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Une alliance peu orthodoxe, l’engouement des Evangéliques pour les juifs, G. Gorenberg
18/05/2006

Une seule phrase résume excellemment le propos de cet article : « Les intérêts israéliens et juifs seront mieux servis en gardant une distance respectueuse par rapport à la droite chrétienne. » Malgré sa relative ancienneté, il a paru utile de remettre en course ce texte qui, a posteriori, prouve sa pertinence, suite à la publication récente d’un article de Joseph Farah *. (Menahem Macina)
 
* Joseph Farah, "Je désespère d’Israël".

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Article paru dans le Washington Post, le 11 octobre 2002, page A37.
 
Titre anglais original : "Unorthodox Alliance. Israeli and Jewish interests are better served by keeping a polite distance from the Christian right".
 


Jérusalem – L’idée est censée me faire vibrer d’enthousiasme. Tandis que je suis assis chez moi, jouissant du calme de cette soirée du vendredi, des milliers de supporters de la Coalition Chrétienne vont s’assembler à Washington pour proclamer leur solidarité avec Israël. Selon l’opération de promotion d’une manifestation préliminaire, mon Premier ministre parlera en duplex par satellite, ravi d’avoir l’appui d’un électorat américain plus faucon que la plupart des électeurs israéliens. A tout le moins, quelques Juifs américains - dont des dirigeants qui, jadis, ne voulaient pas avoir affaire avec la droite chrétienne -, pourront désigner cette manifestation comme étant la preuve d’une importante alliance politique nouvelle. Alors qu’Israël affronte un danger existentiel, arguent-ils, les Juifs devraient faire bon accueil à l’aide d’un groupe qui proclame hautement son amour pour l’Etat juif.
 
Cela ne me fait pas vibrer.
 
Ayant passé des années à enquêter sur ce qui lie la droite chrétienne à Israël, à écouter des "chrétiens sionistes" en vue, à lire leurs sermons et à examiner les liens de certains avec des extrémistes israéliens, force m’est de conclure que c’est là une relation étrangement instrumentalisée.
 
Accepter l’accolade d’évangéliques conservateurs pose des problèmes de principe, tant pour les Juifs que pour Israël, en échange d’une illusoire rétribution à court terme. Les Juifs feraient mieux de se conformer à la maxime hébraïque, "respecte-le, mais tiens-le à l’oeil", en conservant une distance respectueuse et en marquant ouvertement les différences par rapport à la droite chrétienne, tout en favorisant parfois les mêmes démarches politiques.
 
Le point de vue de la droite chrétienne sur Israël découle largement d’une position théologique à double tranchant. Suivant une conception antijuive classique, on considère le peuple juif comme spirituellement aveugle dans son rejet de Jésus. Pourtant, on affirme que les promesses divines faites aux Juifs, consistant à bénir ceux qui les bénissent de ce qu’ils reviennent dans leur terre, restent immuables. Ces gens considèrent effectivement l’existence d’Israël comme une preuve de la réalisation des prophéties bibliques, et annoncent une apocalypse dans laquelle les Juifs mourront, ou accepteront Jésus. Israël est aimé parce qu’il confirme une doctrine fondamentaliste chrétienne. « La preuve la plus flagrante de Son retour imminent », a affirmé le Révérend Jerry Falwell, est la « renaissance de la nation d’Israël ». L’évangélique Chuck Missler m’a dit, un jour, qu’aux Etats-Unis, Israël était davantage soutenu par des chrétiens fondamentalistes que par des "Juifs de race", non sans affirmer qu’Auschwitz n’était « qu’un prélude » de ce qui arrivera aux Juifs dans les Derniers Jours qui approchent.
 
Des Juifs qui préconisent de travailler plus étroitement avec la droite chrétienne disent que c’est sans importance. « Ces croyances religieuses […] ont trait à un avenir inconnu », alors que les évangéliques apportent leur soutien maintenant, écrivait récemment Abraham Foxman, directeur de l’Anti-Defamation League. Cette réponse est une mauvaise interprétation de la croyance millénariste. Aspirer ardemment à la Fin, c’est affirmer que notre monde est profondément défectueux. Celui dont la conception millénariste est « Je vais déposer mon épée et mon bouclier », exprime quelque chose sur ce qui va mal aujourd’hui. Ceux qui souhaitent que les Juifs se convertissent ou qu’ils meurent mettent en lumière un autre "défaut", très différent, dont notre monde est atteint. Ce n’est pas un hasard si le soutien évangélique à Israël est souvent lié à des efforts de prosélytisme auprès des Juifs.
 
Les Juifs qui ignorent cette théologie s’abaissent et donnent des gages aux évangéliques. Ils risquent aussi de compromettre des décennies de dialogue avec les catholiques et les protestants de la mouvance principale, qui ont entrepris la tâche difficile de réévaluer l’attitude de la chrétienté envers les Juifs. Il sera difficile aux Juifs de soutenir cette réévaluation si des groupes juifs éminents travaillent étroitement avec des groupes chrétiens qui nient le judaïsme.
 
La crise israélienne actuelle justifie-t-elle de négliger ces considérations à long terme, pour s’assurer un soutien tactique immédiat, comme le prônent certains ? Je ne sous-estime pas les dangers actuels. Mais si effrayant que soit le terrorisme palestinien, il ne met pas en danger l’existence d’Israël. La démographie palestinienne, elle, menace Israël tant qu’il conserve tous les territoires qui vont de la Méditerranée au Jourdain. D’ici quelques années, il y aura une majorité palestinienne dans ce pays, et Israël cessera soit d’être un Etat juif soit d’être une démocratie. Il n’est pas étonnant qu’un sondage récent ait montré qu’une majorité de Juifs d’Israël sont favorables à un Etat palestinien. La position de la droite chrétienne, par contre, est illustrée par la déclaration du sénateur James Inhofe, en mars [2002], qui affirmait, en plein Sénat, qu’Israël doit garder la Cisjordanie « parce que Dieu l’a dit ». Plutôt que d’un soutien d’Israël, il s’agit d’un soutien à des politiques extrémistes qui mettent Israël en danger, au nom d’une théologie fondamentaliste.
 
Les Juifs ont toutes les raisons de parler avec des évangéliques conservateurs, dans un franc dialogue interconfessionnel qui démarque clairement tant les différences que les points d’accord. En matière politique, cependant, on servira mieux les intérêts israéliens et juifs en travaillant avec des politiciens et des groupes religieux qui prônent des efforts diplomatiques américains renouvelés pour mettre un terme au carnage en Terre Sainte.
 
Voir des négociateurs se rencontrer à nouveau pour des pourparlers de paix, voilà qui me ferait vibrer d’enthousiasme.
 
Gershom Gorenberg
 
© Washington Post
 
Mis en ligne le 18 mai 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org