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Éditorialistes

"L’ULB devrait reconsidérer son appellation : la liberté de pensée et d’expression s’y porte mal"
07/03/2006

Interview de Alan Dershowitz, Professeur de Droit à l’Université de Harvard.
6 mars 2006

Texte repris du site de l’Atlantis Institute.

 
Atlantis Institute [A. I.] : Vous êtes en Europe pour quelques jours dans le cadre du European Tour for Democracy II. Pouvez-vous nous en dire plus ?
 
Alan Dershowitz [A. D.] : C’est avec beaucoup d’émotion que je me retrouve ici en Europe. D’autant plus que je succède à mon ami Nathan Sharansky, orateur de la première édition du European Tour for Democracy. Je suis ici pour faire entendre une autre voix. C’est important car il semble bien qu’une sorte de lavage de cerveau collectif, principalement dans les milieux universitaires mais aussi médiatiques et politiques, s’empare des esprits. Certains acteurs européens sont aujourd’hui devenus des obstacles à la paix plutôt que des soutiens à la paix.
 
Je suis ici pour défendre le dossier de la paix et tenter de mettre en lumière les différentes dimensions du conflit. Je suis ici pour débattre et dialoguer de manière constructive avec ceux-là mêmes qui constituent des obstacles à la paix.
 
 
A. I. : Vous allez, ce soir, débattre à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) avec le professeur de Droit international, Eric David. Dans Le droit d’Israël et Le dossier de la paix, vous évoquez l’antisionisme et l’antisémitisme qui se propagent sur les campus américains et européens. Chez nous, en 2004, une étudiante de confession juive qui fréquentait l’Ecole de Commerce Solvay, probablement la plus prestigieuse des facultés de l’ULB, participait à une discussion sur les élections américaines en classe d’anglais. Pour avoir suggéré que George Bush n’était pas aussi mauvais que ce que l’on en disait, elle s’est vu asséner par son professeur un retentissant "You bloody Jew!". Personne n’a réagi, l’étudiante a quitté le cours en larmes. Sur ce même campus, plusieurs étudiants juifs ont été la cible de menaces de mort. Pensez-vous que cette situation soit réversible ?
 
A. D. : Avant tout, l’Université Libre de Bruxelles devrait sérieusement reconsidérer son appellation, car il semble que la liberté de pensée et d’expression s’y porte mal, du moins dans certaines sections où cette liberté n’est apparemment reconnue qu’à certains.
La situation est, bien sûr, réversible, même si ce n’est pas chose aisée. Quand des étudiants sont endoctrinés, quand on ne leur enseigne qu’une seule manière d’appréhender le problème, voire une conception erronée du conflit, un long processus est ensuite nécessaire pour rétablir une approche équilibrée. Je pense que, vu la facilité d’accès aux médias internationaux via Internet, les étudiants désireux de connaître la vérité n’ont que peu d’excuses. La vérité est à portée de main. Si, par exemple, un professeur dit à ses étudiants qu’Israël n’a pas accepté la résolution 242 de l’ONU, il est facile de vérifier sur le net que le professeur ne dit pas la vérité.
 
Il est très important que tout universitaire fasse preuve d’esprit critique à l’égard de ses professeurs et comprenne que certains d’entre eux puissent enseigner une version biaisée de l’Histoire. Les étudiants doivent se fier à leur propre capacité d’analyse et rechercher la vérité dans les bibliothèques.
 
 
A. I. : Mais ce n’est pas toujours chose aisée. Prenons justement le cas de la résolution 242. Si, en anglais, il est stipulé qu’Israël doit se retirer "de territoires occupés lors du récent conflit", la version française dit qu’Israël doit se retirer "des territoires occupés lors du récent conflit". Voilà de quoi dérouter plus d’un étudiant.
 
 
L’interprétation erronée de la 242 est imputable à l’ignorance, mais elle reflète aussi la manipulation de ceux qui tablent sur cette ignorance
A. D. : Les résolutions de l’ONU sont traduites dans différentes langues, et lorsqu’il y a litige, c’est la version anglaise qui prime. La raison pour laquelle la version française utilise l’article "des" résulte de l’insistance de de Gaulle sur ce point, mais la version anglaise, qui utilise l’article "de", est, sans conteste, la traduction qui fait autorité. Les Etats-Unis auraient opposé leur veto à la résolution 242 si celle-ci stipulait qu’Israël devait se retirer "des territoires" et non "de territoires".
 
Les termes utilisés dans la version anglaise de cette résolution ont créé un grand débat au sein du Conseil de sécurité. Les Russes aussi voulaient imposer une interprétation basée sur l’article "des" mais ils ont échoué. Ce sont les positions britannique et américaine qui l’ont emporté. Le président Lyndon Johnson, l’ambassadeur américain à l’ONU, Arthur Goldberg, et son homologue britannique, Lord Carrington, ont tous les trois spécifiquement déclaré qu’Israël ne devrait pas revenir aux frontières du 5 juin 1967.
 
