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Sources antisémites du ’racisme juif’, P.A. Taguieff (L’Arche VIII)
25/11/2004

8. Des thèmes récurrents qui structurent l’imaginaire antijuif moderne


Sur le Mur de Ménargues: quelques sources antisémites «classiques» autour du «racisme juif»

Par Pierre-André Taguieff*

La France n’est certes pas un pays antisémite, ou plutôt, elle ne l’est plus au sens où, à certains moments de son histoire, elle le fut, et de façon convulsive. Mais la société française contemporaine est traversée par des courants judéophobes de diverses obédiences (islamisme, lepénisme, néo-gauchisme) et, depuis octobre 2000, elle se signale par un haut niveau de violences antijuives, lesquelles sont liées à la fois à la puissance mobilisatrice de la "cause palestinienne" et à l’anomie régnant dans de nombreuses zones urbaines et péri-urbaines (les "quartiers sensibles"). La France est ce pays singulier où l’antisionisme absolu, qui consiste à diaboliser Israël pour rendre acceptable son éradication, s’est installé dans l’espace médiatique comme une évidence, faisant écho à l’antisionisme d’État porté par la fameuse "politique arabe" constituant une véritable exception politique française. Elle est un pays où le directeur de l’information de Radio France Internationale, Alain Ménargues, auteur d’un pamphlet antisioniste intitulé Le Mur de Sharon (publié par France Inter et les Presses de la Renaissance), peut répliquer à l’un de ses interlocuteurs, lors d’un débat sur LCI diffusé le 30 septembre 2004 : « Vous dites qu’Israël est un État démocratique, permettez-moi de dire très rapidement, c’est aussi un État raciste. »

Mais à l’amalgame "sionisme = racisme" (additionné de "colonialisme" et "impérialisme"), le journaliste-militant ajoute une généalogie malveillante, qui revient à remettre en circulation l’amalgame "judaïsme = racisme". Dans un chapitre de son livre[1], il fait remonter au Lévitique et à la séparation du pur et de l’impur le principe théologico-religieux dont s’inspire selon lui la "barrière de sécurité", qualifiée de "mur de la honte" en écho de la propagande palestinienne.

La construction du "mur" manifesterait la volonté des Juifs de se séparer des Palestiniens "impurs", et marquerait la permanence de « l’esprit de ghetto. »[2] Tel est le détour fait par Ménargues pour justifier son accusation de "racisme", d’"épuration ethnique"[3] et d’"apartheid" visant Israël. Son argumentation ne diffère guère de celle de Roger Garaudy qui, dans Les Mythes fondateurs de la politique israélienne (1996), dans la section titrée Les mythes théologiques, consacrait un chapitre à dénoncer « le mythe de Josué : la purification ethnique »[4].

Face aux vives réactions critiques que ses propos ont déclenchées, Ménargues a aussitôt donné dans la théorie du complot, en se présentant comme la victime innocente d’une manipulation ("manip") conduite « par un noyau de Juifs <>communautaires. »[5] Il retrouvait, ce faisant, la langue-slogan du couple Dieudonné/Soral. On sait que, le 2 juillet 2004, le président du CRIF a été ainsi criminalisé par Dieudonné : « Roger Cukierman prône la haine et les valeurs mafieuses communautaires. » La dénonciation du "communautarisme juif" est devenue récurrente dans le discours antisioniste contemporain, marquant l’émergence d’une variante du vieux thème d’accusation de "solidarité juive". Le 21 octobre 2004, devant tant d’acharnement de Ménargues dans la stigmatisation publique d’Israël et des Juifs, le PDG de RFI a dû mettre fin aux fonctions du journaliste provocateur et propagandiste.[6]

Le grand thème d’accusation judéophobe que réactive Alain Ménargues est celui de la hantise de la séparation et de la pureté qui caractériserait spécifiquement le peuple juif, de l’époque biblique à l’histoire de l’État d’Israël. La peur panique du contact avec les "impurs" et l’obsession de la souillure expliqueraient pourquoi Israël est un "État raciste" pratiquant le "colonialisme" et "l’apartheid" (donc la doctrine raciste du "développement séparé").

