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Éditorialistes

Les "nouveaux historiens" d’Israël : l’état du débat, Emmanuel Navon
30/11/2005

En nous adressant ce texte d’Emmanuel Navon, conjointement avec celui de Joël Fishman ("’La guerre d’Oslo’, de la difficulté à nommer la guerre et l’ennemi") qu’il vient de mettre en ligne sur son précieux site, Objectif-info.com, J.-P. Bensimon écrit : «Voici deux articles, de deux universitaires, connaisseurs éminents de la réalité israélienne, dont l’étude est vivement recommandée». Je ne puis que souscrire à cette recommandation et engager nos internautes à tirer le meilleur profit de ces textes, exigeants mais remarquables, et, bien sûr à visiter le site www.objectif-info.com, qui contient bien d’autres documents incontournables. (Menahem Macina).
Texte repris du site Objectif-info.com
 
 
27 novembre 2005
 
Intervention au Collège des études juives de l’Alliance israélite universelle
 
 
Cela fera bientôt vingt ans que l’historien israélien Benny Morris amorça un débat passionnel sur l’histoire de l’État d’Israël. En 1987, il publie La Naissance du Problème des Réfugiés palestiniens, un livre qui peint une image peu flatteuse du comportement des dirigeants israéliens pendant la guerre d’Indépendance. Un an plus tard, Morris publie dans le journal juif américain de gauche, Tikkun, un article dans lequel il forge l’expression "nouveaux historiens", qui, selon lui, englobe une nouvelle génération d’historiens israéliens qui ont eu récemment accès aux archives historiques classifiées du gouvernement, et qui, contrairement à l’establishment, auraient le "courage" de démythifier l’histoire d’Israël.
 
Morris n’était pas un auteur isolé, et l’expression de "nouveaux historiens", qu’il forgea, décrivait bien une nouvelle vague. C’est à partir de la fin des années 1980 que plusieurs historiens israéliens publièrent des ouvrages très critiques à l’égard d’Israël: Avi Shlaim, Ilan Pappé, Baruch Kimmerling, Tom Seguev. Un phénomène était né.
 
Au début, il s’agissait d’un phénomène universitaire local et relativement isolé. Mais aujourd’hui, les idées des nouveaux historiens sont largement diffusées et influentes tant en Israël que dans le monde. En 1999, trois événements consécutifs montrèrent que les idées des nouveaux historiens avaient franchi le seuil de la tour d’ivoire universitaire en Israël. La division historique de Tsahal publia un livre très critique sur la politique de défense d’Israël dans les années 1950. Le Ministère de l’Éducation nationale introduisit un nouveau livre d’histoire minimisant l’héroïsme d’Israël et insistant sur l’humiliation et la souffrance des Arabes. Et le livre de Tom Seguev, Le Temps des Anémones (qui affirme que c’est grâce aux Arabes et non aux Juifs, que les Britanniques quittèrent la Palestine), fut en tête de liste des best-sellers pendant huit mois.
 
Les idées des nouveaux historiens ont également aujourd’hui un fort impact à l’étranger. En septembre 1999, la prestigieuse maison d’édition new-yorkaise Knopf publie le livre de Benny Morris, Victimes: Une Histoire du confit arabo-sioniste, 1881-1999. Ce livre affirme, entre autres, que le sionisme est d’une "moralité douteuse", et il attribue aux dirigeants israéliens une responsabilité écrasante dans l’existence et la persistance du conflit israélo-arabe. Un mois plus tard, les éditions Norton publient le livre d’Avi Shlaim, Le Mur de Fer: Israël et le Monde Arabe depuis 1948. Le livre de Shlaim est sans équivoque: Israël est responsable du conflit israélo-arabe, et c’est à Israël d’y mettre fin. Ces deux livres sont devenus des ouvrages de référence aux États-unis
 
Même chose en France. En 2003, les Éditions Complexes publient la traduction française du livre de Benny Morris, sous le titre: Victimes: Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste. Voici le commentaire du site d’Amazon sur ce livre:
 
"L’auteur renouvelle complètement l’étude du conflit arabo-sioniste, qu’il suit depuis l’arrivée progressive des colons juifs en Terre Sainte… Histoire détaillée et très documentée des relations entre Arabes et Juifs en Palestine depuis l’arrivée des premiers sionistes jusqu’à nos jours."
 
