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A-Dura / France2 ; des origines (2001) jusqu’au 15 novembre 2007

Procès Al-Durah : état d’esprit de la France du début du XXIe siècle

05/09/2006
Le 14 septembre s’ouvrira le premier des trois procès en diffamation, intentés par France 2 et son correspondant permanent en Israël, Charles Enderlin, à l’encontre de trois personnes privées qui n’ont pas ménagé leurs critiques envers la chaîne de télévision nationale française et son journaliste, pour leur couverture médiatique, qu’ils estiment partisane, voire mensongère, de cette affaire. L’analyse que nous vous présentons ci-après est due à un professeur américain de sociologie, de l’université de Boston. Médiéviste et spécialiste des mouvements millénaristes et apocalyptiques, ce chercheur distingué (il est titulaire d’un doctorat de l’université de Princeton) n’a pas cru galvauder son savoir en documentant, de manière approfondie et extrêmement technique, ce qui est devenu "l’affaire Al-Durah". À la différence de bien d’autres analystes, le professeur Landes ne cultive pas l’anathème, ni ne recourt aux "J’accuse" ou aux lettres enflammées pour dénoncer la couverture médiatique du phénomène Al-Durah, qui a pris, ces dernières années, la tournure d’une version islamique des accusations de crimes de sang, prétendument perpétrés par des Juifs (blood libels). Il s’est fait, au contraire, une spécialité de l’analyse rigoureuse de ce cas particulier, qu’il considère comme emblématique et révélateur de la haine antijuive, aussi irrédentiste qu’endémique, qui n’est pas, tant s’en faut, l’apanage exclusif des islamistes fanatiques, mais sourd également dans l’inconscient collectif de très nombreux Occidentaux. Nous recommandons la lecture intégrale de cette traduction réalisée par et pour notre site et nous invitons chacun, chacune à en faire connaître largement la teneur. Si les trois personnes mises en examen dans cette affaire sont condamnées, c’est la libre expression de TOUS LES JUIFS qui sera mise en péril. (Menahem Macina).

Article original : The Al Durah Trials: Portrait of French Culture at the Beginning of the 21st Century
par le professeur Richard Landes * 

Trois procès se dérouleront à Paris cet automne au Palais de Justice de l’île de la Cité autour de l’affaire Al-Durah.

palais de justice
Palais de Justice

J’assurerai personnellement, pour ce blog, la couverture de ces trois procès, et j’encourage chacun à suivre de près leur déroulement car ces procès - leurs problématiques, les mécanismes judiciaires, les réactions de l’opinion - nous en apprendront beaucoup sur la société française à l’aube du XXI e siècle. Pour cela, je m’efforcerai de publier quotidiennement ce qui ressortira des débats, les enjeux et les tendances qui apparaîtront. Ce premier article est un résumé de l’ensemble des procédures.

  1. Introduction
À partir du 14 septembre 2006 se tiendront successivement les trois procès de plusieurs citoyens français qui ont publiquement critiqué, sur des sites Internet, la couverture de l’affaire Mohammed Al-Durah par la chaîne publique France 2. Ces actions ont toutes été intentées au titre de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, qui protège les individus, groupes et religions des accusations diffamatoires qui « portent atteinte à l’honneur ou à la considération » des individus ou institutions concernées en l’occurrence, France 2 ou Charles Enderlin.

Les déclarations à l’origine de ces poursuites sont modérées au regard des normes américaines :

« Venez manifester contre l’énorme manipulation de France 2… »
« Charles Enderlin a commis de graves fautes professionnelles… »
« de graves présomptions de désinformation planent sur cette affaire… »
« l’obstination de France 2 [à refuser l’ouverture d’une enquête] est une brutale et inacceptable obstruction à la recherche de la vérité et à sa manifestation. »
Cependant, beaucoup de ceux que j’ai consultés sur ce dossier pensent que France 2 gagnera. « La justice française n’est pas la justice américaine, m’a rappelé un Français, c’est joué d’avance. »

Ces audiences sont toutes convoquées devant la dix-septième chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris. C’est une salle d’audience majestueuse du Palais de Justice, haut lieu de la justice française.

TGI
Tribunal de Grande Instance de Paris

Les débats seront plutôt courts, deux à trois heures pour chaque procès, et les jugements devraient être rendus plusieurs semaines après.

Deux de ces procédures ont été initiées par France 2 et Charles Enderlin fin 2002, quand sont apparues les premières preuves de grave négligence ou de manipulation criminelle, entraînant des manifestations autour de l’affaire. Ces éléments de preuve étaient un court documentaire de l’agence Mena et le reportage, plus long, d’Esther Schapira Trois balles et un enfant mort. La troisième, mais qui sera jugée en premier, a débuté deux ans plus tard et concerne un article de Philippe Karsenty, sur son site de surveillance des médias, Media Ratings, dans lequel il affirme explicitement que le reportage Al-Durah est une mise en scène et que des têtes [à la direction de France 2] devraient tomber. Les poursuites ont été lancées à une époque où la version de France 2 était pratiquement admise par tous, y compris par les Juifs. En ce temps-là, France 2 pouvait compter sur un large soutien des autres journalistes. Les plaignants tentent de s’appuyer sur la loi de 1881, conçue pour empêcher les journalistes d’abuser de la liberté de la presse pour diffamer des personnes, pour réprimer la critique publique d’une négligence journalistique qui diffame tout un peuple.

