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"La Fin des Temps": Fondamentalisme et lutte pour le Mont du Temple, D. Pipes
22/05/2006

Cet article, qui figurait sur le site reinfo-israel.com (devenu www.upjf.org depuis 2003), n’avait pas été repris dans la présente version du site. Malgré son ancienneté relative, il reste de saison et constitue une analyse utile du phénomène, insuffisamment connu des non-spécialistes, de l’étrange connivence idéologique qui existe entre certaines mouvances du fondamentalisme chrétien et des courants juifs. Nous le remettons donc en ligne aujourd’hui. (Menahem Macina)
Avril 2001
Original anglais : "The End of Days: Fundamentalism and the Struggle for the Temple Mount", by Gershom Gorenberg (Free Press. 288 pages)".

Recension de l’ouvrage de Gershom Gorenberg, par Daniel Pipes, dans Commentary Magazine

Traduction française : Menahem Macina

[Voir aussi, sur notre site : 1) L’article de Gershom Gorenberg, paru en anglais dans le Washington Post du 11 octobre 2002, et traduit en français sous le titre : "Une alliance peu orthodoxe, l’engouement des Evangéliques pour les juifs" ; 2) L’article de Jonah Goldberg: "Le débat évangélique à propos d’Israël".]
 
 
Le Mont du Temple, dans la vieille ville de Jérusalem, défraye à nouveau la chronique. En juillet dernier, Ehud Barak, alors Premier Ministre d’Israël, stupéfiait le monde en offrant à Yasir Arafat de lui céder la souveraineté partielle sur le plus sacré des sites juifs. Quelques mois plus tard, les Palestiniens ont répondu au dernier round des concessions israéliennes en réactivant leur campagne de violence. Il est intéressant de noter qu’ils ont décrit leur action, au moins au début, comme motivée par la détermination de protéger une mosquée située sur le dit Mont du Temple.

Quand, au mois de février dernier, Ariel Sharon a été élu Premier Ministre d’Israël, il a affirmé, pour sa part, dans l’une de ses premières déclarations de politique, que Jérusalem resterait "la capitale une et indivisible de l’Etat d’Israël, avec le Mont du Temple en son centre, pour toute l’éternité".

C’est donc avec quelque raison que Gershom Gorenberg, un Américain ayant habité Jérusalem depuis 1977 et qui est maintenant Rédacteur en chef du Jerusalem Report, devait appeler cet emplacement "le patrimoine le plus contesté de la terre". Car, cette colline réalisée par les hommes n’est pas seulement l’endroit où deux antiques temples juifs ont été construits et où deux lieux saints islamiques majeurs - le Dôme du Rocher et la mosquée de al-Aqsa - se dressent encore maintenant, c’est également, comme l’écrit Gorenberg dans La fin des Temps, le lieu de "rêves millénaires" pour beaucoup de chrétiens.

Dans ce livre bien écrit, publié juste avant l’explosion de violence de septembre dernier, Gorenberg se concentre sur le rôle joué par le Mont du temple dans les attentes de "millions d’hommes et de femmes tout à fait raisonnables, appartenant à des mouvements religieux établis, de tous les coins du globe, [qui] attendent la fin de l’histoire, laquelle doit être suivie de l’avènement d’une ère de perfection". Bien que chacun des [fidèles] des trois principaux monothéismes doive recevoir sa rétribution à la fin des jours, Gorenberg se concentre principalement sur les Chrétiens et sur les Juifs. Les Musulmans sont confinés au rôle de spectateurs.

Comme Gorenberg l’indique, un grand nombre de chrétiens évangéliques croient que le second avènement de Jésus se produira après une longue suite d’événements, à la fois miraculeux et terribles. Lors de l’"enlèvement de l’Eglise", expression vulgarisée par le prédicateur britannique du XIXe siècle, John Darby, les vrais chrétiens s’envoleront vers le ciel, tandis que le reste du monde devra affronter sept ans de tribulations, qui précéderont l’établissement du royaume de Dieu sur terre. Parmi les nombreux événements qui auront lieu en ces années de tribulation, l’Antichrist profanera le Temple de Jérusalem - un acte qui suggère implicitement que le Temple lui-même aura été reconstruit avant que les Derniers Temps et le Second Avènement puissent advenir.

