Ensuite le juge appelle les témoins convoqués par la défense. Le premier, Francis Balle, professeur d'université, spécialiste des médias, ancien membre du CSA, résume l'affaire en une seule phrase : Les faits sont sacrés, le commentaire libre. Quand on n'est pas certain de vérifier la véracité des faits, on ne publie pas.
Deuxième témoignage, celui du journaliste Luc Rosenzweig, qui a vu les fameuses 27 minutes de France 2, avec deux autres confrères, Jeambar et Leconte. Il précise, durant l'interrogatoire du juge, que les journalistes utilisent des fixeurs quand ils travaillent au Proche-Orient. Des hommes censés les aider dans leur enquête. Luc Rosenzweig rappelle aussi qu'il a tenté de faire une contre-enquête : sans résultat. Tous ceux qu'il a voulu rencontrer se sont défilés. Pour lui, la version de la mise en scène a plus d'exactitude que celle de France 2″.
Troisième témoin, Richard Landes, professeur d'histoire à Boston, animateur du
site SecondDraft. Il est l'inventeur du terme pallywood, après avoir visionné les rushs de Reuters - agence qui était aussi présente le jour ou Talal Abou Rahmé a filmé la scène de l'enfant derrière le baril. Selon lui, le plus terrible est la réponse de Charles Enderlin à cette question : Sur 27 minutes, on voit des Palestiniens faire des mises en scène, pourquoi, alors, diffuser des images qui peuvent être fausses ? Charles Enderlin répond : ils font toujours comme ça. La mise en scène de la mort du petit Mohamed est sûre à 95 % pour Richard Landes.
Dernier témoin, Gilles Hubert, auteur du livre Contre-expertise d'une mise en scène. Au départ, pour l'auteur, cette affaire est une énigme à décrypter. Il découvre, au fur et à mesure de son enquête, qu'il existe un faisceau de présomptions qui fait que personne ne peut dire ce qui s'est passé. Il faut faire une nouvelle enquête et repartir à zéro.
Après la pause vint la plaidoirie de l'avocate de France 2. A noter qu'elle n'a posé aucune question aux quatre témoins. Elle commence par énumérer les qualités du correspondant de la chaîne nationale au titre de sa longue expérience. Elle tente ensuite de démonter la thèse de la mise en scène. Pour elle, deux des témoins sont liés à la Mena (ce qui est avéré), donc non crédibles. La Mena est une agence qui a fait une enquête partisane et surréaliste, selon l'avocate. Elle cite aussi un jugement du tribunal de Tel-Aviv du 14 mars 2006 et un éditorial du journal Haaretz, qui qualifient la thèse de la Mena de superficielle, de bizarre. Aussi, après une demi heure de plaidoirie, elle demande un euro symbolique pour diffamation.
Avant de quitter le tribunal, j'ai tout de même décidé d'entendre la jeune procureur. Résumé de son exposé : Les médias sont responsables devant les citoyens, il faut des preuves, des faits. Certes, les propos de Monsieur Karsenty sont diffamatoires, mais les preuves avancées par la défense sont convaincantes. Pourquoi France 2 ne montre-t-elle pas les rushs censés la disculper ? On est dans une guerre des images, un minimum de prudence aurait été nécessaire avant de montrer cela. Où sont les témoins de la partie civile ? On reste sur un sentiment de frustration. De l'autre côté, on a apporté des témoignages, des preuves, on s'est confronté à l'autre. La relaxe est donc demandée.
20 h tapante, je pars du tribunal, le procès n'est pas terminé mais l'essentiel a été dit. Après quatre heures de débats intenses, le verdict sera rendu le 19 octobre.