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- Le but principal du Jihadisme moderne, mouvement apocalyptique et cataclysmique, est la domination de l’Islam sur le monde. Au nom de revendications millénaristes, l’islamisme promet qu’une fois son autorité établie partout la paix régnera sur le monde.
- Le Jihad, comme guerre millénaire, agit aujourd’hui principalement à deux niveaux. Premièrement, celui d’une violence ouverte et revendiquée ; son agression apparaît dans la plupart des espaces où des majorités musulmanes partagent une frontière avec une autre culture. Le second niveau s’exprime par ce que l’on pourrait appeler la démopathie, c’est-à-dire l’invocation de valeurs particulières à une société pour saper le système démocratique de l’intérieur.
- Dès son origine, le texte des Protocoles des Sages de Sion, un faux apocalyptique présentant les étapes d’une supposée conspiration juive pour gouverner le monde, fut le document favori des judéophobes. Après la Deuxième Guerre mondiale, parmi ses «partisans» les plus enthousiastes, on a pu rencontrer des intellectuels et des élites politiques du monde arabe.
- Il existe une convergence significative entre le Hamas religieux et l’O.L.P. « laïque » quant à leur utilisation d’une rhétorique apocalyptique. Elle se caractérise par la théorie d’une conspiration mondiale, la guerre totale, un antisémitisme virulent, le mépris pour la vie humaine et le meurtre d’enfants.
Richard Landes enseigne l’histoire médiévale à l’Université de Boston. Il explique que dans les cultures monothéistes modernes, la pensée apocalyptique impliquait souvent un antisémitisme visant l’extermination. Selon lui, le Jihadisme moderne en est l’exemple contemporain.
L’Essentiel de la Pensée ApocalyptiqueLandes explique précisément quelles sont les caractéristiques d’une pensée apocalyptique :
«Il s’agit de la croyance en une transformation cosmique imminente, la prochaine transformation du monde pouvant prendre deux formes : la première, selon laquelle le monde va entièrement disparaître (l’eschatologie), et la seconde qui envisage l’éventualité de l’avènement de l’Ere messianique. Cette dernière espérance est souvent appelée «millénarisme» (mille = 1000, anni = années) non à cause de l’apparition d’un marqueur de 1000 ans [comme l’année 2000], mais parce qu’il promet "un royaume messianique de 1000 ans"».
«Sous ses formes modérées, le millénarisme existe dans toutes les cultures puisque la plupart des humains portent l’espoir fondamental d’une amélioration du monde. En revanche, il est plus rare que des croyances millénaristes deviennent apocalyptiques, qu’elles balaient des groupes, des mouvements et des populations entières dans une croyance frénétique que le millénaire est advenu !»
«Parmi les partisans d’une transformation apocalyptique imminente, on rencontre deux écoles principales. D’une part, les «passifs», majoritaires, expliquent : «Dieu sera la cause de la transformation menant à la fin des temps ou au millénaire terrestre». D’autre part, les plus activistes proclament : «Nous sommes les agents de Dieu et nous devons provoquer la transformation apocalyptique». Convaincus que l’apocalypse appelle à la destruction cataclysmique, ils estiment pouvoir sauver le monde en le détruisant ; le plus souvent leurs cibles premières sont les Juifs et le Judaïsme».
«Hitler aspirait à un Reich de mille ans, un empire millénaire. Cela a constitué la quintessence des aspects les plus négatifs de son action violente et apocalyptique. Le nazisme fut le résultat explosif d’un cocktail toxique fait de conspirationnisme, de l’exploitation du ressentiment de la population allemande, et de mépris total de la vie humaine. Pour convaincre, le nazisme utilisa toujours un registre de discours lié au salut par la suprématie de la race aryenne. Il put ainsi inspirer les sociétés «modernes», capables d’utiliser la technologie sophistiquée et de s’engager dans les actions les plus inhumaines avec bonne conscience. L’Holocauste fut un acte apocalyptique».
Les Protocoles des Sages de Sion«Tant dans le Christianisme que dans l’Islam, des courants tiennent le Judaïsme pour un ennemi mortel de leur foi. Ces mêmes personnes sont particulièrement sensibles aux théories d’une conspiration cosmique. Le faux des
Protocoles des Sages de Sion se veut une description de cette conspiration tri-millénaire des Juifs pour asservir l’humanité».
«Les
Protocoles sont un rapport imaginaire qui aurait été établi lors du premier Congrès Sioniste en 1897. Conçu au début du XXe siècle, ce document prétendait constituer les ’minutes’ de la discussion des Sages de Sion à propos de leur plan secret d’asservissement de l’humanité tout entière. Il fut publié en 1905, avec une préface du mystique russe orthodoxe, Sergei Nilus, qui lançait un avertissement apocalyptique à propos des ravages de la modernité et de l’apparition d’un Antéchrist juif. Plus tard, la révolution russe de 1917 fut interprétée par des antisémites comme une preuve spectaculaire de l’authenticité du texte. Le soi-disant complot allait entrer dans une phase, toujours plus ouverte, qui culminerait avec la Dépression des années 1930. Rien ne put réduire ce texte au silence, pas même les preuves de sa falsification».
