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Éditorialistes

Bref séjour à Jérusalem, Eric Marty (extraits)
09/05/2003

27 octobre - 3 novembre 2001

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Tout au long de ce bref séjour, je n’ai pas cessé d’éprouver la rudesse de la vérité sur une terre sans cesse dans le péril. Une vérité sans les complaisances de l’incarnation, ni les séductions de la cérébralité, mais terriblement âpre d’être toute entière nouée au réel.

Il n’est pas très agréable, après un séjour à Jérusalem, même bref, de réintégrer le réel français. Il n’y a pas que des désagréments, c’est vrai, mais, dès l’avion, dans l’avalanche des journaux que l’hôtesse d’Air-France vous propose, on sait que l’on va retrouver la nausée du mensonge.
Alors tout vous revient d’un seul coup. Du plus petit au plus gros. On se souvient de cette information entendue à la radio peu avant de partir selon laquelle l’équipe de football d’Autriche, venue pour un match du "mondial ", avait dû se battre pour obtenir des repas chauds pendant le shabbat puisqu’en Israël il est strictement interdit de faire cuire des aliments ce jour-là ; on s’en souvient tout en se remémorant le délicieux repas que l’on a fait à Tel-Aviv le vendredi soir sur le port, avec des amis israéliens, et où aucun des poissons grillés n’était casher.
On réentend la voix de Danièle Sallenave, lors d’une émission "historique" de France-Culture à propos du livre de Finkelstein sur les abus des victimes de la Shoah, prétendre qu’il est interdit aux Arabes israéliens de suivre des études de mathématiques, de physique et de chimie en Israël (jouissance pure du mensonge !).

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Il y a ces mots qui ne cessent de revenir, comme si le Dr Mabuse contrôlait la totalité des médias français et y avait inscrit le chaos de la falsification comme principe ordonnateur du langage : "déporté" pour expulsé, "collabo" pour informateur, "colonie" pour présence juive sur les territoires, "colon" même lorsqu’il s’agit d’un enfant de six ans, "apartheid " ou "quasi-apartheid" à propos d’un pays où l’égalité de droits entre citoyens israéliens, juifs, arabes, est la loi, à l’exception du service militaire, pourtant nullement réservé aux seuls juifs puisque les Druzes le font.

Ce qu’il y a d’évident, c’est que la déformation, la désinformation est pratiquement totale, aussi naturelle aux médias français que le fait de respirer. Je lis dans un journal du soir : "Al Qods (Jérusalem, en arabe)", puis, deux jours après, "Al Qods (Jérusalem-Est)". Tantôt on me fait croire qu’Al Qods est l’homonyme de Jérusalem - comme la Nouvelle Orléans l’est de New Orleans - et n’incarne pas la volonté arabe d’effacer la judéité de la ville, son identité juive, tantôt on me fait croire que ce nom ne désigne qu’une partie de la cité et que les musulmans n’ont pas, par conséquent, de revendication sur la totalité de Jérusalem. Ces deux traductions contradictoires sont aussi fausses l’une que l’autre. Al Qods signifie "la sainte", en arabe, et se substitue, comme toponyme, à Jérusalem, exactement comme Leningrad s’est substitué à Pétrograd en Russie bolchevique.

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Seule l’omission ne se remémore pas : celle, par exemple, de la demande faite par le gouvernement israélien dirigé par Barak, auprès de l’Autorité Palestinienne, d’autoriser la venue du général Sharon au mont du temple, sur l’esplanade des mosquées. Cette venue qui aurait été la cause de l’Intifada. Et l’idée, matraquée chaque jour par le Dr Mabuse, d’une "provocation" de Sharon tombe d’elle-même, puisque la visite n’avait aucun caractère de surprise et donc de violence symbolique.
Chaque vendredi, alors que des milliers de musulmans se rendent aux mosquées qui sont au coeur de Jérusalem pour y suivre des prêches où il n’est question que de haine à l’égard d’Israël et d’appels au meurtre des juifs, les autorités israéliennes en interdisent l’accès aux juifs et aux seuls juifs. Non, c’est tous les jours, qu’à l’exception du "Mur des lamentations", il est interdit aux juifs de se rendre au mont du temple où trônent les mosquées, et cela sous la garantie de la cour suprême de l’Etat d’Israël.

