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Quand l’Europe saura gérer l’Europe, Michel Gurfinkiel

18/01/2004
18/01/04

[A lire et à méditer, cette analyse - cruelle mais tellement exacte - d’un fin connaisseur. Quand à la chute, elle me rappelle celle de la "tirade du nez" de Cyrano de Bergerac : "À la fin de l’envoi, je touche!" Un petit chef d’oeuvre dans un genre difficile. Menahem Macina

[Le texte qui suit a suscité une réaction critique de Drieu Godefridi, philosophe, co-directeur de l’Institut Hayek Institute. Voir : "Réaction à une critique des institutions européennes".]


L’événement, en France, est passé presque inaperçu. Il est pourtant de taille. La semaine dernière, la Commission européenne a attaqué le Conseil européen devant la Cour de justice de l’Union européenne. – Holà, me dites-vous, quel entrechoc de notions abstraites, quelle avalanche de termes presque synonymes ! Voulez-vous bien, de grâce, répéter, que nous y entendions quelque chose ? - Je répète, je répète, et tout en répétant, j’explique, du mieux que je puis, ce qui, en effet, mérite explication et commentaire : la Commission européenne, qui est à ce jour l’organe exécutif, ou si l’on préfère le gouvernement, de l’Union, poursuit le Conseil, qui regroupe les chefs d’Etat et de gouvernement des quinze pays membres, et qui donc incarne ces pays membres eux-mêmes, en tant qu’entités politiques, devant le tribunal suprême de ladite Union, habilité non seulement à arbitrer en cas de différend mais aussi à prendre des sanctions en cas de manquement aux engagements réciproques sur lesquels repose l’Europe. C’est à près comme si, en France, le gouvernement assignait le peuple tout entier en justice. Cela n’aurait pas de sens. Et pourtant, cela vient de se produire dans le cadre de l’Europe. On peut se demander, au moment où l’Union passe de quinze membres à vingt-cinq, et repousse sa frontière orientale de l’Oder au Niémen, si elle existe encore !

Ce qui rend la question encore plus pressante, c’est le motif de la plainte déposée par la Commission contre le Conseil. Douze des quinze Etats membres de l’Union se sont dotés d’une monnaie unique, l’euro. Cette fusion ne pouvait se faire, chacun le sentait bien, que dans la discipline la plus stricte. Les douze partenaires de la zone euro – l’Euroland, comme d’aucuns disent – se sont donc interdit, entre autres choses, tout recours à l’inflation et tout déficit budgétaire supérieur à 3 %. Mais un tel engagement, qualifié de " pacte de solidarité ", n’est tenable qu’à deux conditions. Premièrement, que l’économie soit en phase ascendante, et que la richesse engendre la richesse.

Deuxièmement, que l’Etat ne s’occupe point de protection sociale, n’ait point à gérer la santé publique, les retraites, l’emploi et le non-emploi, l’éducation, l’aide aux SDF et le secours aux victimes des catastrophes naturelles. La première condition n’a pas été remplie : le hasard (disons ce que c’est le hasard) a voulu que l’euro se substitue aux anciennes monnaies au moment précis où le cycle de prospérité des années quatre-vingt-dix prenait fin. La seconde ne pouvait pas l’être : les pays de l’Euroland adhèrent tous à un modèle de société de type social-démocrate ou libéral-social, où l’Etat assure la plus grande partie du budget social ; et ce budget ne peut que croître, aussi inévitablement que les champignons poussent par temps de pluie, quand l’économie ralentit.

Résultat : moins d’un an après le lancement de l’euro, les deux principaux pays qui l’avaient adopté, la France et l’Allemagne, étaient en train de suffoquer sous la camisole du pacte de solidarité. Ils ont fait ce que la nécessité commandait de faire : passé outre et porté leur déficit budgétaire à plus de 3 %. La Commission européenne, pour sa part, ne pouvait que protester. La France et l’Allemagne en ont référé au Conseil européen, c’est-à-dire à eux-mêmes, aux trois pays de l’Union qui ont eu la sagesse de ne pas vouloir de l’euro et s’en portent actuellement très bien, Royaume-Uni, Danemark, Suède, et aux moindres puissances eurolandaises, de l’Italie à la Grèce, qui savent pertinemment qu’elles doivent respirer, elles aussi. Bien entendu, le Conseil ne pouvait qu’autoriser les réfractaires à ignorer le pacte de solidarité. Et la Commission a dû saisir la Cour.

Comment l’Europe a-t-elle pu descendre si bas, perdre à ce point le sens du réel, s’embarquer avec tant d’esprit de lourdeur dans une opération aussi vitale, aussi décisive par ses conséquences, que l’adoption d’une monnaie commune gagée sur un pacte inapplicable ? Comment peut-elle, une fois révélés les effets collatéraux de l’euro, à la fois ignorer ses propres lois et s’indigner de cette ignorance ? Je ne sais pas.

Comment l’Europe a-t-elle pu laisser l’euro s’apprécier jour après jour face au dollar, c’est-à-dire pénaliser son industrie et ses services, et donc se laisser engluer dans la récession, alors que l’Amérique, jouant au contraire une baisse momentanée, en sortait ? Je ne sais pas non plus.

Comment, dans un autre registre, certains pays européens, et non des moindres, ont-ils pu laisser croître et embellir en leur sein des problématiques inextricables où l’immigration, de chance géopolitique et socioéconomique, se change en malédiction, où le droit sacré à la différence couvre une entreprise totalitaire visant à l’abolition de tous les droits de l’homme et de la femme et de toute différence ? Je ne sais toujours pas.

Ce que je sais, c’est que je dénie absolument à ceux qui ne savent pas gérer leur propre destin européen ou français de donner des leçons à Israël quand il tente à la fois de survivre et de rester, envers et contre tout, un Etat de droit et une république démocratique.

© Michel Gurfinkiel, 2004.

[Texte aimablement communiqué par Mohamed Ibn Guadi.]

Mis en ligne le 18 janvier 2004 sur le site www.upjf.org