«Dans l’appel aux craintes apocalyptiques d’une bataille globale imminente entre le Bien et le Mal, les
Protocoles ont apporté une réponse absolue. Ils ont inspiré un empressement à tout sacrifier pour détruire l’ennemi juif. Les principaux manipulateurs de ce texte ont des traits communs : ils aspirent au pouvoir autoritaire, recourent à la violence chaque fois que nécessaire, et cherchent à supprimer toute opposition ou critique. Ceux qui pensent pouvoir y échapper, seront asservis. Autrement dit, ils ressemblent aux Juifs dépeints dans les
Protocoles. Comme Hitler, qui criait au complot juif de conquête mondiale visant à asservir l’humanité, et qui réalisait précisément ce plan».
«Dès le début, ce texte fut plébiscité par les judéophobes. Norman Cohn l’a appelé la «garantie nazie du génocide» (1). Après la Deuxième Guerre mondiale, on trouve, parmi ses partisans les plus enthousiastes, des intellectuels et des élites politiques arabes. Ceux qui croient en ce faux prétendent que la conspiration, ourdie silencieusement depuis des millénaires, est maintenant sur le point de se révéler. Aussi doivent-ils agir de manière impitoyable contre leur ennemi, au risque d’être détruits».
Le Mouvement SionisteLe mouvement sioniste a été considéré par beaucoup de non-Juifs comme un signe de l’Antéchrist. Landes explique :
«L’inquiétude apocalyptique causée par le sionisme sous la forme des
Protocoles ressemble aux attitudes chrétiennes et musulmanes envers les Juifs des temps apocalyptiques. Les Juifs jouent un rôle central dans les scénarios apocalyptiques tant chrétiens que musulmans, ils y incarnent la force de l’Antéchrist ou du
Dajjal».
«La plupart des représentations apocalyptiques récurrentes de Juifs comme conspirateurs essayant de détruire la vraie religion sont déjà présentes au Moyen âge. Chaque fois que la paranoïa chrétienne a cru que la fin des temps était arrivée, ils ont offert aux Juifs le choix entre la conversion ou la mort, à l’instar de ce qui se passa lors de la Première Croisade».
«Les rabbins avaient cru utile de souligner l’existence des «trois serments» de l’exil, afin d’assurer l’échec de toutes les croyances apocalyptiques parmi les Juifs. Deux de ces serments ont découragé des formes actives de comportement messianique : ne pas se rebeller contre les autorités non juives et ne pas «monter sur le mur» c’est-à-dire retourner en Israël collectivement avant la venue du Messie (2). Les Juifs purent donc, légitimement, adopter une attitude discrète et ne pas provoquer la colère des non-Juifs quant à leur notion messianique de rédemption».
Le philo-judaïsme«Cependant, un changement important de perception est survenu lorsque les Chrétiens (surtout dans le monde anglo-saxon) ont adopté un scénario millénariste dans lequel les Juifs devaient retourner à Sion pour annoncer l’apocalypse. En conséquence, quelques Chrétiens ne virent pas le désir messianique juif du retour en Israël comme un acte de l’Antéchrist, mais plutôt comme celui qui allait promouvoir la parousie (seconde et ultime venue de Jésus sur terre). Ces Chrétiens sionistes ont regardé d’un oeil favorable - voire encouragé - le messianisme juif. Lord Balfour était un partisan du millénarisme, ses vues étaient semblables à celles des cercles protestants sionistes d’aujourd’hui».
«L’indépendance israélienne a déclenché une réaction messianique extraordinaire chez un certain nombre de Chrétiens. Ils ont perçu la naissance de l’Etat d’Israël, suivie de la conquête des territoires et de Jérusalem pendant la Guerre des Six Jours, comme «l’aube de la rédemption». Pour eux, ces événements avaient changé le monde et compteraient (dans le monde futur) dans les jours de ceux qui en furent témoins. L’important appui «fondamentaliste» en faveur d’Israël vient idéologiquement (voire émotionnellement) de ce scénario apocalyptique (temporairement) philo-judaïque».
«Ce changement dans la théologie millénariste chrétienne représente un degré de philo-judaïsme parmi les Chrétiens, qui est sans précédent à un niveau aussi populaire. Il a été renforcé, dans le dernier demi-siècle, par la culpabilité et le remords créés (ou suscités) par l’Holocauste, qui ont mené à la plus longue période de philo-judaïsme non juif de l’histoire (1945-2000). Malheureusement, ce record historique conduit au déclenchement d’un anti-judaïsme violent. L’année 2000 a probablement marqué le point de rupture où les forces de l’antijudaïsme ont commencé à prendre l’avantage sur les forces philo-judaïques dominantes du dernier demi-siècle».
