autrefois constitué une nation, cela n'était plus le cas à présent. D'après lui, l'espérance messianique devait être interprétée dans le sens d'une rédemption universelle et non pas dans celui d'une restauration nationale. En 1841 fut publié à Hambourg un livre de prières expurgé de toutes références au retour à Sion. En 1844, 1845, 1846, se tinrent à Brunswick, à Francfort et à Breslau, des congrès de rabbins instaurant le Judaïsme réformé, inspiré par les idées de Geiger. Ces congrès introduisirent des prières en langue vernaculaire. Désormais, dans ces communautés “réformées”, on ne priait plus en hébreu, mais en allemand — puis, ailleurs, dans d'autres langues.

Quant aux Juifs orthodoxes, beaucoup d'entre eux se réclamaient des principes formulés dans le Talmud (16):

« Pourquoi ces trois serments ? Un, pour que Israël ne cherche pas à prendre le Pays par la force, un autre où Dieu commande à Israël de ne pas se rebeller contre les nations, et un où Dieu a fait jurer les idolâtres de ne pas opprimer Israël trop durement. »

Peut-être qu'en 1841 les nations n'opprimaient pas encore Israël trop durement. Le fait est que les «eaux d'en haut et les eaux d'en bas» ne se sont pas rencontrées cette année-là. Et c'est très exactement cent ans plus tard que la Shoah a commencé. Pendant toutes ces années, les dispensationalists prêchaient que les Juifs avaient un droit donné par Dieu de prendre la possession de la Terre d'Israël. Dans les conférences tenues en 1878, 1886, 1895, 1901 et 1914, ils rappelaient inlassablement les prophéties bibliques de la restauration d'Israël.

Dans les années 1870, Charles Taze Russel, un pasteur congrégationaliste américain, fondateur de la communauté des Témoins de Jéhovah, calcula que la fin du “temps des Nations”, prévue dans Luc 21, 24, allait survenir en 1914. Ce qui est tout de même curieux, c'est que le ler août 1914, le jour de la déclaration de guerre par l'Allemagne contre la Russie, était — d'après le calendrier hébraïque — le 9 du mois d'Av, le jour anniversaire de la destruction du Temple. Le temps des nations aurait-il duré du 9 Av de l'an 70 au 9 Av de l'an 1914 ? En tout cas, la Première guerre mondiale se termina par la chute de quatre empires, qui — chacun à sa manière — étaient héritiers de l'Empire romain. Elle fut l'occasion de la déclaration Balfour, survenue cinq jours avant la révolution bolchévique en Russie. Elle était le commencement d'un cycle d'événements violents qui aboutirent à la Seconde Guerre mondiale, à la Shoah, à la Guerre froide et à la création de l'État d'Israël.

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« renoncent sans aucun regret à toute la gloire d'un royaume messianique au pays de leurs aïeux, préférant leurs confortables palais et les richesses qu'ils ont accumulées dans l'Europe occidentale et aux Etats-Unis ». (17)

Pendant ce temps, certains Chrétiens américains allaient jusqu'à consacrer leur vie entière au rétablissement d'Israël en Terre promise. En 1851, une colonie appelée Mount Hope fut créée au Nord de Jaffa. Elle était dirigée par Clorinda Minor qui — avec ses amis — était persuadée que « le temps des Gentils était sur le point de se terminer, le temps prévu en faveur de Sion était venu ». (18) Cette initiative fut suivie par d'autres. La mieux connue est la fondation de la Colonie américaine de Jérusalem, en 1881, par vingt et un presbytériens de Chicago — qui auraient, notamment, réussi à acclimater les eucalyptus en Palestine.