La comparaison vient aussitôt à l’esprit : de 1948 à 1967, période au cours de laquelle les Jordaniens avaient l’autorité sur Jérusalem-Est, ils s’appliquèrent à effacer toute trace juive dans la vieille ville : destruction des synagogues, saccage du cimetière juif du mont des Oliviers. De 1947 à 1967, il fut interdit aux juifs de se rendre au mur des lamentations.
Interdit aux juifs.

La machine à produire du faux fonctionne toute seule. Pour l’idéologie antisioniste les faits n’ont aucune importance. L’important est que la victime absolue ne puisse être à quelque degré que ce soit agresseur : le faible ne peut être un meurtrier. Cette logique est celle de la terreur et la terreur est inversion du réel : si ce n’est toi, c’est donc ton frère. Les menteurs savent qu’ils mentent et demeurent persuadés de le faire pour le bien de l’humanité; et quand le mensonge est involontaire, alors on traîne les pieds pour rectifier en douce, car au fond de soi-même on se dit : "Oui cet homme n’était pas un Palestinien massacré par des Juifs mais un Juif massacré par des Palestiniens, mais au fond qu’est-ce que cela change ?"

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Dans "la métaphysique des nations ", la France est sans doute le pays le moins à même de comprendre ce nom propre qu’est Israël. Cette incompréhension viscérale tient tout simplement à ce que la France est porteuse, détentrice et peut-être fondatrice d’un type d’universalité antagoniste avec celui qui fonde le nom d’Israël. Comment l’universalité française égalisatrice, nivellatrice, fusionnelle comprendrait-elle une universalité en écart ?
Et d’abord peut-il y avoir tant d’universalités sur terre ? N’est-ce pas une contradiction insupportable ? Que peut signifier une universalité qui s’inscrit dans un écart symbolique ? Comment comprendre ces juifs, en qui tout l’univers affleure, puisque toutes les races sont représentées par le nom d’Israël, dans le nom d’Israël et par son peuple composé de noirs, de blancs, d’orientaux, de slaves, de méditerranéens, etc., et qui, en même temps, circonscrit l’appartenance au nom à des conditions fort strictes ?
Comment comprendre le cosmopolitisme, ethnique, culturel, linguistique, comment comprendre ce cosmopolitisme essentiel du nom Israël et du peuple d’Israël, lui qui ne fut jamais, comme Rome, comme Londres ou comme Paris, le foyer d’un empire ?
Comment comprendre la diversité pure de cet universel, diversité non pas seulement historique, liée à la diaspora de l’ère chrétienne, mais presque originelle, associée à la dispersion des tribus d’Israël ?
Et que veut dire un universel dont un peuple élu serait le détenteur ? Il y a apparemment trop de théologie là-dedans aux yeux d’un Français pour qui l’universel est une notion simple : tous les gens sont pareils et tous les gens sont comme moi. Cet universalisme républicain qui ne conçoit pas l’universel comme épreuve mais comme nature.

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Les tenants de l’Universel français ont compris que, quelle que soit l’aide émancipatrice et libératrice qu’ils apporteraient aux peuples martyrs, ils resteraient d’éternels colons : l’universel qu’ils offraient n’était pas tout à fait cette pure délivrance, le pur signifiant de la Liberté, il demeurerait encore et toujours un universel français.

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C’est dans cet échec historique de l’universel français et le passage ambigu de témoin qui fut opéré avec le Tiers-monde, que gît le rapport énigmatique d’incompréhension, de falsification, de négation d’Israël par la France, de cette négation qui est une spécialité française. Cet échec de l’universel français, nous le vivons comme un long deuil dont l’Europe nous débarrassera peut-être pour notre plus grand bonheur, où être français se vivra et se pensera alors plus librement. Le nom propre Israël ne veut rien dire pour la nation française. Ce nom est un nom essentiellement raturé et donc illisible. Et la première rature est là. Israël n’est et ne peut être qu’un prolongement, qu’une marionnette ou qu’un surgeon des Etats-Unis. Il est impensable qu’Israël signifie autre chose que cela.