Environ un quart des Chrétiens américains, connus sous l’appellation technique de "dispensationalistes prémillénaristes ", adhèrent à certains aspects de cette vision des choses. Grâce à des efforts missionnaires, le nombre de ce type de chrétiens grandit, tant en Amérique latine, qu’en Asie de l’Est (mais pas en Europe de l’Ouest).

La diffusion de leurs idées concernant la fin du monde se reflète également dans les ventes de livres. La collection "Left Behind", une succession de récits à suspense, de Jerry Jenkins et Tim LaHaye, qui suivent une ligne dispensationaliste prémillénariste, a vendu dix millions d’exemplaires (et un film majeur, qui s’en inspire, vient de voir le jour). Encore plus spectaculaire, The Late Great Planet Earth (1970), de Hal Lindsey, une autre manière de traiter des "derniers temps" et du retour de Jésus, s’est vendu à quelque 34 millions d’exemplaires, dans 54 langues, et pourrait être le livre atteignant le plus fort tirage du XXe siècle qui vient de s’achever.

En Amérique, au moins, des points de vue de cette nature générale sont tout sauf des additions récentes au paysage chrétien. Le Millénarisme, écrit Gorenberg, "est arrivé avec le Mayflower", et depuis, il est "devenu une note caractéristique de la religion américaine". Une curieuse conséquence de cet état de choses a été l’éclosion, au XXe siècle, d’une tendance sioniste chrétienne qui anticipait sur le Sionisme politique en milieu juif, et qui se trouvait là pour accueillir et conforter ce dernier. Ainsi, dans une pétition de 1891, connue sous le nom de "Blackstone Memorial", du nom d’un pasteur évangéliste de Chicago, 413 éminentes personnalités américaines juives et chrétiennes invitèrent le Président à organiser "une conférence internationale qui prendrait en compte la situation des Israélites et leurs affirmations selon lesquelles la Palestine était leur antique foyer".

Pour quelques chrétiens, la déclaration Balfour de 1917, exprimant la sympathie du gouvernement britannique à l’égard des aspirations sionistes, est apparue comme la confirmation de la véracité d’une antique prophétie; et à combien plus forte raison, la fondation de l’Etat indépendant d’Israël, en 1948.

En 1967, lors de la Guerre des Six Jours, la reconquête du Mont du Temple par Israël a apporté la preuve absolue de la validité d’une partie des prophéties, ce qui a provoqué un tournant vers le renouveau chrétien et a accru les espoirs d’une reconstruction du Temple.

En bref, des millions de chrétiens de par le monde croient sincèrement et pieusement que le statut des constructions de l’esplanade de Jérusalem déterminera le destin de l’expérience humaine, si ce n’est celui du cosmos. Et cela signifie, comme l’écrit Gorenberg, que "ce n’est pas suite à son propre choix" que l’Etat d’Israël a été projeté "dans le rôle-vedette du drame de la Fin des Temps". Selon les termes de ce drame, le seul impératif n’est pas qu’Israël ait le contrôle du Mont du Temple; la tâche pressante de reconstruire le temple est une tâche qu’il est du ressort des Juifs d’accomplir, pas des chrétiens. Cependant, si passionnés que soient les Evangéliques de voir un troisième Temple s’élever, le mieux qu’ils puissent faire est de pousser les Juifs dans la direction souhaitée.

Cela signifie, grosso modo, soutenir Israël dans son conflit avec les Arabes, et favoriser le parti (Likud) qui suit la ligne la plus dure en Israël. Cela signifie également, bien sûr, faire de la propagande pour la poursuite d’un contrôle du Mont du temple. Certains chrétiens s’impliquent de manière plus directe, en assurant une aide morale et financière généreuse à ceux des Juifs qui sont eux-mêmes déterminés à reconstruire le Temple.

Dans un chapitre piquant intitulé "Les Cavaliers de l’Apocalypse", Gorenberg relate l’histoire de quelques chrétiens qui ont essayé d’aider à élever une génisse entièrement rousse, un animal dont, selon la Bible, les cendres sont nécessaires pour purifier les Prêtres du Temple de l’impureté rituelle.