L’interprétation erronée que certains font de la résolution 242 est généralement imputable à l’ignorance, mais elle reflète aussi la manipulation de certains professeurs, qui tablent justement sur l’ignorance de leurs étudiants.
 
 
A. I. : Dans Le dossier de la paix, vous semblez plutôt optimiste quant à l’issue du conflit israélo-palestinien, pour autant que ceux que vous dénommez "plus Palestiniens que les Palestiniens", et "plus Israéliens que les Israéliens", soient mis à l’écart. Aujourd’hui, l’un des acteurs que vous classez parmi les "plus Palestiniens que les Palestiniens", en l’occurrence, le Hamas, est au pouvoir. L’optimisme reste-t-il de mise ?
 
 
A. D. : On ne fait pas la paix avec ses amis, on la fait avec ses ennemis. Bien que le processus de paix soit plus difficile à mener avec le Hamas, je reste tout de même confiant dans le fait que l’on puisse déboucher sur une paix relative. Israël devra davantage compter sur une paix basée sur la sécurité que sur la confiance. Prenons le cas de l’Egypte : malgré les espoirs déçus quant à la possibilité d’échanges chaleureux entre Israéliens et Egyptiens, une paix froide s’est installée entre les deux pays. Une mauvaise paix vaut mieux qu’une bonne guerre.
 
 
A. I. : Les citoyens israéliens seront appelés aux urnes à la fin de ce mois. Les résultats de ces élections auront-ils une réelle importance sur la suite des événements, sachant que, côté palestinien, c’est le Hamas qui mène la danse ?
 
Quelle serait la réaction d’un Iran nucléaire à l’affaire des caricatures ?
A. D. : Si le parti Kadima remporte les élections et arrive à constituer un gouvernement de coalition solide, je pense que l’on risque d’être agréablement surpris par la générosité des propositions israéliennes de paix. Cela étant dit, tout va dépendre de la capacité du Hamas à rejeter le terrorisme, à reconnaître Israël et à accepter de s’asseoir à la table des négociations. On peut faire la paix avec un ennemi, mais la chose n’est guère possible avec un gouvernement aspirant à la destruction de son interlocuteur. En ce cas, la paix ne peut survenir que si on l’impose unilatéralement.
 
 
A. I. : Le président iranien déclare vouloir rayer Israël de la carte. Au même moment, Téhéran défie la communauté internationale en brisant les scellés de l’AIEA de plusieurs de ses centres d’enrichissement d’uranium. Comment gérer cette situation ?
 
 
A. D. : Aucune option ne doit être écartée. Les Etats-Unis et Israël ont dit, et les Européens l’ont chuchoté, qu’un Iran nucléaire était inacceptable. L’Iran a déjà les missiles, il ne peut donc avoir la bombe. Quelle serait, par exemple, la réaction d’un Iran nucléaire à l’affaire des caricatures ? Imaginons que ce soit La Stampa qui ait publié les caricatures à la place du Jyllands-Posten. Qui sait ce qu’un fondamentaliste cinglé ferait dans cette situation avec une Italie à portée de missiles ?
 
Il y a aussi le risque que l’Iran transmette l’arme nucléaire à une organisation terroriste, ou même qu’un groupe terroriste s’empare de la bombe, avec la complicité d’un mollah, à l’insu du régime iranien. C’est tout simplement trop risqué pour la paix planétaire, pour les Etats-Unis, pour la Grande-Bretagne, pour tous ceux qui sont opposés aux visées du régime iranien.
 
Il faut d’abord privilégier les négociations, la diplomatie, les sanctions économiques, l’isolement sur la scène internationale. Si tous ces moyens échouent, une intervention militaire préemptive doit être envisagée, mais en ultime ressort uniquement. Cela sera bien plus difficile que lors de l’attaque préemptive en Irak en 1981, mais j’ai parlé avec suffisamment de responsables militaires américains et israéliens pour savoir qu’une telle intervention reste faisable. J’espère que l’on n’en arrivera pas là.

 
Propos recueillis le 5 mars 2006 par Joël Rubinfeld
 
 
Né en 1938, Alan M. Dershowitz est professeur à la Harvard Law School, où il est titulaire de la chaire Felix Frankfurter. Impliqué, dès sa jeunesse, dans la défense active des droits civiques et des libertés fondamentales, il est devenu professeur à Harvard, à l’âge de 28 ans, ce qui fit de lui le plus jeune professeur d’histoire de la faculté de droit de cette université. Avocat pénaliste talentueux, il a notamment défendu Patricia Hearst, Mike Tyson, O.J. Simpson, mais aussi Claus von Bülow, qu’il parvint à innocenter. Il a écrit un livre, Reversal of Fortune, retraçant l’histoire du procès, livre dont l’on a tiré un film (Le Mystère von Bulow).
Engagé dans la défense de l’Etat d’Israël et prônant, de longue date, la création d’un Etat palestinien démocratique et pacifique, il est, notamment, l’auteur de Le droit d’Israël et Le dossier de la paix.
 
 
© Atlantis Institute 
 
Mis en ligne le 06 mars 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org