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Éditorialistes

Souvenirs d’avant-guerre, Arnold Mandel
05/05/2006

05/05/06
 
Article paru dans L’Arche n° 111 (mai 1966)
 
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Extrait de L’Arche n° 577, mai 2006
 
Numéro spécimen sur demande à info@arche-mag.com
 
Reproduction autorisée sur Internet, avec les mentions ci-dessus
 
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À Genève est mort, tout récemment, le publiciste Josué Jéhouda, qui, durant les années critiques de l’entre-deux Guerres, fonda, puis dirigea la Revue Juive de Genève. Cette publication fut, pendant longtemps, la seule revue juive de langue française, et la lecture de la collection complète est intéressante à maints égards.
 
La Revue Juive de Genève était basée sur la formule de la «synthèse», et son directeur pensait que le judaïsme pouvait s’aménager en aperçus synthétiques entre l’esprit moderne et la tradition juive, l’un et l’autre de ces éléments étant définis, en l’occurrence, de manière assez vague, ou pas définis du tout.
 
Quand on demandait à Josué Jéhouda ce qu’était, selon lui, la tradition juive, il répondait invariablement «monothéisme !». Quand on lui disait: «et encore», il tapait du poing sur la table et répétait: «monothéisme !». Les Juifs – y compris les collaborateurs de la revue – demeuraient sceptiques quant au caractère exhaustif de cette définition à l’haleine courte. Mais les pasteurs protestants, dans les parages, se montraient nettement pour.
 
Vinrent les jours sombres de 1938, la montée des périls, l’antisémitisme croissant, même en France et dans les pays de langue française. Tout «monothéisme» cessant, la Revue Juive de Genève se mit en quête de déclarations antiracistes d’hommes de qualité. Sur la place de Paris, l’auteur de ces lignes fut chargé de stimuler et de recueillir des professions de foi, qui feraient enfin monter l’écarlate de la honte aux faces sans vergogne des Hitler, Streicher, Gœbbels.
 
Notre "correspondant particulier" se rendit aussitôt au n° 1 de la rue Vaneau. Là habitait André Gide. Celui-ci, sans difficulté aucune, approuva la Revue Juive de Genève d’être contre le racisme et l’antisémitisme, comme il l’était lui-même. Ce fut, dans cet ordre d’idées, l’ultime manifestation d’une vigueur gidienne. Car, par la suite, il ne fit jamais le moindre geste ni le moindre pas dans ce sens.
 
L’auteur dramatique, Lenormand, me reçut dans la chambre à coucher de sa maman. À un impérieux coup de téléphone (probablement d’un fournisseur réclamant le paiement d’une note), il répondit, hautain et agacé, qu’il n’avait pas le temps, étant, pour le moment, interviewé par «un grand journaliste étranger». Puis il me déclara que, pour son théâtre, il avait besoin de l’élément pathétique juif, comme il avait besoin du nègre et de la négritude. Que pensait-il de l’antisémitisme de Céline (Bagatelles pour un massacre venait de paraître)? Lenormand mit son index sur les lèvres et murmura: «Je ne dirai jamais de mal d’un confrère». Je lui fis alors remarquer qu’après tout, Hitler aussi était un «confrère», ayant écrit un livre nommé Mein Kampf. Dans son grand dodo défait, la vieille dame – Mme Lenormand mère – éclata d’un rire sardonique. C’était assez sinistre.
 
M. de Montherlant m’évita le dérangement. Il répondit par lettre dactylographiée, disant, en substance, qu’ayant connu plusieurs maîtresses juives, il n’eut jamais qu’à se louer de leurs services.
 
La revue publia tous ces témoignages d’humanitarisme. Puis ce fut la guerre, et il n’y eut plus de Revue Juive de Genève.
 
Dans sa jeunesse, Josué Jéhouda avait été l’ami et le compagnon de Panaït Istrati. Avec Jéhouda, Istrati écrivit un roman "juif, juif" : La famille Perlmuter.
 
On sait que Panaït Istrati, retourné dans sa Roumanie, finit en antijuif venimeux. C’était avant-hier, et tous ces personnages font partie déjà d’un jeu d’ombres. Mais nous n’avons pas encore achevé de régler nos comptes avec les spectres. De temps à autre, en songe, j’aperçois Panaït Istrati. Je lui pose alors la question : «Pourquoi diable, toi, es-tu devenu antisémite?» Or, dès qu’il ouvre la bouche, s’apprêtant à me répondre, immanquablement je m’éveille. 
 
Arnold Mandel
 
© L’Arche
 
Mis en ligne le 05 mai 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org