Les interprétations malveillantes de certains passages de la Bible ou du Talmud font partie du stock des thèmes judéophobes indéfiniment exploités par les ennemis des Juifs. En adaptant aux valeurs en cours (en référence aux droits de l’homme et à l’antiracisme) ces vieux motifs d’accusation, que résume le stéréotype du Juif porté par la « haine du genre humain », les nouveaux ennemis des Juifs comptent réveiller des passions sommeillantes tout en échappant aux rigueurs de la loi. C’est en effet sur la base de ces motifs que les Juifs ont été accusés par nombre d’idéologues antijuifs d’avoir été les inventeurs du racisme ou d’être les pires racistes qui soient, bref des « ennemis du genre humain », refusant à tout prix de se mélanger avec les autres peuples mais désirant en même temps exercer leur influence ou leur domination sur ces mêmes peuples. D’où le style rhétorique du vieil antisémitisme à base racialiste ou nationaliste, variant sur les thèmes : « se défendre contre l’influence juive », « résister à la conquête juive », « se révolter contre la domination juive. »

Lorsque ce système d’accusation était mis en œuvre par des auteurs racistes ou racialistes, du dernier tiers du XIXe siècle au milieu du XXe, il pouvait se mêler de jugements ambivalents (Houston Stewart Chamberlain, par exemple, ennemi déclaré des Juifs et de leur influence, n’en posait pas moins, en 1899, que « les Juifs méritent l’admiration, car ils ont agi avec une absolue sûreté selon la logique et la vérité de leur être »). Il est facile de reconnaître ce jeu d’accusations dans leurs reformulations "antisionistes" contemporaines : « se défendre contre l’influence sioniste », « résister à la conquête sioniste », « se révolter contre la domination sioniste. » Depuis que l’argumentation dite antiraciste a été retournée, d’une façon presque exclusive, contre "le sionisme" (« une forme de racisme ») ou Israël (diabolisé et criminalisé en tant qu’"État raciste"), puis, par cercles concentriques, contre "les sionistes" et les Juifs en général (à l’exception des "Juifs non-juifs" devenus des militants pro-palestiniens), stigmatisés et dénoncés comme "racistes", une page nouvelle de l’histoire des passions antijuives s’est ouverte, caractérisable comme un antisionisme absolu ou radical, inconditionnel et démonologique.

Ce qui est significatif dans le nouveau discours judéophobe à base "antisioniste" et de style "antiraciste", c’est la disparition de l’ambivalence des jugements sur les Juifs (appelés, pour contourner la législation française, "sionistes") : le nouveau judéophobe professe une haine totale, sans mélange ni réserve, contre ses ennemis déclarés. C’est qu’il les a déshumanisés, il les a même "inhumanisés", en les reconstruisant comme des "racistes" (anti-palestiniens, anti-arabes, anti-musulmans) occupés à réaliser un "génocide" (celui des Palestiniens). Réinvention du plus ancien stéréotype judéophobe : « l’ennemi du genre humain. »

En outre, dans les milieux "antiracistes" contemporains, en particulier à l’extrême gauche, on n’hésite plus à faire remonter généalogiquement le "racisme" d’Israël aux origines du monothéisme juif. Ce dont témoignent certains propos du bouffon provocateur Dieudonné : « Le racisme a été inventé par Abraham. Le "peuple élu", c’est le début du racisme. »[7] Les «sionistes», ou les Juifs en tant que "sionistes", étant intrinsèquement haïssables, chassés du cercle de l’humanité commune, les exterminer systématiquement ne relève plus du « crime contre l’humanité. » Et les attentats terroristes commis par des "bombes humaines" deviennent des actes de juste colère et de révolte compréhensible commis par des "victimes", bien sûr "désespérées", du «racisme» de "l’État raciste" qu’est Israël.

Dans les quelques extraits d’ouvrages ou d’articles antijuifs qu’on lira ci-après, j’ai voulu montrer comment ces thèmes récurrents structurent l’imaginaire antijuif moderne, du racisme antijuif "classique" (auquel on devrait réserver le terme "antisémitisme") à l’antiracisme "antisioniste" contemporain, noyau dur de ce que j’ai appelé la nouvelle judéophobie mondialisée.