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Chaque jour en lisant la presse française, je me suis demandé ce qui pouvait bien animer ce besoin de maquiller la réalité, de travestir les choses, de mentir. Ce qui anime le besoin de mentir, c’est tout simplement la volonté de voir disparaître l’Etat d’Israël comme Etat juif. Bien sûr, tous ces gens ne sont pas animés d’un désir d’extermination du peuple juif : rien de tel dans leur esprit. S’il y a un antisémitisme de gauche, il n’a pas encore la parole en France. Non, ce qu’ils désirent voir disparaître c’est la judéité de l’Etat d’Israël, et par voie de conséquence, l’Etat d’Israël lui-même.
Un article de Gilles Paris, paru dans Le Monde du 14 avril 2001, est, à ce titre, un pur révélateur : cet article s’intitule "A la recherche de l’Andalousie du XXIème siècle". Titre étrange puisqu’il prend comme modèle la colonisation du sud de l’Espagne par les Maures (pourquoi ne pas proposer alors le modèle colonial français en Algérie ?). Au fond l’idéal de Gilles Paris, celui de l’idéologie franco-palestinienne à propos d’Israël, c’est que le peuple juif, comme dans l’Espagne mauresque, redevienne ce qu’il a été si souvent, ici ou là, un peuple sans Etat, minorité protégée par la bienveillance arabo-musulmane dont on sait - l’histoire nous l’apprend - qu’elle est sans limite. Quel autre sens trouver à cette "Andalousie", dont Gilles Paris semble avoir une grande nostalgie pour les juifs ? Le nom et le statut existent, nul besoin de l’inventer : les Arabes ont tout prévu, ils appelaient cela les dhimmis.

Qu’y a-t-il de si insupportable à l’humanité dans l’existence d’un Etat juif ? Qu’y a-t-il de si insupportable dans l’Etat d’Israël ? Rien en tout cas qui puisse heurter ceux qui souffrent de phobie à l’égard de la pureté ethnique, puisque la population juive d’Israël est, comme on l’a dit, en vertu de l’universalité originaire du peuple juif, la population la plus multiraciale qui soit. L’universel juif, on le voit, est bien particulier. Il n’est pas comme pour les autres nations un futur, un avenir, ou un idéal à conquérir, il est originaire. Voilà peut-être ce que tant de gens ne supportent pas dans l’existence même d’Israël, dont l’universalité les précède et les précédera, à tous les sens du mot, jusqu’à la fin du monde.

L’idéal sioniste est la seule utopie du XXème siècle qui ait réussi, la seule à avoir suscité un homme nouveau sans produire un monstre, tel l’homo sovieticus, ou l’homme aryen, tout simplement parce que, là encore, ce n’est pas avec un avenir démiurgique que les sionistes ont composé, mais avec l’homme originaire qui était en eux : l’hébreu. Comment est-il envisageable pour les juifs de se déposséder d’une reconquête sans précédent dans l’histoire ? Israël aujourd’hui n’a pour Être que son existence, Israël n’est qu’existence.

Cette détermination purement existentielle d’Israël, je la vois dans une double vulnérabilité. Une vulnérabilité historique : Israël a à peine plus de cinquante ans, l’âge d’un être humain - encore assez être humain pour pouvoir mourir, disparaître et retourner à la poussière. Une vulnérabilité géographique : Israël est grand comme à peine deux départements français : sans réserves territoriales, une seule défaite peut l’anéantir : Israël ne joue jamais avec la vie, car tout son être est dans cette existence finie. Cette détermination purement existentielle d’Israël, je le vois dans son nom propre et dans l’anthropologie qu’il dessine : ce nom qu’elle a hérité d’un homme, Jacob. Jacob a été appelé Israël parce qu’il a lutté avec Dieu toute une nuit et qu’il n’a pas cédé sur son identité.

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Le peuple palestinien est un peuple en train de naître et qui se modèle dans le présent violent de l’histoire. Malgré le caractère traditionnel et ancestral de ses moeurs - ou à cause de lui -, la Palestine est une invention récente. Et même au niveau le plus concret : contrairement à ce que l’on croit, Jérusalem par exemple, a toujours été, si l’on se fie aux premières statistiques fiables (1844, le fisc ottoman), une ville plus juive que musulmane ; au début du siècle, il y a deux fois plus de juifs que d’arabes ; Tel-Aviv est, en 1930, une métropole moderne de 150 000 habitants, avec un orchestre symphonique. La Palestine est encore plus jeune qu’Israël. Jusqu’en 1948, il s’agissait d’une société arabo-musulmane sunnite de type clanique et villageois traditionnel, et perpétuellement et passivement occupée, depuis ses origines, jusqu’à celle - très dure - de la Jordanie.