Les Juifs non-Dhimmis«La dynamique de la pensée apocalyptique traditionnelle est un jeu de somme nulle, c’est-à-dire «si je gagne, vous perdez». Le Messie de l’un est l’Antéchrist de l’autre. En règle générale, cela se traduit par un impérialisme de nature théocratique : «Ma religion est juste parce qu’elle a remplacé la vôtre, et la preuve de votre usurpation se lit dans la domination politique de ma religion». L’Islam est entré historiquement dans le monde quand les Juifs étaient déjà soumis politiquement. La théologie islamique n’accordait aucune place à des Juifs politiquement indépendants, en particulier au cœur du
Dar Al-Islam (le domaine de l’Islam, où seuls les Musulmans détiennent l’autorité). C’est pourquoi beaucoup de Musulmans considèrent les paroles de l’hymne national israélien - «être des individus libres dans notre pays» - comme absolument inadmissibles».
«Quand les Musulmans invoquent «l’âge d’or de tolérance Islamique», ils font référence à une période où ils régnaient sur des Juifs. Si les Musulmans médiévaux ont généralement traité les Juifs mieux que ne le firent les Chrétiens, à l’instar de ces derniers, leur attitude envers les Juifs correspondait essentiellement au système de somme nulle, propre à un monothéisme triomphant. Pour l’Islam comme pour le Christianisme, disposer de la puissance était le moyen d’établir leur légitimité. Leur religion était «vraie» puisqu’elle dominait et en soumettait d’autres. En particulier, ils avaient raison, puisque les Juifs avaient tort. Pour se sentir supérieurs, il fallait que les Juifs soient visiblement, ostensiblement inférieurs. Les lois dites de la
Dhimma peuvent être ainsi résumées : "pour notre honneur, ils doivent vivre dans la honte"».
«Ainsi, le statut permanent des Juifs dans l’Islam a ouvertement affirmé leur infériorité, leur soumission et leur humiliation. Ils étaient des infidèles
dhimmis - littéralement "protégés" d’avoir à choisir entre la conversion ou la mort - ; mais vivant sous un système d’"apartheid" religieux au terme duquel lequel ils ne pouvaient pas témoigner devant les tribunaux, devaient s’acquitter de lourds impôts et affronter des inconvénients légaux et culturels systématiques».
«Pour les Musulmans, le sionisme a représenté un phénomène inconnu et impensable, celui d’un judaïsme
non-dhimmi. De plus, il avait surgi au coeur du
Dar al-Islam et revendiquait une aire autonome au sein de ce qui est, pour les Musulmans, l’empire islamique. Pour beaucoup de Musulmans, le sionisme est donc un blasphème théologique».
«Confrontés au Sionisme, quelques Musulmans ont adopté une approche positive en affirmant : "Ces Juifs nous offrent un chemin vers une connaissance moderne indépendante des Chrétiens avec qui nous sommes en guerre depuis notre origine. L’ennemi de mon ennemi est mon ami". Mais la réponse politique accablante fut finalement l’approche "c’est l’un ou l’autre" : si les Juifs sont libres dans le
Dar al-Islam, ou pire, s’ils règnent sur des Musulmans, l’Islam est déshonoré».
L’Islam apocalyptique et ses dates«David Cook, un savant de l’Université Rice, à Houston, est l’un des rares islamologues à étudier la pensée apocalyptique musulmane. Dans son livre,
Études sur l’Apocalypse musulmane (3), il analyse la généalogie apocalyptique de l’Islam et décrit les étapes d’une variété de traditions porteuses de cette croyance, en dépit de son continuel échec. Une de ces traditions musulmanes, appelée le
Mujaddid (4), soutient que, tous les cent ans, un renouveau religieux est attendu ; il s’agit d’un code pour une figure messianique. Quand il s’avère ne pas être le Messie, ces croyants disent qu’il était "un agent du renouveau", qui, bien qu’il n’ait pas satisfait les espérances apocalyptiques, revitalise néanmoins la religion».
«En l’an 1300 du
Hadj [Hégire] (1881-1882), cet «agent du renouveau» était un prétendant messianique : le Mahdi [1]. Il reprit Khartoum et se lança dans une guerre contre l’impérialisme anglais. En 1400 (1979-1980), la pensée apocalyptique musulmane connut une forte poussée lorsque Khomeyni prit le pouvoir en Iran. La même année, le Nigeria connaissait une éruption messianique violente dans ses provinces musulmanes, tandis que les Chi’ites au Liban disposaient d’un candidat «agent du renouveau» en la personne de l’Imam Musa Al-Sadr (5)».