Sur place agissait également Laurence Oliphant, un ancien député britannique, journaliste et visionnaire. Après avoir participé à la conférence des Hoveveï Sion (amants de Sion) à Jassy, en Roumanie, il chercha à persuader le Sultan d'accorder des terres aux Juifs sous une charte de colonisation. Il se rendit dans le pays, parcourut la Transjordanie. En 1880, il publia Le pays de Gilead, où il préconisait l'installation de Juifs à l'Est du Jourdain, sous la suzeraineté ottomane et la protection britannique. De son côté, le Suisse Henri Dunant (1828-1910), fondateur de la Convention de Genève et de la Croix Rouge, constitua La Société Nationale Universelle pour le Renouvellement de l'Orient. En 1866, celle-ci lança un appel suggérant que les colonies juives naissantes en Palestine soient déclarées diplomatiquement neutres, tout comme la Suisse. Dunant essaya d'intéresser l'empereur Napoléon III à ses projets.

Ainsi, lorsque Théodore Herzl commença sa campagne en faveur du rétablissement d'un État juif, il trouva des amis influents et dévoués parmi les Chrétiens. En premier lieu, il faut mentionner William Hechler (1845-1931), aumônier à l'ambassade de la Grande Bretagne à Vienne. Il expliqua son attitude dans une lettre adressée au Grand Duc de Bade, Frédéric :

« Selon la Bible, les Juifs doivent retourner en Palestine. Par conséquent, je viens en aide à ce mouvement, en tant que Chrétien pleinement convaincu de la vérité de la Bible. Car cette cause est la cause de Dieu ». (19)

Hechler porta au Sultan une lettre de la reine Victoria, dans laquelle celle-ci lui demandait d'accorder asile aux Juifs russes en Terre Sainte. Il avait consacré une grande partie de sa vie à l'étude des problèmes du Millenium. D'après ses calculs, le salut des Juifs devait survenir en 1897. Cette année-là, Hechler assista, aux côtés de Herzl et de Dunant, au premier congrès sioniste à Bâle. Parmi les participants chrétiens au premier congrès sioniste, mentionons également le pasteur luthérien allemand Johann Lepsius. Défenseur de la cause arménienne, persécuté par les autorités allemandes qui soutenaient le gouvernement ottoman, il tenta de lier la cause des deux peuples dispersés. Il présenta au Congrès un rapport intitulé : “Arméniens et Juifs en exil, ou l'avenir de l'Orient compte tenu de la question arménienne et du mouvement sioniste”. (20)

Les persécutions des Juifs, surtout en Europe centrale et orientale, s'aggravaient alors. En 1882, eut lieu à Dresde, en Allemagne, le premier congrès international antisémite. Les pogroms de Russie et de Roumanie poussaient les Juifs vers l'Amérique, l'Europe occidentale, mais aussi vers la Palestine. L'émigration vers la Palestine était cependant entravée par les obstacles créés par les autorités ottomanes et par l'hostilité croissante des populations arabes. L'Empire ottoman se rapprochait de plus en plus de l'Allemagne et, lorsqu'en 1914 la guerre éclata, il se rangea à ses côtés. Le Sultan-Calife déclara le Djihad, la guerre sainte, aux puissances de l'Entente. La Terre Sainte devint un champ de bataille entre les forces britanniques défendant le canal de Suez et les armées ottomanes, aidées par un corps expéditionnaire allemand. Aux côtés des Alliés luttaient alors des Juifs, groupés pour la première fois depuis les temps de Bar Kokhba dans une unité armée nationale — “la Légion juive” — opérant sous le haut commandement britannique.

C'est alors que la Grande Bretagne prit l'engagement solennel d'aider, après la victoire, à la création du “Foyer national juif” en Palestine. Cet engagement, connu sous le nom de la Déclaration Balfour (publiée le 2 Novembre 1917), a été souvent présenté comme une manœuvre impérialiste visant à assurer à la Grande Bretagne une position stratégique, au carrefour des voies de communication avec l'Inde et à proximité des champs de pétrole. Ne voir que cet aspect des choses, c'est ignorer toute la dimension spirituelle de cette démarche. Chaïm Weizmann, le premier président de l'État d'Israël, se souvient dans ses mémoires :

« Les hommes comme Balfour, Churchill, Lloyd George, étaient profondément religieux ; ils croyaient en la Bible. Pour eux, le retour du peuple juif en Palestine était une réalité, de sorte que les sionistes représentaient pour eux une grande tradition, pour laquelle ils avaient beaucoup de respect ». (21)