Depuis 1967, ce peuple naît. Il s’est choisi Israël pour marâtre. Marâtre haïe, sur le dos de laquelle, il se forge une identité mimétique à coups de "nakba", de "droit au retour ", de métaphysique de l’exil etc., sans que personne ne rappelle à cet orphelin violent et démuni qui sont les pères et mères réels qui l’ont abandonné.
Si Israël n’écoute ni les cris de haine de ce peuple à son égard ni les chants de volupté qui pourtant résonnent jusque dans ses rues, c’est qu’Israël est un sujet essentiellement politique et qui ne peut donc avoir face à lui qu’un autre sujet politique. Israël endure simplement la progressive constitution d’une conscience nationale qui s’opère sur son dos et sur sa chair, à coups d’explosifs, alternant avec des pseudo-reconnaissances. Nous assistons en ce moment à cette lutte sanglante, silencieuse et mimétique et les consciences en devenir s’épient.

Nous le savons, le seul Etat qui finalement a reconnu l’identité palestinienne autrement qu’en parole, c’est Israël. Les nations arabes, tant qu’elles ont eu une quelconque responsabilité territoriale, n’ont jamais desserré l’étau de leur pouvoir pour que s’entende à travers les nations le moindre soupçon d’une identité palestinienne, et ces mêmes nations arabes, chaque fois qu’elles ont eu à se déterminer face à l’existence concrète des palestiniens, n’y ont répondu que par des massacres de masse (Jordanie), par des guerres civiles sanglantes (Liban), par l’entassement dans des camps de réfugiés sordides (Syrie, Jordanie, Liban), par l’expulsion (déportation!) massive en cas de désaccord politique (Arabie Saoudite, lors de la guerre du Golfe). C’est parce que, pour Israël, la question de l’altérité est une véritable question et un lieu où éprouver la vérité qu’il lui est extrêmement difficile d’ouvrir totalement ses oreilles à un monde où l’autre, par essence, n’existe pas, un monde sans sujet et sans égaux, un monde où l’on n’est pas responsable de ses meurtres.
Aujourd’hui Israël est sans interlocuteur. Il n’a affaire qu’à une demande inconditionnée, toujours plus totale ; et face à laquelle toute réponse positive, toute réponse concrète, toute négociation est aussitôt métamorphosée - sur le mode archaïque d’une lutte à mort entre dominant et dominé - en faiblesse, en reculade surinvestie de symboles sanglants. Là se trouve l’explication du fait que la seconde Intifada ait éclaté au moment même où le gouvernement Barak avait proposé aux palestiniens la presque totalité des territoires et une partie de la souveraineté sur Jérusalem.
Le paradigme de la "lutte de libération nationale", où une conscience naît à elle-même grâce à son adversaire, implique et impose que la liberté ne s’obtienne pas sur le mode de la négociation, du contrat et de la réciprocité, mais soit arrachée à l’ennemi en posture d’humiliation. Si un jour il est donné la possibilité aux Israéliens d’appliquer les propositions qu’ils ont faites à Camp David en juillet 2000, alors il ne sera pas dit que cet accord a été le simple et pur fruit d’une politique de paix et de dialogue mais qu’il a été arraché par la lutte, les morts, les sacrifiés, et le sang d’un peuple-martyr.