«Khomeyni fut, pour beaucoup, une figure messianique. En Iran, il a gagné l’appui d’un grand nombre de laïques, permettant tant aux millénaristes fondamentalistes qu’aux progressistes de partager un espoir commun. Pour un court laps de temps, les Iraniens furent séduits par l’idée que leur monde serait fondamentalement transformé. Khomeyni en a joué, mais son projet n’a pas fonctionné. Au contraire, comme cela arrive souvent avec le millénarisme, la nouvelle culture ne peut supporter sa confrontation avec la modernité, qui nécessite un haut degré de liberté. Le khomeynisme a abouti à un appauvrissement accentué de l’Iran».
« Khomeyni a réalisé pour les Musulmans - même sunnites - ce que Lénine fit pour les Communistes. Peu importe combien l’Etat régi par la Sharia était négatif, il a servi de modèle possible. Après Khomeyni, des Musulmans apocalyptiques pouvaient commencer à imaginer que l’Islam régnerait finalement sur le monde entier. Les Talibans ont représenté la première expérience millénariste sunnite anti-moderne».
Politique arabe et Apocalypse«Dès les après-guerres de 1948 et de 1967, on peut identifier l’usage d’une rhétorique totalitaire, de nature apocalyptique, parmi les Arabes. Son essence peut être ainsi résumée : "Nous allons anéantir ce blasphème qu’incarne Israël. Le futur massacre des Juifs rendra Genghis Khan insipide". En 1947, la Ligue Arabe, certaine de sa supériorité, déclara une guerre totale à Israël».
«Sur un plan laïque, on peut comparer la réaction arabe contre Israël à celle des monarchies européennes face à la Révolution française. Elles avaient voulu détruire l’expérience démocratique française offensante qui, par risque de contagion, menaçait "la santé" de leurs sociétés autoritaires. Sur le plan culturel, on peut percevoir cette réaction arabe comme la réponse à un outrage fait à une culture fondée sur le code de l’honneur. Leur campagne militaire, qui devait être une victoire facile, fut finalement un désastre. La défaite –
naqba, ou catastrophe - a illustré une humiliation culturelle et religieuse, les Arabes ont perdu la face à une échelle et à un degré que peu d’étrangers peuvent imaginer».
«La culture politique arabe a ensuite géré cette catastrophe auto-infligée, de la manière caractéristique des mouvements qui choisissent la voie de la violence apocalyptique. Ils ont accusé les autres de leur échec – ici, la conspiration sioniste et l’impérialisme occidental - et ont appelé à un nouveau sacrifice arabe dans un effort pour transformer leurs pertes en gains».
«Cela implique la translation d’une approche de «somme zéro» à une approche de «somme négative» : «si je perds, vous devez perdre». Les Arabes ont ainsi déchargé leur frustration sur leurs Juifs
dhimmis, chassant la plupart d’entre eux dans une explosion de purification ethnique. Ils ont aussi fait des réfugiés palestiniens une espèce de nouveaux
dhimmis, ils les ont enfermés dans des camps pour en faire une blessure visible et permanente à reprocher continuellement à Israël. Ils ont ainsi pu également y recruter l’avant-garde de ces exclus devenus haineux, pour la bataille suivante de leur guerre rédemptrice».
Le Nouveau Concept Apocalyptique«Cette politique a atteint son apogée dans les années 1960 avec Nasser, qui a entraîné les Arabes dans une autre "guerre finale" avec Israël. Dans les mois qui ont précédé le conflit, des foules énormes dansaient dans les rues des villes arabes en prévision de l’élimination d’Israël. L’échec stupéfiant de cette politique a discrédité le nationalisme arabe «laïque» pour longtemps, inversant la balance en faveur du fondamentalisme religieux, pour conduire finalement à une réaction explicitement islamique apocalyptique envers les Juifs, qui s’exprima dans un millénarisme cataclysmique».
«Selon cette doctrine, les Musulmans sont à l’aube d’une glorieuse victoire globale pour l’Islam, allant de pair avec une destruction dévastatrice de l’Occident qui commencera par l’anéantissement d’Israël. Alors, le monde pourra entrer dans le paisible millénaire du
Dar al-Islam mondialisé. Pour beaucoup de Musulmans, Ben Laden est un acteur central de cette bataille cosmique entre les combattants de la Vérité contre les agents universels de Satan, à savoir, l’Occident et particulièrement les Etats-Unis et Israël».