David Lloyd George, de son côté, rappelle :

« Les hommes comme Balfour, Lord Milner, Lord Robert Cecil et moi-même éprouvions une sympathie complète à l'égard de l'idéal sioniste. On peut dire la même chose de tous les dirigeants de l'opinion publique dans notre pays et dans les dominions, libéraux, conservateurs et travaillistes ». (22) Lord Balfour s'intéressait au sort du peuple juif longtemps avant de devenir un homme d'État. « Assis sur le banc de l'église paroissiale de Wittingham, le jeune Balfour entendait la pure doctrine évangélique : “Les Juifs doivent d'abord retourner à Sion et ensuite viendra le drame final”. » (23)

Cette tradition était aussi celle dans laquelle avait été élevé le grand président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, fils d'un pasteur presbytérien. Il n'y a donc rien d'étonnant au fait que, sous sa conduite, l'Amérique appuyait, dès le début, la déclaration Balfour et l'établissement du mandat britannique en Palestine. C'est ce qui permit au Révérend Norman Maclean de dire :

« Le sionisme réclame de nombreux Juifs nobles comme ses organisateurs. Mais peu nombreux sont ceux qui réalisent que trois hommes qui rendirent cette politique possible étaient chrétiens — un presbytérien américain, un presbytérien écossais, et un baptiste gallois (Wilson, Balfour et Lloyd George). C'étaient eux qui firent entrer cette politique dans les salles de conseil des gouvernements qui contrôlaient la moitié du monde ». (24)

En dehors de la Grande Bretagne, c'était surtout aux Etats-Unis que le support de l'opinion chrétienne à l'égard du sionisme se manifestait le plus. Ainsi furent successivement créés l'American Palestine Committee (en 1931) et le Christian Council on Palestine (en 1942). En 1946, ces deux organismes fusionnèrent en un American Christian Palestine Committee (ACPC). Ce dernier comptait dans ses rangs quelque 20.000 ministres de culte chrétiens. Leur périodique Our Hope accueillit la nouvelle de la création de l'État d'Israël en citant Jérémie, ainsi que Matthieu 24, 31 : “Il enverra ses anges avec la trompette retentissante et ils rassembleront ses élus des quatre vents”.

Il semble que la reconstitution de l'État juif éveilla des sensibilités millénaristes même dans les milieux qui, traditionnellement, ne s'y référaient pas. Ainsi, en France, Paul Claudel salua la création de l'État d'Israël :

« Israël est rentré, et il a repris sa place au foyer paternel, l'anneau a été remis à son doigt, il a repris sa place et son droit de Fils aîné. Il est rentré et il n'y aura plus besoin qu'il sorte ». « Maintenant qu'Israël a réintégré le centre, il est impossible qu'il n'arrive pas quelque chose à la périphérie. La restitution ne peut être que le fondement d'un ordre nouveau à quoi aucun élément de l'humanité ne reste plus étranger ». (25)

Pour sa part, Jacques Maritain écrivit :

« La diaspora ne cessera jamais jusqu'à la grande réintégration ; mais l'ébauche d'un nouveau centre existe maintenant — l'Etat d'Israël, État temporel qui a pourtant une fonction spirituelle à exercer ».

Et rappellant le droit d'Israël à sa terre, fondé dans la promesse faite à Abraham (Genèse 15, 18 et 17, 8 ), il ajoutait :

«... et ce que Dieu a donné une fois est donné pour toujours. Du moins ce don de la terre de Canaan aux tribus d'Israël, par décret divin, est-il matière de foi pour les Chrétiens comme pour les Juifs. » (26)

Le principal soutien à l'État d'Israël dans l'opinion chrétienne occidentale demeure cependant celui des évangélistes fondamentalistes. Ainsi, le célèbre pasteur Billy Graham réalisa le film Son pays. Il y dit :