Mais depuis, bien des choses ont changé. Le texte de Fallows dans Atlantic Monthly, de nombreux articles sur le Web et le billet de Nidra Poller dans Commentary ont ébranlé les milieux informés. Seuls ceux qui n’ont pas eu connaissance des éléments apparus adhèrent encore à la thèse 1 (le petit Mohammed tué délibérément par les Israéliens) même si la plupart des autres n’osent envisager la thèse 5 (mise en scène). De plus, les documents publiés sur le site Second Draft permettent à tout un chacun de se faire sa propre opinion, et le terme Pallywood s’est non seulement répandu, mais a encouragé un regard sceptique sur les efforts palestiniens et aujourd’hui libanais de produire de nouvelles images emblématiques de sympathie et de haine.

Mais cette évolution va bien plus loin, jusqu’à toucher la crème des médias français. En novembre 2005, le scandale a failli éclater quand deux journalistes indépendants, Daniel Leconte, d’Arte et Denis Jeambar, de l’Express, ont visionné les rushes du caméraman palestinien Talal Abou Rahmeh, filmés dans la demi-heure précédant l’affaire. Leur embarras était palpable. Apparemment, Denis Jeanbar et Daniel Leconte ont été aussi surpris que je l’avais été [en découvrant ces rushes en octobre 2003], et ont exprimé leur sentiment sur ces mises en scène à répétition. Le patron d’Enderlin leur fit la même réponse qu’Enderlin m’avait faite : « Oh, ils font ça tout le temps. » À quoi Denis Jeanbar répondit « peut-être que vous, vous le savez, mais pas les téléspectateurs. »

Et ils ne le savent toujours pas. Les mécanismes qui préservent les médias d’avoir à admettre leur erreur dans cette affaire se sont déployés. Des gens influents n’ont pas ménagé leurs efforts pour détourner les deux journalistes indépendants du dossier. Si le public pouvait voir ces rushes, ce trouble privé pourrait se transformer en catastrophe fatale pour France 2.

En fin de compte, les enjeux ne résident pas dans les subtilités des méandres de la justice française, mais dans l’aptitude de la France à faire face aux défis du XXI e siècle. C’est une affaire Dreyfus à l’échelle internationale ; un succès ou un échec auront des conséquences mondiales.

  1. Contexte de l’affaire
Le reportage sur la mort du jeune Mohammed Al-Durah a agi dans le monde arabo-islamique et, dans une moindre mesure, dans les milieux médiatiques et intellectuels de l’Occident, comme une accusation, renforcée par la puissance de l’image, de crime rituel. Un père assiste, impuissant, au meurtre de sang froid par les Israéliens, de son fils, pathétique et terrorisé. Les Israéliens tuent délibérément des enfants innocents et sans défense. En Occident, ce document a été perçu comme la preuve visible de la nocivité d’Israël et une cause bien compréhensible de la révolte d’un peuple coalisé en lutte pour son indépendance.

Presque aussitôt, dans toute l’Europe, des manifestations amalgamant extrême gauche et immigrés musulmans ont dénoncé la barbarie d’Israël. La véhémence de ces protestations répétées a souvent dégénéré en violences, en particulier contre les Juifs. L’Europe a maintenant sa "rue arabe", avec à la clef une vulnérabilité accrue de l’ordre public et un retour en force du discours antisémite.

Manifestation place de la République
Manifestation place de la République

Mais les faits ne concordent pas avec la thèse d’un crime israélien délibéré ni même avec celle d’une responsabilité accidentelle, et l’icône a opéré moins comme un appel à la libération de la Palestine qu’à une incitation au djihad mondial. Les Européens qui ont cru voir dans cette image l’occasion de relativiser la culpabilité de l’Holocauste ont en réalité, face à leurs populations musulmanes, agité le drapeau de la Guerre Sainte, qui pourtant les vise, en tant qu’infidèles, au moins autant que les Israéliens, et avalisé, ou tout au moins ignoré, les agressions de plus en plus inquiétantes contre les Juifs.