Aujourd’hui visite, sous la conduite de Shmuel, de ce que les journalistes français appellent une colonie. Elle s’appelle Alon-Shevut. Elle est située entre Jérusalem et Hébron. Le village a été créé il y a très longtemps. Il y avait quatre kibboutz. En 1948, les hommes ont pratiquement tous été tués et le village entièrement détruit. Le village est resté à l’état de ruines jusqu’en 1967. Alors, les enfants qui avaient été sauvés ont décidé d’y revenir et ont reconstruit un village. Magnifique endroit. On me dit qu’on y cultive les cerises. Impression de paix. Je visite la Yeshiva. On se croirait à l’Académie grecque. Reste, comme dans la vieille ville juive de Jérusalem, cette angoisse face à la destruction pure, à l’anéantissement. A ce rapport au chaos. La visite que j’ai faite à Guilo, quartier neuf de Jérusalem, chroniquement sous les balles des Palestiniens, me procure une autre impression mais très proche. Les juifs lorsqu’ils entendent, de là où ils sont, l’appel musulman à la prière, malgré sa beauté, ne peuvent pas écouter. Pas encore.
Les universités palestiniennes, interdites sous le gouvernement jordanien, furent rouvertes après la Guerre des Six Jours, grâce à l’occupation israélienne.

Bien sûr, il y a une violence d’Etat israélienne, bien sûr, le mouvement palestinien n’a pas les moyens d’organiser des nuits de cristal, mais le lynchage, c’est-à-dire le meurtre, la défenestration, le dépeçage sanglant de deux jeunes soldats israéliens, était-ce autre chose, en son essence même de violence et de haine, en son projet même, qu’une petite et atroce nuit de cristal ? Les premiers morts ont été palestiniens mais ces morts sont aussi le produit de la sidérante politique de victimisation de masse à laquelle procèdent les organisations paramilitaires palestiniennes, de la cynique mise en scène, propre au nihilisme du Djihad, dont la violence ne se limite pas aux lapidations, mais, par-delà les bombes qu’on place dans les autobus et les marchés pour tuer hommes, femmes et enfants juifs, se concentre également dans une manipulation épique de la faiblesse, et dont les armes sont la mort de l’enfant mis au premier rang, ou le suicide du martyr.

Le judaïsme et le sionisme ne saturent pas le nom d’Israël. Parfois même, ils sont bien en deçà. C’est pourquoi défendre Israël en leur nom est sans doute ce qu’il y a de plus aventuré. On devient vite un "compagnon de route", à la ressemblance de ceux qui, dans les années 1930 ou 1950, ont défendu, aux dépens de leur intégrité, les aléas fous de la politique soviétique.

Quand bien même l’Etat d’Israël serait un Etat aussi criminel que tout autre Etat démocratique, quand bien même son peuple serait aussi banal, aussi arlequin et aussi déchu que n’importe quel autre corps politique, quand bien même le judaïsme se trahirait dans ses extrêmes par une prétention excessive à une proximité à Dieu - et donc une forme d’hystérie -, quand bien même le sionisme, parce qu’il appartient à l’ordre du politique et de l’histoire, pourrait déchoir, tout cela n’interdirait pas d’écrire sa fidélité au nom d’Israël. La seule caractéristique juste de l’ami d’Israël serait qu’il ait entendu, à un moment de sa vie, que le nom d’Israël se trouvait dans le risque réel d’être effacé de la surface de la terre ou tout simplement était défiguré, était l’objet d’une politique de défiguration, et qu’il ait senti que cette politique de défiguration était au commencement du risque et du danger. Qu’il ait senti que ce péril n’était pas un péril quelconque - l’un de ces remodelages réguliers de la planète d’où surgit une Belgique et où elle risque de disparaître -, mais un péril où sa propre liberté était menacée parce que le nom d’Israël était un nom sans synonyme et que l’unicité d’un nom était la condition de son existence.

Sa fidélité au nom d’Israël, c’est de ne pas oublier ce qu’il a entendu. Il n’a nul besoin de s’identifier à une politique gouvernementale, forcément décevante, ou à un peuple qui a l’apparence de toutes les multitudes. Il lui suffit d’être vigilant et, là où il est, de rappeler le danger et le risque, et de dire autour de lui l’essence du danger. L’ami d’Israël se contente d’une politique autour d’un nom : seule politique qui soit à sa mesure s’il ne veut pas se transformer en Paillasse ou en clown blanc, en sujet maniaco-dépressif, comme l’est le sujet politique occidental aujourd’hui. Politique du nom propre : seule politique qui soit à la hauteur des questions posées par l’existence même d’un Etat qui porte ce nom.