« Savez-vous ce qui m'impressionne le plus au sujet d'Israël ? Et bien, c'est que Dieu a une longue mémoire. Oui, Dieu a promis de restaurer le peuple juif et il accomplit cette promesse dans son pays. (....) Israël d'aujourd'hui est un témoignage vivant des paroles des prophètes de l'Ancien Testament, et une garantie du retour triomphal du Christ. (...) La renaissance de l'État d'Israël, décidée par les Nations Unies le 29 novembre 1947, est, de loin, le plus important événement biblique du vingtième siècle. »

A ce courant évangélique se rattachent aussi les animateurs de L'Ambassade Chrétienne Internationale à Jérusalem (International Christian Embassy in Jerusalem — I.C.E.J.) Ce mouvement, dirigé par Johann Luckhoff et Jan Willem van der Hoeven, se constitua en 1980 en protestation contre le refus d'un certain nombre d'États de transférer leurs ambassades de Tel-Aviv à Jérusalem. Voulant renouer avec la tradition pionnière, l'I.C.E.J. organisa en 1985 le “Premier congrès chrétien sioniste international” à Bâle. Chaque année, pendant les fêtes de Souccot, que la tradition juive perçoit comme une préfiguration des temps messianiques, l'I.C.E.J. organise un festival religieux et culturel à Jérusalem, auquel assistent habituellement les plus hautes personnalités de l'État juif. L'I.C.E.J. entreprend et finance également de nombreuses actions en faveur de l'immigration juive en Israël et de l'intégration de nouveaux immigrants. L'I.C.E.J. a pour principe de s'abstenir de tout prosélytisme parmi les Juifs, estimant que le peuple d'Israël ne devra se convertir qu'après tous les autres, et que sa conversion ne résultera pas d'une évangélisation, mais d'une claire évidence que la Parousie imposera. Van der Hoeven et ses amis croient, d'ailleurs, que les prophéties annonçant la grande tribulation (Matthieu 24, 15-21 ; Apocalypse 19, 11-21) se sont déjà accomplies à l'époque de Hitler. A ce sujet, on peut relever aussi une coïncidence étrange. Se basant sur Dan 9, 24-27 et Apoc. 11, 2, les «dispensionalists enseignent que la grande tribulation durera trois ans et demi. Or, l'extermination massive des Juifs à l'époque de nazisme commença en juin 1941 et se termina, sur l'ordre de Himmler, dans les dernières semaines de 1944.

Parmi les grandes figures évangéliques, on doit mentionner le pasteur baptiste américain Jerry Falwell, le principal dirigeant du courant appelé “Majorité morale”... et titulaire du prix Jabotinsky. Falwell a notamment déclaré :

« Je crois que le temps des Nations (Luc 21, 24) s'est soit terminé au moment de la prise de Jérusalem par les Juifs en 1967, soit va se terminer dans un avenir pas très lointain. »

Parlant des Juifs et des Chrétiens respectivement, il a affirmé :

« Leurs tâches spécifiques sont différentes, mais les deux sont élus. (....) Jésus a prédit un grand futur royaume pour Israël (Matthieu 19, 28 ; Luc 19, 11-27 ; Actes 1, 6-8). » (27)


Que peut-on dire en guise de conclusion de cette étude des rapports entre le millénarisme et le sionisme ? Si un certain mysticisme sombre facilement dans le charlatanisme, si certaines prédictions ont valu à leurs auteurs le ridicule, il reste tout de même que certaines coïncidences sont troublantes. A celles déjà mentionnées ci-dessus, on peut ajouter le fait que déjà le Zohar (XIIIème-XIVème siècles) avait prévu que le règne d'Ismaël (l'Islam) sur la terre d'Israël durera un temps limité, à l'issue duquel celle-ci passera sous la domination d'Edom (la Chrétienté), qui finalement la remettra aux Juifs. Or, c'est ce qui s'est effectivement passé, l'interrègne chrétien ayant duré exactement trente ans.

Et si l'on croit à la Providence, que peut-on penser du fait que les croyances favorables à la restauration d'Israël s'étaient répandues, depuis des siècles déjà, avant tout dans les nations qui jouent les premiers rôles sur la scène mondiale ? La fameuse prédiction “Qui te bénira sera béni et qui te maudira sera maudit” (Genèse 12, 3) s'impose d'elle-même.