«Ces conceptions sont une reprise de celles de l’époque où l’Islam entamait sa diffusion (VIIe-VIIIe siècles). A cette époque, les Musulmans pensaient qu’après avoir détruit les mauvais gouvernements du monde - les empires romain, byzantin et perse - la domination d’Allah serait absolue. Accompagnés par cette idéologie, les Musulmans ont réalisé de nombreuses conquêtes et se sont étendus à la moitié du monde, depuis l’Atlantique jusqu’au Pacifique. Cependant, les temps modernes ont maltraité l’Islam. Particulièrement au temps de l’invasion napoléonienne de 1798-1799, ils durent éprouver et affronter les limites de leur politique. Malgré leur immense richesse pétrolière et économique actuelle, leur infériorité politique reste une source de grande douleur pour le monde arabo-musulman».
«Le mouvement de globalisation des dernières années du XXe siècle a rendu ce sentiment d’infériorité d’autant plus douloureux. Ainsi, l’Afrique subsaharienne fabrique plus de produits finis que le monde arabe. Cette position humiliante a déclenché une révision des perceptions millénaristes dans le monde musulman. Dans cette vision islamique apocalyptique, l’Occident a produit la technologie par laquelle l’Islam le vaincra, ce à quoi il faut ajouter l’idée que la démocratie a rendu le monde musulman vulnérable. Dans la vision utopique de Ben Laden, l’Islamisme - cette partie de l’Islam épuré - est sur le point de gagner la bataille suprême contre l’Occident matérialiste et sécularisé. Le site Internet islamique basé à Londres [
www.muhajiroun.com] illustre les formes de l’expansion impériale islamique depuis ses origines pour glisser aisément vers une célébration des attentats du 11 septembre 2001».
«Jérusalem est le centre de ce drame apocalyptique musulman, elle est le site du Jugement Dernier. Selon une tradition prophétique, ou hadith, la pierre de la Kaabah se transportera de la Mecque jusqu’à Jérusalem. Ainsi, en raison à la fois de la théologie et du code de l’honneur - une sorte «de théologie d’honneur» - Israël constitue le coeur de la bataille apocalyptique finale et totale ».
Violence et déstabilisation des démocraties occidentales«Le Jihad fonctionne principalement à deux niveaux. Le premier est celui de la violence ouverte, complète et assumée. Cette attitude belliqueuse apparaît dans la plupart des lieux où l’Islam partage une frontière avec une autre culture. Du Nigeria, sur l’Atlantique, à travers l’Afrique subsaharienne, pour se retrouver au Soudan et à travers l’Asie jusqu’au Pacifique, avec des pôles comme l’Indonésie, les Philippines et la Thaïlande».
«A l’ère de la mondialisation, le Jihad apocalyptique a intensifié tant sa rhétorique que son action. Il en appelle à de terrifiantes
hadiths dans lesquelles la fin est signifiée par un massacre des Juifs, de type génocidaire ; par exemple celle qui dit que le moment venu, même les rochers et les arbres s’écrieront : "Ô Musulman, il y a un Juif qui se cache derrière moi, viens et tue-le !". D’autres
hadiths incluent les Chrétiens dans le carnage. On retrouve ce mot d’ordre - également utilisé par les laïques nationalistes - des émeutes arabes de la période pré-sioniste : "D’abord les gens du samedi [les Juifs], puis les gens du dimanche [les chrétiens]".»
«Récemment, une preuve inquiétante suggère que la
hadith qui prétend qu’à la fin des temps, chaque Musulman aura "un Juif ou un Chrétien pour le remplacer dans l’enfer", a été interprétée comme signifiant que chaque Musulman a un Juif - ou un Chrétien - à tuer pour assurer sa rédemption. Durant l’hiver 2003, le jeune français musulman d’origine arabe qui a assassiné et mutilé son voisin d’enfance (un disc-jokey talentueux, de confession juive) est remonté dans l’appartement de ses parents les mains ensanglantées, en disant : «J’ai tué mon Juif, je peux aller au Paradis." (6)»
Une Démopathie«Le second niveau du Jihad s’exprime dans une violence ouverte provoquant une réaction atterrée de subjugation dans les sociétés modernes, majoritairement occidentales. Dans ce cas, le jihadisme, incapable de se battre avec des moyens traditionnels, utilise l’outil linguistique pour saper la démocratie occidentale de l’intérieur. Pour caractériser ce phénomène, on a créé l’expression ’démopathie’».
«Ces musulmans radicaux ne disent pas clairement aux Occidentaux qu’ils aspirent au Jihad ni qu’ils espèrent éliminer leur culture. Ils évitent même d’appeler à la destruction d’Israël ; ils le cachent, en priant l’Occident de les aider à traiter avec les Israéliens, si injustes à leur égard. Mais, dans le même temps, les expressions par lesquelles, ou par le biais desquelles ils qualifient l’injustice d’Israël envers eux - par exemple, la punition collective consistant à détruire des maisons -, sont sans commune mesure avec la manière dont les Musulmans se traitent entre eux, ni avec celle dont ils traitent les Israéliens. De nombreux dirigeants arabes punissent impitoyablement toute critique en tuant ceux qui, à leurs yeux, résistent à leur volonté. Un exemple : l’ancien président syrien Hafez El Assad a fait tuer près de 10.000 habitants de Hama parce qu’une organisation, les Frères Musulmans, y était devenue trop puissante. Quant à Israël, les assassinats de civils israéliens par des terroristes-’martyrs’ sont présentés comme des vengeances, alors qu’ils incarnent la forme la plus atroce de la punition collective : le meurtre indiscriminé de civils innocents».