Quant aux Juifs qui entretiennent également l’espérance d’un troisième Temple, ils se réunissent dans des groupuscules qui portent des noms comme les "Fidèles du Mont du Temple", et le "Mouvement pour l’Erection du Temple"; leur nombre est quelque peu surestimé par ceux qui croient à demi à leurs objectifs. Ces objectifs incluent la fin de toute guerre et une ère au-delà de l’histoire.

Un dirigeant, cité par Gorenberg, croit qu’une tentative de construire le Temple "amènera la paix, apportera la sécurité, guérira toutes les misères de la société!" (D’autres peuvent conclure que cela précipitera des représailles musulmanes et un terrible bain de sang.) Certains s’acheminent vers cette fin en préparant de manière méticuleuse les habits, la monnaie, et les instruments sacrificatoires qui seront en usage dans un temple reconstruit.

Et les Musulmans? Avec grande attention et une certaine agressivité, ils observent tout mouvement potentiel entre les juifs et les chrétiens pour détruire les constructions islamiques sur le Mont du Temple, qui sont désignées collectivement sous le nom de Al-Haram ash-Sharif (le Noble Sanctuaire). Ce que cela peut signifier, on l’a vu en septembre 1996, quand les dirigeants palestiniens ont déclenché une vaste émeute, suite au fait que le gouvernement israélien avait désobstrué la sortie d’un tunnel à Jérusalem, à une distance d’au moins 200 yards de la mosquée d’al-Aqsa; la violence qui s’ensuivit eut comme conséquence près de 80 décès. De même, il se peut qu’il n’y ait aucune incongruité à voir dans l’actuel soulèvement palestinien contre Israël une forme de protection anticipée de la mosquée, à un moment extrêmement délicat : l’intifada millénariste.

Phénomène plus étonnant, en effet, les musulmans se sont également laissé emporter par la fièvre du Mont du Temple. En fait, ils sont tellement atteints par les idées d’origine occidentale, que beaucoup adoptent maintenant certains aspects de l’eschatologie chrétienne évangélique à des fins islamiques. Ainsi, des musulmans à la mentalité apocalyptique voient la création d’Israël comme le début d’un processus qui va, soit vers le triomphe de l’Islam, la destruction d’Israël, soit vers la fin du monde.

Symboliquement, l’année chrétienne 2000 a pris, pour ces musulmans, une signification que l’Islam traditionnel n’acceptera jamais, plusieurs publications populaires - si ce n’est hétérodoxes - annonçant que l’Antichrist (dajjal, en arabe) doit arriver cette année-là.

Le fait que certains Musulmans en soient venus à croire que la fin du monde est déterminée par des événements qui auront lieu sur le Mont du Temple enflamme encore davantage une situation déjà tendue - bien qu’en pratique, du fait que l’intérêt principal des musulmans consiste à maintenir le statu quo en cet endroit, il semble peu probable qu’ils prennent l’initiative de poser des actes de provocation.

Il est aussi tout à fait possible que quelqu’un, aujourd’hui anonyme, tente de mettre le feu [une catastrophe!] au Mont du Temple, écrit Gorenberg. Et en effet, il ne faudrait pas grand-chose pour déclencher une conflagration dans cette portion de territoire, dont les murs et les bâtiments antiques pourraient facilement être abattus ou détruits de toute autre manière par une bande, même peu nombreuse, de fanatiques.

Gorenberg craint que de tels événements se produisent bientôt. Dans la pensée religieuse, le "millénium", à proprement parler, ne se réfère pas à une année avec trois zéros, mais à une longue période marquant la fin de l’histoire normale et le commencement du royaume de Dieu. S’il doit se passer quelque chose, les fièvres millénaristes peuvent être plus fortes cette année [2001] que durant l’année 2000, parce que tant de gens qui attendaient la Fin, l’an dernier, ont été déçus.

Le dossier historique enseigne à quel point de telles déceptions peuvent mener à la violence, et adresse un avertissement à quiconque a poussé un soupir de soulagement quand le calendrier est passé à 2001. "Le jour qui suit le dernier est le plus dangereux", observe Gorenberg.