1. En 1889, dans sa préface à une traduction française du pamphlet anti-talmudique publié en 1871 à Münster par le chanoine Rohling (Der Talmudjude), le grand maître de l’antisémitisme nationaliste français, Édouard Drumont, auteur du best-seller La France juive (Paris, 1886), écrit :

« Ce qui domine chez ces êtres [les Juifs] c’est la haine et le mépris du goy, la conviction que tout est légitime contre le goy, l’étranger, le non-Juif, "la semence de bétail", la certitude aussi que le Juif appartient à une race privilégiée destinée à réduire tous les autres peuples en servage, à les faire travailler pour Israël. Contre ce goy qui n’est pas même un homme tous les moyens sont bons… »[8]

2. En 1899, dans son plus célèbre ouvrage, Die Grundlagen des neunzehnten Jahrunderts (dont la traduction française paraîtra en 1913, sous le titre La Genèse du XIXe siècle ), Houston Stewart Chamberlain, l’un des principaux théoriciens de l’antisémitisme pangermaniste et du racisme biologique, gendre de Wagner qui fut l’un des inspirateurs de Hitler, caractérise ainsi les Juifs dans le long chapitre qu’il consacre à « l’avènement des Juifs dans l’histoire occidentale » :

« Sachons reconnaître avec quelle maîtrise ils [les Juifs] utilisent la loi du sang pour répandre leur domination : la souche principale reste sans tache, pas une goutte de sang étranger ne s’y infuse – ne lit-on pas dans la Thora : "Le bâtard n’entrera point dans la maison de Iaveh, même sa dixième génération n’y entrera point" (Deutéronome XXIII, 2) ? – mais en même temps des milliers de rameaux secondaires sont détachés du tronc, qui servent à imprégner de sang juif les Indo-Européens (…). Le Sémite ne saurait admettre la possibilité de partager avec un autre, sa volonté absolue s’y oppose, c’est lui seul qui doit posséder tout[…] Comme le Deutéronome est rempli de l’assurance que les Juifs seuls sont le peuple de Dieu, comme cette assurance y atteint un degré de dogmatisme fanatique, c’est ici qu’apparaît de même pour la première fois l’interdiction des mariages mixtes, jointe à l’ordre "d’exterminer" tous les "païens" là où habitent des Juifs […] Le Juif, grâce à Ezéchiel, est devenu le professeur et le champion de tout ce qui a nom intolérance, fanatisme en matière de foi, meurtre pour la religion […]. L’idée d’isoler la nation par la stricte interdiction des mariages mixtes, et de transformer en une race noble ces Israélites désespérément bâtards, est une idée vraiment géniale ; de même l’inspiration qui leur vint de présenter la pureté de leur race comme un héritage historique, comme le signe particulier et caractéristique du Juif. »[9]

3. Herman de Vries de Heekelingen, idéologue antisémite qui se fit connaître par un ouvrage glorifiant le fascisme italien (Le Fascisme et ses résultats, Bruxelles, Social Éditions, 1927) – suivi par un second livre, en allemand, sur la "vision du monde national-socialiste" –, était un collaborateur régulier de la Revue internationale des sociétés secrètes, fondée en 1912 par Mgr Jouin. Il s’agissait d’une revue spécialisée dans la diffusion de la littérature conspirationniste anti-judéo-maçonnique et plus particulièrement, au cours des années 1920 et 1930, dans la défense de l’authenticité des Protocoles des Sages de Sion, dont la première traduction française avait été publiée par Mgr Jouin en octobre 1920, dans le premier volume d’une série intitulée Le Péril judéo-maçonnique.

Avant de consacrer un essai à la défense de l’authenticité du célèbre faux, Les Protocoles des Sages de Sion constituent-ils un faux ? (Lausanne, A. Rochat-Pache, 1938), Herman de Vries de Heekelingen publie un ouvrage intitulé Israël. Son passé. Son avenir, où il expose, pour la première fois, d’une façon systématique, ses idées sur le "problème juif", en insistant sur l’auto-ségrégation qu’il impute à la nature même du judaïsme :

« Nous croyons reconnaître dans la casuistique rabbinique un essai de raffinement de… pureté ! La saleté proverbiale des Juifs orientaux ne les empêche pas de rechercher cette pureté d’un genre tout spécial. (…) La religion juive est, avant tout, une fuite éperdue devant la souillure […] Cette phobie des souillures extérieures peut mener jusqu’à des précautions invraisemblables. Le dernier Rothschild de Francfort, mort en 1901, se faisait toujours précéder d’un domestique qui essuyait les boutons de portes avant que la main de son maître les touchât. Le bouton aurait pu être rendu "impur" par certains attouchements […] Le Juif a incontestablement deux morales, l’une qu’il applique à son prochain, c’est-à-dire aux Juifs, l’autre dont il se sert dans ses rapports avec les goïm. Les rabbins des vieux temps ont obtenu exactement ce qu’ils voulaient atteindre en dressant la haie des lois talmudiques. Cette haie s’est révélée infranchissable et impénétrable[10]. »