«Deux éléments-clé caractérisent la démopathie : d’abord, le divorce radical entre ce que les démopathes revendiquent comme un comportement moral, et la manière dont ils se comportent eux-mêmes, ensuite, la croyance envahissante à l’existence d’une conspiration, la projection systématique de la mauvaise foi et d’intentions impitoyables sur "l’autre". Saddam Hussein a tué plus de Musulmans qu’aucun autre dirigeant, mais les Musulmans dirigent leur haine exclusivement sur Israël, qui a tué moins de Palestiniens, au cours des décennies, que le Roi Hussein de Jordanie en un mois».
«En comparaison de la souffrance physique infligée aux Musulmans par les Chrétiens et par leurs propres dirigeants, on peut dire que les Juifs leur en ont peu infligé. La réelle
Naqba infligée par Israël est l’humiliation catastrophique et le coup insupportable porté à la fierté arabe et islamique, défaite par la main d’un ennemi qu’ils considèrent comme indigne. Les Arabes essaient de restaurer cette fierté en imaginant une conspiration mondiale dirigée contre eux».
«C’est à l’Occident qu’il incombe de détecter leurs méthodes et d’exercer des pressions sur les apologistes qui prétendent que ces violentes aspirations n’existent pas, ou n’existent seulement qu’en tant que réponse à l’agression israélienne. Si l’Occident ne se décide pas à relever ce défi des musulmans et des Arabes par la parole sur ces points de confrontation, il sera de plus en plus vulnérable.
Beaucoup de gens ont des difficultés à le dire explicitement parce qu’ils craignent d’être qualifiés de racistes. "Je ne suis pas raciste", semblent-ils dire "Je ne pense pas que les Arabes soient stupides au point de croire pouvoir conquérir le monde entier". Ces
démopathes ne croient pourtant pas réellement que les Arabes changeront et renonceront à leur ambition de détruire Israël et d’imposer la
sharia au monde, aussi prétendent-ils que les Arabes ont déjà renoncé à poursuivre des buts aussi inhumains».
Le Retour de l’Islam apocalyptique après 1400 (= 1979 de notre ère)«Dans les années 1980, le discours apocalyptique musulman a pris une nouvelle tournure. Autant il était très conservateur auparavant, compilant sur le sujet des
hadiths traditionnelles, autant il emprunte désormais des idées et des techniques au monde occidental - en particulier au millénarisme protestant - incluant une utilisation plus sophistiquée des moyens de communication, telles des brochures et cassettes de sermons. Le jihadisme a également repris des thèmes occidentaux, tels que les soucoupes volantes ou des textes bibliques, en plus du Coran et des
hadiths».
«Il faut souligner que l’approche de la fin du second millénaire de l’ère chrétienne a influencé le monde musulman : la version musulmane traditionnelle de l’Antéchrist, le
Dajjal, devait arriver en 2000. Il s’agissait d’un Juif qui dominerait la majeure partie du monde selon les procédures décrites dans les
Protocoles des Sages de Sion. En 2000, il était prévu qu’il prenne d’assaut Al-Haram al Sharif [équivalent musulman du Mont du Temple], et piétine la mosquée d’Al Aqsa. Une guerre apocalyptique s’ensuivrait, au cours de laquelle le
Dajjal entraînerait l’Occident et Israël contre les Musulmans. En lisant attentivement les descriptions, dans la presse arabe, de la visite de Sharon au Mont du Temple en septembre 2000, on peut noter qu’elles correspondent clairement à cette croyance».
«L’aspect le plus inquiétant de l’actuelle pensée apocalyptique islamique réside dans toutes ses variantes d’événements cataclysmiques apportant destruction et mort. C’est pourquoi, la plupart des aspects de cette pensée apocalyptique dans le monde arabe - laïque comme religieux - se concentrent sur une culture mortifère et sur la figure du martyr tuant aveuglément. Ils croient que Dieu attend d’eux la destruction des Juifs, annoncée, selon eux, par les prophètes hébreux. On le voit, la présente pensée apocalyptique musulmane est loin de soutenir l’affirmation selon laquelle l’Islam est une religion de paix».