La confrontation n’est pas entre un Etat puissant et militarisé et un peuple démuni, mais entre l’Etat d’Israël pour qui la perte d’une bataille serait la perte de la guerre et son anéantissement, tant il est exigu, et un vaste ensemble d’Etats arabes. Ce que nous ont appris les trente dernières années en matière de philosophie politique, c’est qu’une situation ne doit pas se lire en termes de dominants et de dominés, termes qui sont les déchets d’une pensée morte, et qu’il y a des paradoxes profonds dans les situations de pouvoir liés à l’hétérogénéité extrême des structures et des instances de domination sociale, économique, culturelle et politique, qu’essentialiser un groupe humain en "opprimé" et l’autre en "oppresseur", c’est le commencement de la cécité politique. La domination qu’exerce actuellement Israël sur les Palestiniens ne préjuge en rien des rapports de force réels qui définissent la situation historique.

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Il y a un autre mythe d’une virginité arabe, très insistant, et qui est au coeur du différend concernant l’existence même d’Israël. Ce mythe est le suivant. Les juifs auraient créé l’Etat d’Israël en raison des persécutions nazies menées en Europe, et c’est ainsi que les Arabes devraient supporter - eux qui évidemment étaient hors de l’histoire en 1933 et 1945 - les conséquences des méfaits des Européens irresponsables, trop contents de reporter sur un peuple du tiers-monde la gestion des effets de leur barbarie. Cette lecture est très répandue en France. Elle permet tout à la fois de culpabiliser l’Europe occidentale, d’innocenter le monde arabe et placer Israël comme le simple déchet d’une histoire purement européenne.

Le projet même du sionisme n’est nullement lié historiquement à l’épisode nazi mais a eu, comme on le sait, pour origine, l’affaire Dreyfus : non un massacre monstrueux, non des tortures, non l’apocalypse obligeant une population à fuir, mais un acte d’injustice, qui, dans le contexte européen, a fait comprendre à un individu, Herzl, que la menace était la condition historiquement indépassable du juif exilé de sa terre. Ce n’est ni le chaos du pogrom ou l’affolement d’une tuerie qui est à l’origine de l’idée d’Israël mais une décision profondément enracinée dans une réflexion existentielle sur le destin d’une humanité.
Considérer l’Etat d’Israël comme le déversoir d’un peuple en fuite est une incompréhension totale du projet sioniste -qui n’a pas été particulièrement tendre envers ces juifs du ghetto - ; celui-ci est né d’une violence faite à la vérité et à la justice et s’est donné comme le retournement existentiel de tout un peuple : retrouver sa terre, son nom, sa langue, son être.

La question du retour doit alors cesser d’être pensée en termes de l’urgence humanitaire et de l’événementiel, comme la conséquence d’une barbarie abominable, d’une folie européenne. C’est une utopie construite, pensée, méditée dans une logique qui touche au coeur du concept même d’existence et qui s’est nouée concrètement à une question liée à la justice. Dès lors les choses changent, Israël n’est pas né d’un accident de l’histoire, de l’accident nazi, de l’épouvante exceptionnelle et folle du cataclysme hitlérien et même si, factuellement, l’Etat d’Israël a été créé après la Seconde Guerre mondiale, c’est une illusion d’optique de ne pas voir que le concept même d’Israël existait à une époque où l’idée d’extermination du peuple juif était impensable.
Il est évident que, même sans la Seconde Guerre mondiale, l’Etat d’Israël aurait existé. Le processus d’extermination du peuple juif n’a fait que rendre plus rapidement irréversible un projet qui s’enracine au plus profond de la conscience juive. Israël non seulement n’est pas un accident de l’histoire européenne comme voudraient le faire accroire certains, mais l’idée du Retour est une des déterminations immémoriales du peuple juif, devenue historique avec la fin du XIXe siècle.

