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Krauthammer, Charles

La puissance de la foi, par Charles Krauthammer

08/04/2005
Jewish World Review, 4 avril 2005, 24 Adar II 5765 ,

Texte original anglais : “The Power of Faith".

Traduction française : Menahem Macina.


«Le Pape ? Combien a-t-il de divisions ?». C’est à Staline que nous devons cette définition, qui reste la plus célèbre, de la philosophie cynique, si à la mode de nos jours, que l’on nomme "réalisme" - à savoir : l’idée que la seule chose qui compte, en définitive, dans les relations entre nations, c’est la puissance.

Si Staline a pu dire cela, c’est qu’il n’a jamais rencontré Jean-Paul II. Nous venons de perdre l’homme dont la vie a constitué la plus radicale réfutation de ce "réalisme". Au cours des dix années qui ont suivi son élévation à la papauté, Jean Paul II a donné sa réponse à Staline et à son époque, plus qu’on ne le pense, plus qu’on ne peut l’imaginer.

L’histoire se souviendra des nombreuses réussites de ce Pape, en particulier sa préservation zélée de la foi traditionnelle de l’Eglise en la sainteté de la vie, qui interdit qu’elle rompe les amarres et soit entraînée à la dérive des conceptions à la mode en matière d’avortement, d’euthanasie et de "qualité de vie". Mais, par-dessus tout, on se souviendra de lui comme de l’homme qui a suscité, entretenu et attisé le flambeau de la liberté en Pologne et dans le reste de l’Europe de l’Est, amenant finalement, de manière incroyable, à l’effondrement total de l’empire soviétique.

Je ne suis pas un parangon de foi, mais j’estime qu’il est difficile de ne pas soupçonner l’intervention de quelque main providentielle, lors de l’apparition, au Vatican, il y a 27 ans, de la fumée blanche annonçant que le cardinal polonais avait été choisi pour diriger l’Eglise catholique. C’est précisément au moment où l’Occident en avait le plus urgent besoin, qu’un champion nous a été envoyé. On a du mal à se remémorer aujourd’hui à quel point l’époque était sombre. Les quinze mois qui suivirent l’élection du Pape marquèrent l’apogée de la marée du communisme soviétique et la chute dans les profondeurs de l’abîme pour le monde libre, suite à l’effondrement du Vietnam.

A cette époque, les défaites se succédaient. Le Vietnam envahissait le Cambodge, renforçant l’hégémonie soviétique sur toute l’Indochine. La révolution de Khomeiny balayait l’emprise stratégique de l’Amérique au Moyen-Orient. Le Nicaragua tombait aux mains des Sandinistes - premier régime allié des soviétiques sur le territoire continental de l’hémisphère occidental. (Et, tel un coda [1] musical, ignoré mais ironique, des marxistes accédaient au pouvoir à Grenade également). Enfin, les Soviétiques envahissaient l’Afghanistan.

Et c’est précisément au moment de cette débandade et de ce désarroi du monde libre, qu’un miracle se produit. L’Eglise catholique, rompant avec près de 500 ans de tradition, s’en remet à un obscur non-Italien – un Polonais qui, comprenant profondément la difficulté de la situation en Europe de l’Est, se lève pour devenir, à l’instar de Roosevelt, Churchill et Reagan, l’un des grands libérateurs du XXe siècle.

La première grande mission de Jean Paul II fut de ramener son Europe orientale natale à la civilisation. Cela commença par sa visite en Pologne, en 1979, qui symbolisait et incarnait un humanisme spirituel aux antipodes du matérialisme sans âme et de la décomposition du défunt marxisme-léninisme. En se rassemblant pour l’écouter et prier avec lui, des millions de gens commencèrent à prendre conscience de leur pouvoir et à se doter de la structure institutionnelle – la vibrante église polonaise – autour de laquelle ils pouvaient se mobiliser.

Et c’est ce qu’ils firent. Ce n’est pas par accident que Solidarité, le fer de lance de la révolution en Europe de l’est, naquit juste un an après la première visite du Pape. Mettant en oeuvre une brillante et subtile diplomatie, qui ne défia jamais ouvertement le système soviétique, mais entretint et justifia chaque courant d’opposition, souvent au sein même de l’église locale, Jean Paul II devint la figure-charnière des révolutions basées sur le pouvoir du peuple, en Europe de l’Est.

S’il est vrai que le succès de ces mouvements populaires a démontré la force des idées et a prouvé que le réalisme avait tort, il ne faut pas pour autant céder aux illusions idéalistes : le pouvoir du peuple ne peut l’emporter que sur une oppression qui a perdu confiance en elle-même. Quand le communisme soviétique avait encore suffisamment conscience de son caractère incontournable dans l’histoire, pour envoyer des tanks contre le peuple dans les rues – en Hongrie, en 1956, en Tchécoslovaquie, en 1968 –, le pouvoir du peuple était inefficace.

Mais, dans les années 1980, la sphère soviétique était à la fois trop grande et trop décadente. Et un nouveau Pape apportait non seulement l’espoir, mais l’habileté politique aux nations captives qui aspiraient à devenir libres. Il démontra ce que l’Europe avait oublié et que Staline n’avait jamais connu : la puissance de la foi en tant qu’instrument de mobilisation politique.

Conformément à la vision salutaire et profondément humaine de ce Pape, la puissance de la foi a conduit à la libération de la moitié d’un continent. Conformément à la vision barbare et nihiliste des djihadistes de l’Islam, la puissance de la foi a engendré la terreur et le chaos. A lui seul, ce contraste, qui nous est apparu, sans risque d’erreur, depuis le 11 septembre [2] suffirait à justifier notre reconnaissance envers Jean Paul II. Mais nous le pleurons pour davantage que cela. Nous le pleurons parce qu’il a restauré la force de l’idée occidentale de la liberté de l’esprit humain, à une époque où le doute et le désespoir étaient les plus profonds. Et parce qu’il nous a conduits à ce grand moment [3] qui rend possibles, aujourd’hui, et la foi et la liberté.

Charles Krauthammer


© Jewish World Review pour l’original anglais et debriefing.org et M. Macina pour la version française


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Notes de la Rédaction de Debriefing.org

[1] Coda : fin, conclusion d’un morceau de musique, ex. : Coda d’une fugue. (Le Petit Robert).
[2] Il s’agit, bien sûr, des terribles attentats de Manhattan et de Washington, perpétrés par des terroristes islamistes, le 11 septembre 2001.
[3] Traduction approximative de la phrase anglaise suivante : «...for seeing us through to today’s great moment of possibility for both faith and freedom». A tort ou à raison, il me semble y discerner une allusion à la bénédiction juive, shehevi’anou wehigi‘anou la‘et hahi’ oulazman hazeh

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Mis en ligne le 08 avril 2005 sur le site Debriefing.org.