Dans L’Orgueil juif, petit livre publié en 1938 par la Revue internationale des sociétés secrètes, Herman de Vries de Heekelingen dénonce ce qu’il appelle "l’orgueil racial" et la "politique raciale" des Juifs, tout en rapprochant cette dernière de la "politique raciale" allemande, celle du régime nazi :

« Les législations d’Esra et de Néhémie, près de cinq siècles avant notre ère, défendaient tout mélange de sang […] Esra et Néhémie ont empêché tout métissage ultérieur par des mesures draconiennes […] On ne peut nier que ces mesures aient été inspirées par des principes raciaux […] Ce sont les Juifs qui, les premiers, ont pris des mesures tendant à conserver la pureté de leur race, pour autant qu’on puisse appeler "pure" une race aussi mélangée dès son origine […] Ou bien on est partisan d’une "politique raciale", ou bien on y est opposé. Si l’on critique le racisme allemand, on doit également être adversaire du racisme juif. »[11]

Le même auteur antisémite d’extrême droite, dans un autre livre paru en 1939, Juifs et catholiques, commence par un développement consacré au "racisme", en réalité au "racisme juif" :

« Ce sont les Juifs qui, les premiers, ont pris les mesures les plus rigoureuses pour maintenir la pureté de leur race. Nous avons exposé ailleurs les mesures prises par Esra et Néhémie pour éviter à l’avenir tout mélange de sang "impur" avec le sang juif. Nous nous bornons donc à constater que les mesures prises alors étaient bien plus rigoureuses que celles que le plus farouche raciste pourrait proposer de nos jours […] Si l’on critique le racisme allemand ou italien, on doit également critiquer le racisme juif. »[12]

4. Louis-Ferdinand Céline, dans le premier de ses trois pamphlets, Bagatelles pour un massacre, publié chez Denoël en décembre 1937, où il tonnait contre la "guerre juive" qui se préparait, selon lui, contre l’Allemagne nazie, donnait aussi, avec autant de verve que d’abjection, dans la dénonciation des "Juifs racistes" et du "racisme juif" :

« Juifs en tant que secte, race, Juifs racistes (ils le sont tous), revendicateurs circoncis armés de passion juive, de vengeance juive, du despotisme juif […] On peut se demander pourquoi les journaux de droite, de gauche, du centre, ne racontent jamais rien des Juifs ? En tant que juifs, je veux dire activement juifs, attentivement juifs, spécifiquement juifs et racistes ? […] Intelligents quoi ?… que je m’insurge. Ils sont racistes, ils ont tout l’or, ils ont saisi tous les leviers, ils se cramponnent à toutes les commandes… C’est ça leur intelligence ? […] J’ai rien de spécial contre les Juifs en tant que juifs (…). Mais c’est contre le racisme juif que je me révolte, que je suis méchant […] Ils hurlent bien eux aux racistes ! »[13]

5. L’écrivain Pierre Gripari (1925-1990), anarchiste d’extrême droite qui fut proche d’Europe Action puis membre du GRECE[14], incarnait le type de l’antisémite classique reconverti en "antiraciste antijuif" (de droite) raisonnant selon la chaîne suivante d’amalgames : "judaïsme = racisme", "sionisme = racisme", "sionisme = colonialisme", "antisémitisme = contre-racisme" et "anticolonialisme". Comme Ménargues en 2004, Gripari postulait la permanence d’une identité raciste du comportement juif et du judaïsme, de l’époque biblique à l’État d’Israël. Sa définition de l’antisémitisme revient à justifier ce dernier comme mode d’autodéfense des victimes du "colonialisme" et du "racisme" juifs :

« L’antisémitisme n’est pas un "crime gratuit", résultat de la névrose d’un seul homme ni même d’un seul peuple. En fait, la Bible en fait foi, il est aussi vieux que la loi juive elle-même : c’est un contre-racisme, un réflexe de colonisé. »[15]

Et de préciser sa pensée par cette boutade :