Il y a une seconde erreur tout aussi grave, c’est celle qui fait du Moyen-Orient un territoire à l’abri de l’histoire mondiale, et du monde arabe un monde sans relation aucune avec le nazisme, son idéologie et ses projets. Il est vrai que les Palestiniens de la première moitié du XXe siècle n’ont pas attendu les nazis pour pratiquer avec allégresse les pogroms, et l’on aura la charité de ne pas égrener les dates des principaux d’entre eux qui, dans les années trente, firent, dans la population civile, parmi les femmes, les enfants et les hommes, de nombreux morts, à l’occasion de brusques accès de violence antisémites.
Pour ce qu’il en est des relations entre Nazis et Palestiniens, rappelons simplement que le plus important des Palestiniens d’alors - le grand mufti de Jérusalem - fut soutenu et financé par Mussolini dès 1936, qu’il vivait pendant la guerre en exil à Berlin, accueilli par Hitler, qu’il se mit à son service au point d’espérer rentrer en Palestine à la tête d’une légion arabe nazifiée, intitulée les "freies Arabien" [Arabes libres], et que, sans la présence anglaise qui sut contenir l’armée allemande il n’est pas impossible que la Palestine soit devenue le théâtre d’un Auschwitz, avec pour gardiens de camps des membres de la population locale.

Quoi qu’il en soit, il faut admettre l’idée que le Moyen-Orient n’est nullement un territoire absent des grands enjeux historiques du XXe siècle, qu’il y eut entre le monde arabe - y compris palestinien donc - et les nazis des connivences, accords, alliances qui se sont d’ailleurs attestées plus tard dans la protection dont de hauts dignitaires nazis, comme Alois Bruner - par ailleurs grand fournisseur d’armes du FLN algérien - ont pu jouir de la part de gouvernements arabes.

On a fait état d’un apartheid dans les territoires sous le prétexte qu’il y aurait des routes réservées aux juifs tout comme en Afrique du sud il y avait des bus réservés aux blancs. La différence est toute simple : s’il y a des routes réservées aux juifs, c’est que les autres leur sont interdites sous peine d’être tué d’une balle ou d’une pierre en pleine tête. Je prends une de ces routes avec des amis israéliens. Qui veut tuer qui ?

On oublie qu’il y a une raison très simple à la brutalité d’Etat : c’est tout simplement elle qui explique le miracle du "petit nombre" de morts israéliens depuis le début de l’Intifada. Depuis le mois de mai 2001, il n’est pas de semaine, parfois de jours où il n’y ait un attentat à la bombe - soit sous la forme d’une voiture piégée, soit sous la forme du kamikaze - et malgré d’atroces exceptions, comme celle de début juin, où une trentaine de Juifs d’origine russe furent tués et des centaines blessés, ou celle du 9 août, à Jérusalem, plus terrible encore, et depuis, combien d’autres ? Combien de fois entend-on que l’attentat n’a fait que quelques blessés : c’est que la vigilance - et donc la violence d’Etat - est telle que les assassins ne peuvent placer leur bombe là où ils le veulent et sont contraints de la faire sauter dans les endroits moins surveillés, c’est-à-dire moins fréquentés.

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"L’injustice" dont souffrent les Palestiniens est celle de la guerre. Reste pourtant la question de la "colonisation", c’est-à-dire des implantations juives dans les territoires, dont il est difficile de juger du bien-fondé, dont la plupart n’ont pas été faites au détriment des Palestiniens mais sur des terres vierges, et dont il est probable qu’elles sont sans avenir à long terme, pour la plupart d’entre elles, comme la majorité des israéliens le pense et comme Sharon en est arrivé lui-même à le concevoir en parlant de "cruels sacrifices", chaque fois que, devant le public israélien, il parle des futures négociations. Le problème n’est pas de type colonial, ces implantations n’ont pas de visée hégémonique, comme c’est le cas par exemple au Tibet, où le gouvernement chinois organise de véritables et de massifs transferts de population par la force. Leur disparition progressive - mais sans doute jamais totale - ne devrait pas poser de problèmes au gouvernement israélien, si une paix négociée pouvait être signée, comme l’attestent d’ailleurs les propositions faites par Barak à Arafat, lors des différentes négociations.
La vraie et l’unique question est de savoir si les Palestiniens admettent, oui ou non, le principe d’une présence juive sur les territoires qu’ils contrôlent. A Hébron, il y a toujours eu, depuis l’antiquité, une présence juive, jusqu’à ce qu’en 1939, un pogrom sanglant [perpétré] par les Palestiniens la fasse disparaître. Aujourd’hui, il y a quelques centaines de juifs qui ne colonisent rien du tout. S’ils sont sous la protection de l’armée israélienne, c’est tout simplement parce que, sans elle, ils seraient tous morts dans la minute. Doit-on penser vraiment que ces quelques juifs nuisent tellement aux intérêts palestiniens, que leur présence est à ce point une provocation permanente et que leur expulsion est une nécessité évidente ? Comment justifier cela ? La question des "colonies" n’est-elle pas un problème plutôt parce qu’apparemment les Palestiniens n’admettent pas la présence d’un juif, d’un Autre sur leur territoire ?