2000: L’année-charnière Landes prétend que l’année 2000 fut un tournant. «On peut considérer le deuxième soulèvement palestinien comme l’irruption dans le domaine public du discours apocalyptique islamique qui s’était développé rapidement depuis 1980. Le
shahid, le martyr, est devenu une icône centrale. Les Palestiniens ont transformé avec succès Mohammed Al Dura, âgé de 12 ans, en martyr. Ils en ont fait le saint patron de l’Intifada, tout autant que du Jihad mondial. (Comble d’ironie, la reconstitution la plus vraisemblable de l’affaire d’Al Dura a montré que le cameraman aurait réalisé une mise en scène, et que - du moins dans la vidéo de la chaîne publique française France2 - ni le garçon ni le père ne sont clairement frappés par des balles.)».
«Indépendamment de sa source, l’image de Mohammed Al Dura est devenue l’icône d’un discours apocalyptique autour du thème d’une politique de génocide mise en oeuvre par les Israéliens. Par le truchement de la chaîne télévisée
Al Jazeera - et avec l’acquiescement des Occidentaux - ce battage médiatique d’une guerre apocalyptique a atteint le public arabe à un degré sans précédent, paralysant toute tentative de modération, qu’elle soit officielle ou individuelle».
«L’urgence apocalyptique croissante, particulièrement enflammée par la seconde Intifada, a provoqué des tueries-suicide à une échelle toujours plus grande, dans des restaurants, en Israël, au World Trade Center de New York, et maintenant dans plusieurs pays musulmans. Ces criminels ne viennent pas des classes les plus pauvres qui n’ont rien à perdre, mais de classes instruites, profondément mécontentes et nourrissant des espoirs millénaristes. A l’instar des Communistes et des Nazis, ils sont, dès le départ, fortement idéologisés dans leurs motivations et traitent la vie humaine - incluant celle de leurs propres membres - avec un mépris absolu».
Des intentions génocidaires assumées«Sur ce sujet, la rhétorique de l’OLP se calque sur celle, plus religieuse, de groupes comme le Hamas. Lorsqu’il s’exprime en arabe, Arafat utilise la langue apocalyptique du martyr et exploite la question de Jérusalem sur le registre théologique. Si nous voulons comprendre pourquoi l’Autorité palestinienne peut tourner ses capacités éducatives et médiatiques vers l’enseignement d’une culture de haine et de mort, qui sacrifie ses enfants au Moloch de l’antisionisme, il est intéressant de comprendre la structure apocalyptique de leurs perceptions».
«Quand les Nazis sont arrivés au pouvoir, ils ont commencé par un lavage de cerveau de la jeunesse allemande avec les théories de la conspiration juive et la promesse que la race aryenne allait gouverner le monde. Beaucoup refusent ce parallèle avec le jihadisme moderne, soulignant la bien plus grande «efficacité» des Nazis. Cependant, sur ces questions apocalyptiques, le propos n’est pas uniquement de savoir si le projet est réalisable en totalité - les enthousiastes croient aux grands miracles -, mais de savoir quelles sont les conséquences des tentatives de le mettre en œuvre ; son manque de réalisme importe peu dans ce cas. Plus violent sera le plan, plus dévastateur sera notre échec. De nos jours, les Arabes et les Musulmans sont beaucoup plus francs dans la proclamation de leur intention génocidaire envers les Juifs que les Nazis ne le furent jamais».
«En attendant, des médias arabes se sont consacrés à la production sophistiquée de matériel apocalyptique, y compris la diffusion de l’antisémitisme le plus virulent, comme des diffamations sanglantes, des reconstitutions des
Protocoles, des dessins animés politiques malsains et la proclamation de l’extermination des Juifs comme garantie de salut».
«Un des aspects les plus inquiétants du développement de ce discours est de constater combien l’Occident l’a encouragé au lieu d’en être choqué. Quand les attentats-suicide ont commencé, en octobre 2000 - pour venger la mort de Mohammed Al Dura -, il y a eu des manifestations pro-palestiniennes en Europe. Certains manifestants ont exhibé des mannequins légèrement vêtus portant de prétendues ceintures explosives. On doit s’interroger sérieusement sur la moralité et la santé mentale de ceux qui glorifient ces actes. Il est suicidaire d’approuver de tels actes apocalyptiques violents, car cela revient à légitimer l’idéologie qui les fonde».
«Tout aussi autodestructrice fut l’empathie libérale largement exprimée avec le «désespoir palestinien». «Quel choix ont-ils ?», a-t-on entendu dire. L’échec tragique de 2000 - particulièrement à gauche - fut le stupéfiant silence devant le rejet aberrant d’Arafat d’une offre de paix que l’histoire humaine retiendra malgré lui».
