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A-Dura / France2 ; des origines (2001) jusqu'au 15 novembre 2007

Ces images qui nous mentent [retour sur l’affaire Al-Dura], D. Gelertner
13/09/2005

L’auteur revisite un reportage télévisé, remontant à septembre 2000, qui a contribué à alimenter une Intifada mortelle, et conclut qu’il s’agit d’un faux. "Dans ces conditions", se demande-t-il, "comment veut-on que la vérité soit capable de se mesurer à une vidéo frauduleuse ?" Une introduction à une étude, beaucoup plus substantielle, de Nidra Poller : "Mythe et réalité dans l’affaire Al-Dura".
Los Angeles Times (édition électronique)
 
09/09/05
 
Texte anglais original : "When pictures lie"
 
 
Traduction française : Menahem Macina (Reproduction partielle autorisée, sous réserve de la mention - obligatoire - du lien complet à la présente page).
 
 
Un reportage-vidéo de 55 secondes, réalisé en 2000 par une chaîne de télévision française, et diffusé gratuitement dans le monde entier, a causé aux citoyens israéliens un tort et une souffrance énormes. Ce mois-ci, l’écrivain franco-américaine, Nidra Poller, examine le dossier dans le magazine Commentary [1]. Elle montre que cette vidéo est une escroquerie – « un crime médiatique presque parfait », selon les termes du journaliste français, Luc Rosenzweig. Que l’article de Poller soit convaincant n’est que mon opinion personnelle, bien sûr. Mais nous devons tous exercer notre discernement, à la lumière de tels comptes-rendus.
 
 
La portée de cette affaire est plus vaste. Nous sommes vulnérables aux mensonges véhiculés par certaines vidéos. Contrairement aux mensonges intentionnels, la vérité n’a jamais été à ce point démunie et si faiblement défendue.
 
Plus de 500 civils israéliens ont été tués au cours de l’Intifada [2], la révolte palestinienne qui a débuté il y a cinq ans. C’étaient des gens ordinaires qui bavardaient dans un autobus, dégustaient un glace dans un restaurant. Et soudain un éclair fulgurant. Aussitôt après, les murs sont maculés de sang et l’odeur infernale de l’explosion emplit l’air. Des gens perdent la vue, d’autres sont déchiquetés. Des parents vivent les pires minutes de leur vie, cherchant frénétiquement leurs enfants dans les cris, la confusim et la fumée.
 
Qu’est-ce qui explique des crimes aussi bestiaux ? L’annonce de la mort d’un enfant palestinien, Mohammed [al-] Dura, à Gaza, a contribué, plus que tout autre élément, à alimenter la révolte actuelle. Dans le bref extrait de la vidéo réalisée le 30 septembre 2000, et diffusé immédiatement, une chaîne de télévision nationale française, appelée France 2, accusait l’armée israélienne d’avoir délibérément abattu et tué cet enfant de 12 ans.
 
Vous vous souvenez sans doute de cette séquence : Un homme et un enfant, recroquevillés et apeurés. Des tirs frappent le mur derrière eux, une salve finale soulève un nuage de poussière masquant le père et son fils, qui sont la « cible de tirs en provenance des positions israéliennes », dit la voix du commentateur. Quand la poussière se dissipe, le garçon est étendu aux pieds de l’homme. La voix explique qu’il est mort.
 
Cette version de l’événement a été ressassée d’un bout à l’autre de la planète – et elle figure sur d’innombrables posters, dans une vidéo d’Al-Qaïda, et dans un poème épique. En juin, dernier, une terroriste candidate au suicide était arrêtée alors qu’elle se rendait dans un hôpital - pour tuer des Israéliens, dit-elle, en mémoire de Mohammed [al-] Dura.
 
Et pourtant… Selon l’article de Commentary, cette vidéo est un faux. Le film est ambigu, le moment crucial, selon les dires du journaliste, est masqué par la poussière. C’est le commentaire qui nous dicte comment comprendre ce que nous voyons. Il s’agit de la voix de Charles Enderlin, correspondant de France 2 (et Juif français devenu citoyen israélien, il y a 20 ans). Mais le journaliste admet qu’il n’était pas sur place au moment de la prétendue fusillade. C’est son caméraman qui lui en a rendu compte.
 
On supposait que beaucoup de preuves corroboraient le récit du caméraman – qu’il y avait davantage de prises de vues du père et de son fils cloués au sol par les tirs israéliens, une séquence montrant l’agonie de l’enfant. Depuis, selon Poller, France 2 a admis qu’une telle séquence n’existait pas.
 