Il y a également là une leçon pour ceux qui pourraient être tentés d’écarter comme "bavardages bibliques" un ensemble de croyances qui, en soi, ne sont ni absurdes ni frauduleuses. Dans ce pays [les USA], le fait d’avoir ignoré les vues apocalyptiques de David Koresh a contribué, de manière significative, aux conséquences désastreuses de l’aventure de la Branche Davidienne à Waco, au Texas. De même, écrit Gorenberg, en ignorant la "crise théologique déclenchée par l’Accord d’Oslo" chez certains Juifs, les autorités israéliennes se sont trouvées prises au dépourvu par le massacre d’Hébron, perpétré en 1994 par Baruch Goldstein. Pour prévenir la violence, prévient-il, les autorités doivent suivre une ligne équilibrée, "non pas considérer les croyances comme criminelles [mais] comprendre où ces croyances pourraient mener."

Il y a aussi un besoin plus général - le besoin de comprendre ses amis. En acceptant l’appui d’alliés chrétiens "qui croient en la Bible", les Israéliens ont fermé les yeux, de manière significative, sur quelques stipulations du programme millénariste, dont l’une a trait à la future conversion de masse au christianisme de la génération "ultime" des Juifs.

D’autre part, quelques Evangéliques semblent ne pas avoir compris le fait que, mis à part quelques marginaux, les Israéliens n’ont pas l’intention de détruire les lieux saints musulmans pour construire un Temple.

C’est assurément un signe inquiétant lorsque chaque partie d’une relation fonctionnelle abrite ses propres attentes à l’ombre de l’autre; ou quand, ainsi que l’écrit Gorenberg, chaque partie "considère souvent l’autre comme un instrument inconscient pour atteindre un but plus élevé". Son souci est que, déçus de voir que les Juifs n’entreprennent pas le travail de reconstruction attendu, les chrétiens fervents risquent de considérer les juifs comme faisant obstruction à l’enlèvement [de l’Eglise] et qu’ils manquent encore Jésus. "Quand la génération ’ultime’ [des Juifs] refuse d’atteindre son terme, une ancienne frustration à l’endroit des Juifs qui ne joueront pas leur rôle a toutes les chances de ressurgir."

Il y a au moins un précédent à un tel changement d’humeur, non mentionné par Gorenberg, mais récemment étudié par Michael Barkun, de l’Université de Syracuse. L’"Israélisme" britannique [British-Israelism], mouvement chrétien qui était pro-sioniste avant la naissance de l’Etat d’Israël, est devenu antisioniste quand il ne s’est pas vu associer à la construction du nouveau pays. "Comme les fondamentalistes contemporains", écrit Barkun, "ils avaient besoin d’un Etat juif en Palestine pour des raisons théologiques, mais cela ne signifiait pas nécessairement qu’ils aimaient les Juifs". Le mouvement "British-Israel" a, par la suite, donné naissance au mouvement de l’ "Identité Chrétienne", également connu sous le nom de "Nation Aryenne", qui est peut-être le mouvement chrétien le plus violemment raciste et antisémite qui existe aujourd’hui.

Gorenberg a raison de s’inquiéter des problèmes liés au Mont du Temple, parce qu’ils ont la capacité unique de précipiter des crises internationales effrayantes. En même temps, cependant, son analyse souligne la nécessité de distinguer soigneusement entre modérés et extrémistes, particulièrement lorsqu’on a affaire à un phénomène aussi diversifié que le Christianisme évangélique américain. Les croyances sont une chose, influer sur elles en est une autre. Comme les Juifs, qui prient trois fois par jour pour la reconstruction du Temple et la restauration des sacrifices d’animaux, la grande majorité des Evangéliques n’ont aucune difficulté à distinguer entre le domaine de la croyance finale et celui de l’action terrestre. Jusqu’ici, à l’exception d’une poignée d’extrémistes, la modération l’a emporté, et l’on peut raisonnablement s’attendre à ce que cela continue ainsi.

Daniel Pipes
 
© Commentary Magazine 
 
Remis en ligne le 18 mai 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org