Le conflit n’est donc pas entre deux peuples, mais entre un peuple (les Arabes) et une idéologie (le sionisme), et ce conflit a commencé avec l’arrivée non pas des Juifs, mais des "colons juifs," c’est-à-dire d’étrangers venus voler une terre appartenant aux Arabes.
 
Puis, c’est Ilan Pappé, de l’Université de Haïfa, qui appelle au boycott de sa propre université ainsi que du reste des universités israéliennes. Ilan Pappé affirme qu’Israël a commis une épuration ethnique de masse aux dépens des Arabes, en 1948, et que l’armée israélienne était plus puissante que toutes les armées arabes réunies. Il est un ardent défenseur de Teddy Katz, un étudiant de l’Université de Haïfa, qui soutint, en 1998, une thèse de maîtrise dans laquelle il affirma, sur base de témoignages oraux, que l’armée israélienne avait massacré les résidents du village arabe de Al-Tantura, en 1948. Poursuivi en diffamation par les anciens soldats accusés de crime, Katz réitéra ses affirmations. Sa défense fut financée par l’Autorité palestinienne. Le procès, ainsi qu’un comité scientifique créé par l’Université de Haïfa montrèrent que les affirmations de Katz ne reposaient pas sur des preuves historiques tangibles, et qu’il y avait de grandes différences entre les témoignages recueillis par Katz et leur transcription dans sa thèse. L’Université de Haïfa invalida rétroactivement la thèse, en 2002.
 
Je cite cette affaire, car elle est typique de ce qu’affirment les nouveaux historiens: ils auraient découvert des faits nouveaux jusqu’alors inconnus, des faits qui remettraient en cause les "mythes fondateurs" du sionisme.
 
Tel était bien l’argument de Benny Morris dans l’article qu’il publia dans la revue Tikkun, en 1988. Selon Morris, ce qui le distingue, lui et ses pairs, de leurs prédécesseurs, est qu’ils sont prêts à révéler des fait gênants de l’histoire d’Israël. Ces faits soi-disant gênants sont devenus accessibles aux historiens israéliens à la fin des années 1970, parce qu’Israël, comme beaucoup d’autre démocraties, ne déclassifie ses documents officiels qu’après une période de trente ans. De ce fait, les documents officiels et classifiés du gouvernement israélien, sur la guerre d’Indépendance de 1948, sont devenus disponibles en 1978, les documents sur la guerre de Suez, en 1986, etc. Et c’est effectivement dans les années 1980 que les nouveaux historiens publièrent des livres très critiques envers Israël, sur des sujets tels que le problème des réfugiés palestiniens, les actions anti-terroristes d’Israël dans les années 1950, la guerre de Suez, et le traitement des immigrants juifs sépharades.
 
En réalité, les soi-disant nouveaux historiens n’ont rien découvert de nouveau. Le livre publié par Avi Shlaim en 1988, Collusion au-delà du Jourdain, n’ajouta rien, sur le plan des faits, au livre de Dan Schueftan, L’Option jordanienne, publié deux ans avant (Dan Schueftan étant, précisons-le, considéré comme un "ancien historien"). De même que la critique, par Tom Séguev, de l’attitude des dirigeants sionistes pendant l’Holocauste, dans son livre, Le septième million, publié en 1991, n’ajouta rien, toujours sur le plan des faits, au livre de Dina Porat, Le leadership empêtré, publié en 1986.
 