Le commentaire en voix off rapporte que l’enfant est mort, mais le reste de la bande – qui n’a pas été diffusé, mais qui subsiste – montre l’enfant qui s’appuie sur un coude et se cache les yeux de ses mains. Poller a visionné la bande.
 
Un enfant du nom de Mohammed [al-] Dura est mort à l’hôpital de Gaza, en ce jour fatal du 30 septembre [2000]. Son visage ne correspond pas à celui que l’on voit dans la vidéo. Confrontés à ces faits, les responsables de France 2 ont dit qu’«ils examineraient l’affaire».
 
Début 2005, Enderlin publia un article dans le journal français, Le Figaro. Son reportage, écrivait-il, « avait sans doute été hâtif », mais il était justifié par le fait que « tant d’enfants ont été tués ». (Mais l’Intifada venait à peine d’éclater, « beaucoup d’enfants » n’avaient pas été tués – pas encore.)
 
Que s’est-il passé ? Il y a des chances que nous ne le sachions jamais avec certitude. Mais Poller raconte que les séquences qui n’ont pas été rendues publiques - et qu’elle a visionnées - montrent des scènes factices de combat, fabriquées de toutes pièces par des Palestiniens. Une analyse méticuleuse réalisée par des étudiants de l’Académie Militaire israélienne a révélé que les mêmes acteurs jouaient de multiples rôles : « Les blessés et les morts bondissaient, se relevaient, et jouaient à combattre. »
 
L’article de Poller fait naître beaucoup plus de doutes sur l’authenticité du reportage, que ceux que je pourrais énumérer ici. Mais discréditer un reportage-vidéo est beaucoup plus difficile que d’amener des gens à y croire. Il faut les convaincre que leurs yeux et leurs oreilles les ont trompés. Il leur faut suivre les détours et méandres de votre argumentation logique, se faire leur idée personnelle et parvenir à leurs propres conclusions. Donnez à des gens la possibilité de déconnecter leur cerveau et ils la saisiront.
 
Comment une vérité, qui exige de ma prudence et de la minutie, peut-elle rivaliser avec les mensonges effrontés d’une vidéo ? S’il s’avère que ce reportage est ce qu’il semble être : un méprisable mensonge, qui réalisera une seconde vidéo de 55 secondes, pour dire la vérité ? Quelles chaînes la diffuseront ? Vers qui se tournera Israël pour recouvrer sa bonne réputation ? Qu’est-ce que cela pourra bien faire à des Israéliens accablés de chagrin, qui ont perdu des enfants, un mari, une mère, ou un père, morts suite à des actes terroristes causés par l’affaire [al-] Dura ?
 
La seule réponse raisonnable est d’insister, sans la moindre concession, sur l’importance transcendante de la vérité. Pourtant, aujourd’hui, nous entendons souvent dire que la vérité n’existe pas. Il n’y a que des récits contradictoires qui se valent et qui prétendent chacun à la vérité.
 
Pourtant connaître la vérité sur ce qui s’est passé, le 30 septembre 2000, est crucial pour la manière dont fonctionne le monde, pour la manière dont les gens se conduisent. Les images qu’on nous a montrées et le commentaire qu’on nous en a fait sont soit vrais, soit faux: ils ne peuvent être l’un et l’autre. Enderlin, France 2, et les médias en général ont l’obligation de nous dire ce qu’il en est. Parce que les mensonges peuvent tuer. Les mensonges tuent.
 
David Gelernter
 
© Los Angeles Times
 
 
Notes et remarques du traducteur
 
[1] Nidra Poller, "Myth, Fact, and the al-Dura Affair". On ne saurait trop recommander à ceux qui lisent l’anglais de lire intégralement ce dossier clair, alerte et substantiellement documenté. L’auteur a le double avantage d’être une bonne analyste et un écrivain talentueux. Son récit se lit comme l’intrigue d’une affaire policière dans la plus pure tradition anglo-saxonne. Il  court, nerveux et clair, sans digressions ni polémiques, uniquement guidé par le souci exigeant, impitoyable, de démasquer les failles de la version ’lisse’ des événements, d’en déceler les faiblesses factuelles et interprétatives, et d’en discréditer les plaidoyers pro domo consécutifs aux doutes exprimés par plusieurs critiques.
 
[2] Cette estimation du nombre des victimes civiles israéliennes de l’Intifada est très inférieure à la réalité, qui est plus près du millier de victimes que des cinq cents allégués ici.
 
 
Mis en ligne le 13 septembre 2005, par M. Macina, sur le site upjf.org