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Israël (Société - mentalités)
Parti pris anti-israélien

L’hostilité envers Israël a joué un rôle dans la mort d’Ilan Halimi, par Judea Pearl
23/04/2006

 
Libre opinion parue dans Le Monde, édition du 31.03.06.
 
Traduction de l’anglais par Michaël Ferguson, revue et corrigée par M. Macina.


Tandis que le débat public autour de l’horrible meurtre d’Ilan Halimi retombe dans le schéma idéologique habituel, il peut être instructif de prendre du recul et de s’interroger sur le rôle de la société dans cette tragédie. Il est essentiel, notamment, de porter un regard critique sur le rôle des médias. Ils contribuent à créer un tel climat, que des bandes criminelles en viennent à choisir des Juifs plutôt que toute autre proie, et qu’il devient possible de torturer longuement un être humain, au mépris de tout sentiment naturel d’empathie.

L’empathie, c’est l’identification avec l’"autre", ce qui oblige à reconnaître à cet "autre" des qualités humaines égales : la société en fait preuve lorsqu’elle garantit à ses membres dignité et respect. Pendant longtemps, malheureusement, les Juifs, en tant que groupe, n’ont pu bénéficier, dans la société française, de cette dignité et de ce respect : ils ont été diffamés, diabolisés, déshumanisés.

Certes, dans les médias français d’aujourd’hui, la déshumanisation concerne seulement les Israéliens et non tous les Juifs. Et les Juifs français ne sont plus haïs pour leur croyance religieuse ni accusés de déicide. Ils ne sont plus diabolisés que pour un seul crime : celui d’aimer ce "petit pays de merde", selon l’expression utilisée par un ambassadeur français pour parler d’Israël [1]. Un pays qui, si l’on en croit une enquête de 2005, est considéré par une majorité d’Européens comme "la plus grande menace pour la paix mondiale" [2]. La malchance d’Ilan Halimi aura été que les gangsters de Bagneux ont pris ces accusations au pied de la lettre : puisque l’on sait qui sont les responsables des problèmes du monde, on peut cogner dessus impunément.

En autorisant toutes les attaques contre Israël et le sionisme - deux symboles chéris par la communauté juive française - et en refusant à cette communauté la possibilité équitable de plaider la cause d’Israël, les médias ont, dans les faits, ostracisé les Juifs de France. Si l’on ajoute à cela les émissions antisémites déversées par les télévisions du Moyen-Orient, on comprend mieux la barbarie, l’inexplicable absence d’humanité de ceux qui ont enlevé Ilan.

Comment, en effet, des habitants de Bagneux respecteraient-ils la vie d’Ilan, s’il aime l’étoile de David, c’est-à-dire le symbole le plus méprisé d’Europe après la svastika ? Un symbole que les médias français n’associent jamais à rien de positif depuis au moins dix ans. Quelle empathie Ilan pouvait-il attendre de ses ravisseurs, alors que le symbole même de son identité n’éveillait que le mépris dans leurs cerveaux pavloviens ?

Comment ont-ils pu rester sourds, durant vingt jours interminables, à ses cris sans fin, mêlés aux supplications de sa mère, au téléphone ? Il faut qu’ils se soient convaincus que ce jeune homme méritait un traitement inhumain, soit en vertu de son appartenance à l’engeance détestée, soit parce qu’il était cousin de ces "monstrueux soldats israéliens", que la télévision leur présentait, jour après jour, sous l’aspect de tueurs sans visage d’enfants palestiniens.

Ou peut-être se sont-ils souvenus de la vidéo montrant Mohammed Al-Doura, cet enfant palestinien mourant, que France 2 fut si prompte à diffuser, en septembre 2000, et dont certains contestent la véracité [3]. Ces images ont été reprises partout, avec opiniâtreté et persévérance. Tant et si bien qu’elles se sont retrouvées aux mains des assassins de Daniel Pearl, au Pakistan, et qu’ils les ont utilisées dans leur épouvantable vidéo pour justifier leur crime : c’est un rappel sinistre des conséquences que peut avoir un journalisme irresponsable.

Nous ne risquons rien à parler des gangsters de Bagneux, mais peut-être un peu plus à dénoncer les médias anti-israéliens. Mais, si la mort d’Ilan Halimi doit marquer nos consciences de façon indélébile, il est vital de soumettre à un examen critique les piliers sacrés de notre société et particulièrement ceux qui médiatisent la réalité. Ceux qui répandent du matériau inflammable, tout en sachant que des fous circulent avec des allumettes, ne peuvent être exonérés de toute responsabilité lorsque l’incendie éclate. La responsabilité suppose un effort conscient pour cesser de diaboliser les autres sociétés, y compris celle d’Israël. Leur histoire et leurs traditions doivent être présentées avec respect, l’humanité propre à leurs peuples doit être décrite avec honnêteté.

La manière d’agir des médias est destructrice pour la société française, non parce qu’elle offense une partie des citoyens français, mais parce que la diabolisation d’un groupe, quel qu’il soit, déchaîne les pires instincts de la société.
 
Judea Perl *

* Universitaire, président de la Fondation Daniel Pearl, du nom de son fils, reporter pour le Wall Street Journal, assassiné par des terroristes, au Pakistan, en février 2002. J. Pearl enseigne l’informatique à l’université de Californie, à Los Angeles. On consultera avec profit une description de sa carrière (en anglais), sur le site de l’UCLA.
 

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Notes d’upjf.org

[1] Pour mémoire : il s’agit du propos grossier tenu à son hôte, Lord Black of Crossharbour, propriétaire du Daily Telegraph, par Daniel Bernard, alors ambassadeur de France en Grande Bretagne, lors d’une soirée mondaine, en décembre 2001. Bernard exprimait ainsi son sentiment selon lequel la crise internationale avait été causée par "ce petit pays de merde : Israël" (that shitty little country Israel). D’après Mme Amiel, la femme de Lord Black (qui a ébruité l’incident), l’ambassadeur aurait ajouté : "Pourquoi devrions-nous courir le risque d’une troisième guerre mondiale à cause de ces gens-là ?" (Why should we be in danger of World War Three because of these people ?). D’après The Guardian et The Times, du 19 décembre 2001. Voir : M. Macina, "Comportements non diplomatiques: quelques précédents notoires".
 
[2] "Dans un sondage Eurobaromètre de novembre 2003, une majorité d’Européens a désigné Israël comme la plus grande menace pour la paix du monde. Globalement, 59 pour cent des Européens ont placé Israël au sommet, avant des pays tels l’Iran et la Corée du nord. En Hollande, ce nombre a atteint 74 %." (Voir, sur le site "Objectif Info", l’article de Robin Sheperd, "En Europe, une fixation malsaine sur Israël").
 
[3] Le site debriefing.org a mis en ligne des dizaines d’articles concernant cette affaire.
 
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[Texte aimablement signalé par J.-M. Canitrot.]
 
Mis en ligne le 23 avril 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org