La nouveauté des nouveaux historiens ne réside donc pas dans les faits qu’ils n’ont pas découverts, mais dans l’idéologie qui les motive. Prenons l’exemple de Benny Morris. Dans son livre, 1948 et après : Israël et les Palestiniens (publié en 1994), Morris admet lui-même qu’il est avant tout motivé par ses opinions politiques :
 
"Les opinions politiques des nouveaux historiens, ainsi que les considérations politiques du moment, sont parmi les facteurs qui les ont poussés à rechercher certains sujets plutôt que d’autres."
 
Dans son article - mentionné ci-dessus à deux reprises - paru dans la revue Tikkun, Morris écrit qu’on ne peut pas exclure la possibilité qu’Israël soit "entaché d’un péché originel". En 1999, il écrit, dans un ouvrage collectif intitulé Crimes de Guerre, que le traitement des Arabes palestiniens par Israël, en 1948, fut une forme d’"épuration ethnique". Dans son livre, Victimes, Morris écrit que le sionisme fut, dès le début, "une idéologie colonialiste et expansionniste", une idéologie infectée par "l’oblitération mentale des indigènes par les colons européens". C’est pourquoi, selon Morris, les sionistes réduisirent les Arabes "à des objets jetables", au lieu de les considérer comme des êtres humains aux aspirations légitimes. Avi Shlaim a récemment écrit que le sionisme est le pire ennemi des Juifs, qu’il est un échec total, et que l’État d’Israël est une honte et un fardeau. Dans un article publié dans Kol Ha‘ir, le 6 octobre 1995, Ilan Pappé affirme que le sionisme est un mouvement colonialiste européen qui a "pris le contrôle d’une terre qui ne leur appartient pas [aux Juifs]". Il se déclare ouvertement antisioniste et appelle au démantèlement de l’État d’Israël.
 
Il ne s’agit pas là de faits historiques, mais de jugements de valeur. Ces jugements de valeur sont parfaitement légitimes, et il est important qu’ils puissent être exprimés librement. Comme le disait Voltaire: "Je hais vos idées mais je suis prêt à mourir pour que vous puissiez les exprimer". Ce qui est malhonnête et inacceptable, c’est de tenter de promouvoir une idéologie sous le couvert d’une meilleure connaissance des faits, d’une honnêteté intellectuelle supérieure, et d’une objectivité indubitable. Car les soi-disant nouveaux historiens ne sont ni plus érudits, ni plus honnêtes, ni plus objectifs que les autres. Au contraire.
 
Reprenons l’exemple de Benny Morris. Lorsque l’historien israélien, Efraim Karsh, lut, pour la première fois, le livre de Benny Morris sur l’origine du problème des réfugiés palestiniens, il fut frappé par une citation de Ben-Gourion, qui lui paraissait suspecte. Il s’agissait d’une lettre adressée par Ben-Gourion à son fils Amos, en 1937. Dans la version anglaise du livre de Benny Morris, elle est citée de la façon suivante: "Nous devons expulser les Arabes et prendre leur place". Or, la version hébraïque du livre de Morris cite cette lettre de Ben-Gourion en ces termes : "Nous ne souhaitons pas et n’avons pas besoin d’expulser les Arabes ni de prendre leur place". Karsh fut tellement frappé par cette traduction pour le moins étrange, qu’il décida d’examiner de plus près la documentation de Morris. Il livra ses conclusions dans un livre publié en 1997: Les nouveaux historiens et la fabrication de l’Histoire d’Israël. Le livre fut republié en 1999. Karsh affirme que les nouveaux historiens sont coupables de falsifications historiques.
 