« Il y a ceux qui sont contre Israël : ce sont les antisionistes. Il y a ceux qui sont pour Israël : ce sont les antisémites. »[16]
Bref, être pour Israël, c’est, pour Gripari, être "raciste", tandis qu’être "antisioniste", c’est être antiraciste…

L’écrivain est connu en tant qu’auteur de contes pour enfants (Les contes de la rue Broca). L’essayiste politique l’est moins. Or, les écrits politiques de Gripari, collaborateur de Défense de l’Occident (mensuel dirigé par Maurice Bardèche, beau-frère de Robert Brasillach), sont marqués par une dénonciation obsessionnelle du "racisme juif" ou du "racisme de l’État d’Israël". Gripari est direct: après avoir posé que « la Torah est raciste »[17], il accuse :

« Il y a un livre, un seul, qui prêche le génocide. Ce livre, ce n’est pas Mein Kampf, c’est l’Ancien Testament. »[18]

Jusqu’à esquisser cette vision délirante : la Bible étant « le premier manifeste écrit d’un racisme […] intellectualisé où se trouverait glorifié le génocide rituel que Dieu lui-même (…) ordonne », elle serait la source cachée de l’inspiration d’Hitler et de la falsification communiste de l’histoire ![19]

Il ne cachait pas par ailleurs ses sympathies pour l’islam et le monde arabe, indissociables de sa nostalgie du fascisme :

« Le fascisme n’a pas eu sa chance […] Cette formule mériterait d’être reprise et honnêtement essayée […] C’est encore le fascisme qui est le moindre mal. »

D’où cette prophétie sur l’Europe libérée, déjudaïsée :

« L’Europe survivra grâce à l’antiracisme, lequel lui permettra de s’unir, de s’allier aux Arabes, pendant que le judaïsme, lui, mourra, non parce qu’il est raciste, mais, plus précisément, parce qu’il est LE racisme. »[20]

Enfin, Gripari, dans une filiation célinienne, dénonçait litaniquement la "guerre juive" à venir :

« Tout le monde sait que, s’il y a une troisième guerre mondiale, elle sera, comme la deuxième, avant tout une guerre juive. »[21]

C’est à la revue néo-fasciste, Défense de l’Occident, que Gripari, en 1975, a confié une courte et scandaleuse synthèse de ses idées sur le judaïsme et le sionisme :

« Judaïsme et sionisme, c’est la même chose (…). Je crois que l’Europe sera antisémite, forcément, parce que anti-raciste : les idées juives ont été condamnées au procès de Nuremberg (…). L’antisémitisme est en train de renaître avec d’autant plus de virulence que le racisme juif essaie de se faire passer pour démocratie (…). Dans la Bible, à l’époque des Rois, la situation en Palestine était exactement la même que maintenant, c’est-à-dire que les Juifs n’y représentaient qu’une minorité et une minorité coloniale et raciste (…). Il viendra un temps où les synagogues seront fermées : elles ne peuvent pas ne pas l’être un jour ou l’autre pour propagande raciste. Où les organisations juives, qu’elles soient politiques ou religieuses, seront interdites comme criminelles. »[22]

6. Pour Louis Sala-Molins, professeur de philosophie gauchiste devenu accusateur public de l’Occident "blanc" et "judéo-chrétien", le salut ne peut venir que du Palestinien "martyr", aux côtés du Noir africain ou afro-américain exigeant des "réparations" pour la mise en esclavage de ses ancêtres – revendication victimaire exploitée démagogiquement, comme on le sait, par le comique haineux nommé Dieudonné, lequel ajoute l’accusation délirante des Juifs pour leur prétendu rôle dans la traite des Noirs d’Afrique (thème emprunté à la Nation de l’Islam, de Louis Farrakhan). Citons simplement un extrait de l’ahurissant « Avertissement salutaire au lecteur mécréant » sur lequel s’ouvre le méchant essai de Louis Sala-Molins, Le Livre rouge de Yahvé :

« Du premier mot de la Torah au dernier du Livre de Josué, Yahvé mène son affaire : de la création du monde à l’installation des Israélites, ses chouchous, sur pas mal d’hectares à l’est du Jourdain et sur tout l’ouest du fleuve, jusqu’à la mer, bande de Gaza comprise. C’est l’"Eretz Israël" dont parlent encore des Israéliens de maintenant en ligne directe avec les Israélites de jadis. Tant pis pour les Cananéens et Philistins d’alors, tant pis pour les Palestiniens d’aujourd’hui. »[23]