L’affaire Al-Durah est un récit aux multiples facettes, riche d’enseignements sur le cours dérangeant des choses en Europe et en Occident depuis l’an 2000. Elle met en jeu :
  1. L’interprétation gauchiste erronée du conflit israélo-arabe comme une lutte d’indépendance du peuple palestinien plutôt que comme un théâtre du djihad mondial, qui amène les Européens à faire cause commune, contre eux-mêmes, avec les djihadistes.
  2. La manière dont cette rhétorique pro-palestinienne a prolongé la "rue arabe" jusqu’en Europe et renforcé l’islamisme et le djihadisme dans le monde.
  3. Le rôle des médias français et européens dans ce processus, et l’extraordinaire aveuglement du public français sur les questions de l’Eurabia et du djihad mondial.
  4. Le sens profond de l’antisionisme dans la perception par les Européens de l’image Al-Durah, et comment cette affaire, véritable accusation moderne de crime rituel, a ouvert les vannes à la fois à l’antisémitisme islamique et à davantage d’antisionisme européen avoué.
  5. La façon dont les dirigeants politiques français et européens ont ignoré la montée de l’antisémitisme chez eux, par des dénégations répétées.
  6. le lien entre antisionisme et antiaméricanisme et l’étendue du ressentiment dans l’attitude de la France.
  7. Les relations étroites entre les médias français, en particulier l’AFP, et la caste diplomatique du Quai d’Orsay.
  8. Le fonctionnement de l’appareil judiciaire français, qui a encouragé la violence contre les Juifs par ses condamnations bénignes des propos et actes judéophobes, et qui maintenant est instrumenté pour faire taire toute critique.
  9. Par-dessus tout, les péripéties de l’affaire Al-Durah en France depuis six ans illustrent douloureusement les dysfonctionnements de l’idéologie française et le mode d’action d’Eurabia. Dans les raisons et les conséquences du succès des productions pallywoodiennes auprès des responsables des médias, nous discernons à quel point l’Europe est devenue réceptive à l’islamisme agressif et au djihadisme. Les médias européens sont étonnamment crédules devant des reportages si manifestement malhonnêtes.
Si le public pouvait voir la vidéo Al-Durah en entier (les rushes de Talal Abou Rahmeh) je pense que sa réaction serait la surprise, et l’indignation contre les médias. La corrélation directe entre les manipulations de l’information et la popularité des thèses antisionistes deviendrait évidente Mais en l’absence de la vidéo complète, la complaisance avec laquelle les Européens ont "gobé" le meurtre du petit Mohammed par les Israéliens, a aidé à faire passer la supercherie.

Sur le même mode, les nouvelles épouvantables en provenance de Cana, au Liban, ont déclenché un appel horrifié à un cessez-le-feu immédiat. Les Occidentaux sont victimes de la manipulation des images par leurs ennemis, car leurs médias acceptent sans recul critique, sinon avec enthousiasme, ces images trompeuses et ces reportages bidonnés. Compte tenu de cette synergie entre malveillance islamiste et crédulité médiatique, comment l’opinion publique occidentale pourrait-elle prendre les décisions intelligentes ?

L’affaire Al-Durah symbolise la faillite des médias français qui ont bien du mal à être à la hauteur de leur code déontologique. Les conséquences de cette faute-là ont été catastrophiques à la fois pour les Israéliens, dont ils ont détruit la réputation, et pour les Palestiniens, entraînés par cette image dans une Intifada perdue. Des atteintes graves ont aussi été portées au tissu social des sociétés civiles de par le monde. Si des médias indépendants et responsables, et par conséquent raisonnablement pertinents, sont les yeux et les oreilles de la société civile, alors nous survolons en aveugles un terrain très dangereux. L’aptitude des juges français à défendre le droits des citoyens à critiquer le travail des médias et à rendre publiques ces critiques, à examiner impartialement les éléments de preuve qui leur sont présentés, et à comprendre les enjeux sous-jacents, c’est tout cela qui sera en jeu cet automne au Palais.

Beaucoup de choses, dans ce monde troublé, seront suspendues à leur balance. Plus les gens seront informés, plus les juges soupèseront leur verdict, et plus nous serons en droit d’espérer que la France tranchera dans le sens de la sagesse, qu’il s’agisse des médias ou de la loi. Et si les tribunaux de la République en venaient à condamner les accusés, tous ceux qui sont aujourd’hui attentifs sauraient quel crédit accorder à la société française, aujourd’hui et dans les années à venir.

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© Richard Landes * et The Augean Stables, pour la version originale.
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* Richard Landes est médiéviste. Il enseigne au département d’histoire de l’Université de Boston. Il est spécialiste des origines de la société européenne au tournant du premier millénaire. Il a obtenu sa licence à l’Université de Harvard et son doctorat à l’Université de Princeton. Il a également étudié à l’Ecole Normale Supérieure de Paris. Le Docteur Landes a publié divers ouvrages, dont une Encyclopédie du Millénarisme et des Mouvements Millénaristes (Routledge 2000). Il achève actuellement un livre sur ce thème, intitulé Le Ciel sur la Terre : les Variétés d’Expériences Millénaristes (Cambridge University Press), dont le dernier chapitre traitera du Jihad mondial.
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Notes de la Rédaction de Debriefing.org
Lire, entre autres, sur debriefing.org :
Jihad, Apocalypse et antisémitisme, Richard Landes (interview)
Un dossier troublant : l’invention du meurtre de Mohamed A Dura…

Voir aussi notre dossier A-Dura - France2 (affaire), dans lequel figurent quelque 130 articles de divers auteurs exprimant des points de vues différents, voire antagonistes, à propos de cette affaire. Et, bien sûr, pour ceux qui maîtrisent bien la langue anglaise, consulter les deux sites du professeur Landes :
Second Draft et Augean Stables.
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Mis en ligne le 12 septembre 2006 sur le site debriefing.org