Les nouveaux historiens se présentent comme une minorité de saints persécutés par une "Inquisition" qui refuse que l’on remette en cause le dogme officiel. Morris se présente comme le Galilée d’un monde universitaire israélien qui refuse d’admettre qu’Israël est né dans le péché, comme les théologiens et la hiérarchie catholiques refusèrent d’admettre que la terre est ronde. Selon lui, il est resté de longues années sans être titularisé, parce que "le système" était contre lui. De même, Zeev Sternhell écrit, dans la préface de l’édition française de son livre, Aux origines d’Israël: Entre nationalisme et socialisme, que "l’historien qui révèle des vérités gênantes et qui détruit des mythes… est perçu comme un ennemi du peuple." Zeev Sternhell est titulaire d’une chaire à l’Université hébraïque de Jérusalem, ses livres sont généreusement financés par les instituts de recherche israéliens, et il est la coqueluche des médias israéliens et français. Pour un ennemi du peuple, il ne s’en sort pas mal.
 
Parlons franchement : les nouveaux historiens affirment qu’ils sont mis à l’écart parce qu’ils sont trop à gauche. Étant moi-même enseignant à l’Université de Tel-Aviv, je puis témoigner du fait que cette affirmation est risible. Les sciences humaines et sociales sont en réalité très peuplées par des universitaires dont les opinions sont bien plus radicales que celles de Morris: Ilan Pappé, Benjamin Hallahmi et Uri Ben-Éliezer, de l’Université de Haïfa ; Joseph Grodzinski, Yoav Peled et Tania Reinhardt, de l’Université de Tel-Aviv ; Israël Shahak, Baruch Kimmerling, Zeev Sternhell et Moshe Zimmerman, de l’Université Hébraïque de Jérusalem; Gabriel Piterberg, Uri Ram et Neve Gordon, de l’Université Ben-Gourion. Et cette liste n’est pas exhaustive. J’aurais, en revanche, du mal à dresser une liste de professeurs conservateurs dans les départements d’histoire ou de sciences politiques, en dehors de l’Université de Bar-Ilan. Par ailleurs, les idées des nouveaux historiens sont devenues influentes tant en Israël qu’à l’étranger. Qu’ils ne se présentent donc pas comme une minorité persécutée.
 
Mais revenons-en aux falsifications des nouveaux historiens, relevées par Efraim Karsh. Les nouveaux historiens se sont attelés à peindre une image très peu flatteuse des dirigeants israéliens, sur la base des archives disponibles depuis la fin des années 1970. Mais ils n’ont jamais tenté de réserver un traitement semblable – chose impensable ! -aux dirigeants arabes. La réponse standard de Benny Morris à cette accusation est que les archives gouvernementales arabes ne sont pas accessibles. Mais c’est faux. Les archives du gouvernement jordanien sont ouvertes aux chercheurs, comme en témoigne Robert Satloff, du Washington Institute for Middle East Policy. Pendant plus de deux ans, Satloff a examiné ces archives, tels les documents militaires jordaniens pour la période 1952-1957. Par ailleurs, le Centre Moshe Dayan de l’Université de Tel-Aviv contient les archives de la presse arabe, qui constituent une riche source d’informations, que Morris a délibérément laissée de côté.
 
Dans son livre, La Naissance du Problème des Réfugiés palestiniens, Benny Morris écrit que les intimidations des forces armées juives (la Hagana, le Etzel, et le Lehi) contribuèrent à l’exode des Arabes palestiniens, bien qu’il ajoute que le gouvernement juif provisoire "n’avait pas de politique de transfert des Arabes". Mais Morris ne mentionne pas le fait que les Juifs étaient également victimes d’intimidations de la part des forces armées arabes, et que, pourtant ils ne s’enfuirent pas. En ne mentionnant que les intimidations juives à l’égard des Arabes, mais pas les intimidations arabes à l’égard des Juifs, Morris n’expose que la moitié des faits. On peut lire, par exemple, dans un rapport des autorités britanniques d’avril 1948:
 
"Le terrorisme arabe à Jérusalem et Haïfa y rend la vie des Juifs difficile… Quant aux Juifs de Jérusalem, ils sont tenus en otage, et il est peu probable que les forces armées juives soient capables de lever le blocus arabe."
 