Par ce choix, volontairement limité, de fragments de rhétorique antijuive appartenant à diverses traditions et relevant d’idéologies différentes, j’ai voulu montrer que, loin de pouvoir se comprendre seulement en référence à des événements contemporains (le conflit israélo-palestinien depuis le début de la seconde Intifada), les récentes interventions médiatiques d’Alain Ménargues, et d’autres du même acabit, puisaient leurs évidences dans un stock de représentations disponibles, sédimentées depuis longtemps.
On peut y reconnaître des éléments provenant de l’antisémitisme nationaliste catholique à la française (Drumont) et de l’antisémitisme raciste et pangermaniste pré-nazi (Chamberlain), du racisme antijuif pro-nazi (H. de Vries de Heekelingen, Céline), mais aussi bien de la judéophobie "antisioniste" de gauche (Garaudy), ou de droite (Gripari), laquelle s’est inscrite dans l’imaginaire médiatique (Dieudonné).

Pierre-André Taguieff*

© L’Arche



* Pierre-André Taguieff est directeur de recherche au CNRS (Paris, CEVIPOF). Dernier ouvrage paru : Prêcheurs de haine (Mille et une nuits, 2004).

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NOTES

1. Alain Ménargues, Le Mur de Sharon, Paris, France Inter et Presses de la Renaissance, 2004 [septembre], p. 50-53 (« La séparation du pur et de l’impur »).
2. Ibid., p. 53-62.
3. Ibid., p. 69-77.
4. Roger Garaudy, Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, Samiszdat [sic], Roger Garaudy, 1996, p. 49-62 (nouvelle édition, Beyrouth, Al Fihrist, 1998, p. 61-80).
5. Libération, 19 octobre 2004.
6. O. C., « RFI rompt avec Alain Ménargues », Libération, 20 octobre 2004, p. 19; « Alain Ménargues devra quitter RFI », Le Monde, 21 octobre 2004, p. 34.
7. Dieudonné, interview parue dans Lyon Capitale, n° 360, 23 janvier 2002. Sur l’affaire Dieudonné, voir mon livre, Prêcheurs de haine. Traversée de la judéophobie planétaire, Paris, Mille et une nuits, 2004, p. 386-410.
8. Édouard Drumont, préface à "Auguste Rohling, Le Juif selon le Talmud", édition française considérablement augmentée par A. Pontigny, Paris, Albert Savine, « Bibliothèque anti-sémitique », 1889, p. IV-V.
9. Houston Stewart Chamberlain, La Genèse du XIXe siècle, édition française par Robert Godet [revue et corrigée par Chamberlain], Paris, Payot, 1913, t. I, p. 439, 545, 577, 581, 615.
10. Herman de Vries de Heekelingen, Israël. Son passé. Son avenir, Paris, Librairie académique Perrin, 1937, p. 54, 55, 69.
11. Herman de Vries de Heekelingen, L’Orgueil juif, Paris, Revue internationale des sociétés secrètes, 1938, p. 27-30.
12. Herman de Vries de Heekelingen, Juifs et catholiques, Paris, Bernard Grasset, 1939, p. 19-20.
13. Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, Paris, Denoël, 1937, p. 50, 61, 66, 72.
14. Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne, créé en 1968, à la suite de l’échec politique (1967) des réseaux d’Europe Action, incarnant le "nationalisme européen" sur des bases ethno-racistes. Le GRECE est couramment désigné en France, depuis 1977/78, par l’expression "Nouvelle droite".
15. Pierre Gripari, « Judaïsme, racisme et sionisme », in P. Gripari, Critique et autocritique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1981, p. 89.
16. Pierre Gripari, Reflets et réflexes, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1983, p. 95.
17. Ibid., p. 82.
18. Ibid., p. 92.
19. Pierre Gripari, Critique et autocritique, op. cit., p. 86-88.
20. Pierre Gripari, Reflets et réflexes, op. cit., p. 95.
21. Pierre Gripari, Critique et autocritique, op. cit., p. 91.
22. Pierre Gripari, Défense de l’Occident, mars-avril 1975, p. 54-55.
23. Louis Sala-Molins, Le Livre rouge de Yahvé, Paris, La Dispute, 2004, p. 7.



Mis en ligne le 25 novembre 2004 sur le site www.upjf.org.