Mais avant tout, l'horrible tragédie du peuple juif pendant la période hitlérienne, suivie de la création de l'État d'Israël, ne peut pas ne pas rappeler le thème majeur du Christianisme : la Crucifixion et la Résurrection. Comme s'il y avait deux “serviteurs souffrants”, un individuel, dont l'image orne les édifices de culte chrétiens, et un collectif — le peuple juif. Dans cette optique, il n'est que naturel que les Chrétiens qui ont repris à leur compte l'espérance messianique d'Israël, assistent celui-ci dans sa renaissance dont l'enjeu est le salut universel.

Si la lecture de ces lignes pouvait donner l'impression que l'attente du Royaume n'est vécue que dans les courants minoritaires, voire marginaux, de la Chrétienté, il peut être intéressant d'entendre la voix d'une figure de proue du Catholicisme français, le Père Teilhard de Chardin :

« L'attente, l'attente anxieuse, collective et opérante d'une Fin du monde, c'est-à-dire d'une Issue pour le monde, est la fonction chrétienne par excellence et le trait le plus distinctif de notre religion. Un instant apparu parmi nous, le Messie ne s'est laissé voir et toucher que pour se perdre (...). C'est une accumulation de désirs qui doit faire éclater le Parousie ».

Certes, Teilhard de Chardin ne semble faire aucun lien entre son attente messianique et la renaissance d'Israël à laquelle il a pu assister. N'est-ce pas là une lacune qui devrait interpeller les consciences chrétiennes ?


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Notes

(1) Barbara W. Tuchman, Bible and Sword, Ballantine Books, New York, 1984, p. 121.
(2) Pierre Jurieu, L'accomplissement des prophéties, chez Abraham Acher, Rotterdam, 1686.
(3) Idem, p. 258.
(4) Idem, p. 259.
(5) Idem, p. 263.
(6) Idem, p. 265.
(7) Idem, p. 266.
(8) Isaac Newton, Ecrits sur la religion. Traduits et commentés par Jean-François Baillon, Gallimard, 1996, p. 249.
(9) Michael J. Pragai, Faith and Fulfilment, Ed. Vallentine-Mitchell, 1985, p. 18.
(10) Egal Feldman, Dual destinies, University of Illinois Press, 1990, p. 150.
(11) Jan Willem van der Hoeven, Babylone ou Jérusalem. Ed. «Chalom Israël», France, 1996, p. 132.
(12) B.W. Tuchman, op. cit., p. 175.
(13) M. J. Pragai, op. cit., p. 45.
(14) Société britannique et étrangère pour promouvoir la restauration de la nation juive en Palestine.
(15) E. Feldman, op. cit., p. 151.
(16) Traité Ketoubot 111a.
(17) William E. Blackstone, Jésus revient, édition de 1917, p. 224.
(18) E. Feldman, op .cit., pp. 94-95.
(19) J. W. van der Hoeven, op. cit., p. 136.
(20) M. J. Pragal, op. cit., p. 78.
(21) Chaïm Weizmann, Trial and Error. The Jewish Publication Society of America, Philadelphia, 1945, p. 157.
(22) David Lloyd George, The Truth about the Peace Treaties. Victor Golanz, Londres, 1938, volume 11, p. 1139.
(23) Arthur W. Kac, The Death and Resurrection of Israel. Baker Book House, Grand Rapids, Michigan, 1969, p. 84.
(24) Normand Maclean, His Terrible Swift Sword. Christian Council on Palestine, New York, 1941, p. 32.
(25) Paul Claudel, Philadelphie, p. 344 ; cité par Ruth Reichelberg, in Etude sur le thème de l'exil d'Israël dans le théâtre et l'œuvre exégétique de Claudel. Ed. A. G. Nizet, Paris, 1976, p. 209.
(26) Jacques Maritain, Oeuvres complètes, Ed. Saint Paul, Paris, 1985, volume 10, pp. 651-652.
(27) Essential Papers on Jewish-Christian Relations in the United States. Edited by Naomi W. Cohen, New York, University Press, 1990, pp. 281-282.

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Martin JANECEK

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