L’élan du discoursLandes considère que nous devons être sensibles au développement croissant du discours apocalyptique. «Il est habituel de dire que le jihadisme est une forme extrémiste, marginale de l’Islam. Pour tenter de comprendre son rôle dans l’actualité, nous devons l’entendre en termes de dynamique apocalyptique : des mouvements millénaristes couronnés de succès - comme les Nazis - et s’étendant depuis les périphéries vers leur centre. Toutes les cultures sont vulnérables face aux messages apocalyptiques, ainsi en est-il du monde arabe désorienté et obsédé par la théorie de la conspiration ; la technologie amplifie énormément l’impact de tels messages. Au lieu de ne toucher que des aires locales, ils peuvent très rapidement atteindre une masse de gens de dimensions inquiétantes».
«Une fois qu’une telle masse est constituée, ses chefs utilisent la rhétorique apocalyptique, comme l’Autorité palestinienne le fait. Ainsi, ce discours public devient prédominant. Celui qui n’est pas d’accord est sur la défensive et préfère se tenir tranquille».
Interrogé sur les perspectives d’avenir, Landes explique : «Au moins un milliard de Musulmans sont attirés par un scénario millénariste islamique selon lequel ils s’empareront du monde. L’énorme majorité n’est pas encore acquise à la démarche apocalyptique, mais il est fort possible que des Arabes et des Musulmans puissent, partout dans le monde, être soulevés par une fièvre d’espoir apocalyptique et de violence. Un tel scénario peut nous sembler ridicule puisque le millénaire ne vient jamais en réalité, mais, dans le registre des croyances millénaristes, les conséquences fortuites jouent un rôle principal. Plus le scénario apocalyptique se veut violent et actif, plus ses conséquences peuvent être destructrices, peu importe que ses objectifs semblent peu ou pas réalistes».
«L’Occident ne peut pas se permettre d’éluder ces fantaisies parce qu’elles nous semblent peu vraisemblables. Nous devons écouter ce que les jihadistes disent et particulièrement ce qu’ils se disent les uns aux autres. L’Occident doit arrêter d’encourager les penseurs apocalyptiques en feignant de voir, dans ce qu’ils disent, un simple ressentiment dû à l’occupation israélienne ou à l’impérialisme américain. Les jihadistes n’entendent pas notre lancinante autocritique comme un encouragement à la modération, mais, au contraire, comme une invitation à plus de violence».
«Surtout, l’Occident doit cesser de permettre et d’encourager ce discours
démopathique, qui est aussi destructeur pour ceux qui l’utilisent que pour le reste du monde. Nous devons renforcer les Arabes et les Musulmans qui craignent aussi ces forces épouvantables et désirent vivre en paix avec leurs voisins. L’Occident doit cesser d’être en proie à l’antisionisme
démopathique, il doit identifier les réels modérés dans tous les champs culturels et religieux. Cela doit être fait rapidement, car l’Occident perd chaque jour plus de terrain, et les conséquences de son échec seront terribles».
Entretien de Manfred Gerstenfeld avec Richard Landes *©
Post-holocauste et Antisémitisme * Richard Landes est médiéviste. Il enseigne au département d’histoire de l’Université de Boston. Il est spécialiste des origines de la société européenne au tournant du premier millénaire. Il a obtenu sa licence à l’Université de Harvard et son doctorat à l’Université de Princeton. Il a également étudié à l’Ecole Normale Supérieure de Paris. Le Docteur Landes a publié divers ouvrages, dont une
Encyclopédie du Millénarisme et des Mouvements Millénaristes (Routledge 2000). Il achève actuellement un livre sur ce thème, intitulé
Le Ciel sur la Terre : les Variétés d’Expériences Millénaristes (Cambridge University Press), dont le dernier chapitre traitera du Jihad mondial.
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Notes(1) Norman Cohn,
Warrant for Genocide (Harper & Row, New York, 1967).
(2) Aviezer Ravitsky,
Messianism, Zionism, and Jewish Religious Radicalism (Chicago U. Press, Chicago, 1995).
(3) David Cook,
Studies in Muslim Apocalyptic (Darwin Press, Princeton, 2002).
(4) Cook ne traite pas de cette tradition dans son livre. Voir Yohanan Friedman,
Prophecy Continuous (University of California Press, 1989).
(5) Voir Fouad Ajami,
The Vanished Imam (Cornell U. Press, Ithaca, 1987).
(6)
www.frontpagemag.com/Articles/ReadArticle.asp?ID=11062.--------------------------
Note de la Rédaction d’upjf.org[1] C’est à cette tradition que faisait allusion le cheikh rebelle Moqtadar Sadr, en Iraq, lorsqu’il parlait de l’armée du Mehdi. A ma connaissance aucun des journalistes français, qui répétaient l’expression comme des perroquets, n’a pris la peine d’en retracer l’origine.
Mis en ligne le 07 mars 2005 sur le site www.upjf.org.