Je vois bien ce qu’il peut y avoir de philistin - le mot, pour une fois, convient fort bien - dans la délégitimation du combat des palestiniens. Je ne me sens guère l’âme d’un philistin et la société israélienne n’aurait pas parmi ses rangs tant de partisans de la paix si elle ne comprenait pas, dans une certaine mesure, la part de vérité que porte le destin du peuple palestinien. C’est une chance pour les Palestiniens que cette part de vérité dont ils sont porteurs, une grande partie de la communauté internationale la reconnaisse, mieux même: qu’une grande partie de la communauté adverse en soit consciente. La responsabilité des leaders palestiniens est de donner un sens à cette part de vérité, un sens qui ne soit pas du côté de la mort, c’est-à-dire - en prenant le mot dans une acception métaphysique - du côté du fascisme, du "Viva la muerte!" [Vive la mort].
Sans doute y a-t-il, dans le peuple palestinien, des hommes et des femmes capables de faire de cette vérité un aliment de vie ; la conjoncture historique dans laquelle se trouve actuellement le monde musulman ne leur est guère propice.

Israël est une utopie réussie, mais avec tous les défauts de l’utopie. Arrogance, judéo-centrisme, confusion entre extériorité et altérité. Et même cette brutalité dans les relations au sein de la société israélienne pose problème. On a parfois l’impression de consciences isolées, juxtaposées, et nouées les unes aux autres par la seule aimantation d’une eschatologie : un sens à venir. Le défaut d’une utopie, c’est ce qu’elle dissimule de liens mimétiques avec les vieilles sociétés, et qu’elle exhibe avec une certaine hystérie ses pures différences. Sans doute, lorsque les sociétés arabes seront des sujets politiques, lorsqu’il y aura donc la possibilité d’une égalité, Israël perdra beaucoup de ses défauts, et les Israéliens, de leur nuque raide.

Aujourd’hui, Israël vit dans un isolement de plus en plus grand. L’épisode de la "vidéo" tournée par les soldats de la FINUL enregistrant l’enlèvement de trois soldats israéliens par les terroristes du Hezbollah [1], vidéo dissimulée pendant des mois aux autorités israéliennes, en dit long sur la confiance que peut avoir Israël envers les instances internationales. Il apparaît, à cette occasion, que les "casques bleus" ont vendu ou prêté leurs véhicules aux miliciens du Hezbollah pour permettre cette capture. On ment en refusant d’admettre l’existence de ces preuves jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de nier : alors on parle "d’erreur". En lisant les journaux israéliens en anglais, j’apprends que le gouvernement israélien a conclu à la mort des trois soldats, tandis que le Hezbollah continue de maintenir l’énigme, comme si la perversion était la seule arme dont ces Palestiniens-là disposaient pour toucher les juifs à mort.

Au loin le désert de Judée. La nuit tombe vite sur Jérusalem. Comme une robe qu’on dénoue. Je revois tous les visages de ceux que j’ai rencontrés en si peu de jours. Celui des étudiants lorsque je commente le verset de Ruth, " Ton Dieu sera mon Dieu " inscrit par Pascal sur le Mémorial.

Eric Marty


[1] En fait la vidéo en question n’est pas le film de l’enlèvement, mais celui, tourné le lendemain, de l’’inspection, puis de l’enlèvement, par les Casques bleus de la FINUL, du véhicule qui avait servi à piéger, puis à enlever les 3 soldats israéliens - dont on a - hélas! - la confirmation qu’ils sont morts, depuis le retour de leurs restes, le 30 janvier 2004. [Note de la Rédaction d’upjf.org].

update 31/01/04

[Ce texte nous a été communiqué par Norbert Lipszyc.]