Morris fait référence à une citation de Ben-Gourion pour insinuer que celui-ci considérait le transfert des Arabes comme la seule réponse au fait que les Juifs ne constitueraient qu’une majorité relative dans le futur État juif proposé, en 1947, par la Commission spéciale de l’ONU sur le partage de la Palestine. Voilà comment Morris cite Ben-Gourion, dans son livre:
 
"Dans le territoire accordé à l’État juif, il y a, à présent, 520 000 Juifs… et à peu près 350 000 non-Juifs, presque tous Arabes. Si on inclut Jérusalem, les Juifs ne constitueront que 60% de la population de l’État juif… Il faut donc une nouvelle approche, il faut que nous pensions comme un État."
 
Morris laisse le lecteur deviner ce que Ben-Gourion voulait dire. Sans doute Ben-Gourion voulait-il dire qu’il fallait expulser les Arabes. Ce n’est pas ce que dit Morris, mais il laisse le lecteur deviner. Ce jeu de devinette eût été inutile si Morris n’avait pas coupé le milieu de la citation. Car voici la suite de la déclaration de Ben-Gourion, que Morris cache à son lecteur : "Afin d’assurer l’existence et le futur de l’État juif, il faudra faire venir un million et demi de Juifs dans le pays." Autrement dit, Ben-Gourion voyait dans l’aliyah – et non dans l’expulsion des Arabes - la solution du problème démographique d’Israël. En excisant cette phrase de la citation de Ben-Gourion, Morris fait un usage tendancieux et malhonnête de ses sources. En 1996, Morris publie un article, dans le Journal of Palestine Studies, dans lequel il affirme :
 
"A la fin des années 60 et dans les années 70, le Goush Emunim ne cessa de violer la loi en construisant des colonies en CisJordanie. Les gouvernements travaillistes de l’époque, dirigés par Lévi Eshkol, Golda Méïr et Yitzhak Rabin, cédèrent au Goush Emunim."
 
Le Goush Emunim ayant été créé en 1974, comment aurait-il pu construire des colonies à la fin des années 60 ? Et comment Lévi Eshkol aurait-il pu céder au Gush Emunim, alors qu’il mourut en 1969, soit cinq ans avant la création de ce mouvement ? Même chose pour Golda Méïr, qui démissionna en 1974, l’année où le Gush Emunim fut créé. Morris tronque également le texte du protocole du Conseil des Ministres du gouvernement provisoire de l’État juif, en date du 16 juin 1948. Il retranscrit les déclarations de Ben-Gourion de la façon suivante:
 
"La guerre est la guerre. Nous ne l’avons pas commencée. Ce sont eux qui ont fait la guerre… Et je ne veux pas que ceux qui se sont enfuis reviennent. Je ne veux pas qu’ils refassent la guerre."
 
Or la phrase, "Je ne veux pas que ceux qui se sont enfuis reviennent", n’existe nulle part dans le protocole et est une fabrication de Morris. Voici le texte du protocole:
 
"La guerre est la guerre. Nous ne l’avons pas commencée. Ce sont eux qui ont fait la guerre… Et je ne veux pas qu’ils nous refassent la guerre."
 
L’ajout de cette phrase est une forfaiture.
 
On trouve le même genre de malhonnêteté chez Avi Shlaim. Dans son livre, Collusion au-delà du Jourdain, Shlaim affirme que Golda Méïr et le roi Abdallah de Transjordanie complotèrent, en novembre 1947, pour se partager la Palestine et donc empêcher l’établissement de l’État arabe palestinien recommandé par le plan de partage de l’ONU. Or, il existe un document historique qui prouve que cette thèse est fausse. Dans une note adressée à l’Agence juive, le 12 mai 1948, Golda Méïr relate en ces termes sa rencontre avec Abdallah, en 1947:
 
"Je lui avais clairement fait comprendre, à l’époque, que nous ne pouvions pas l’aider à envahir la Palestine mandataire, puisque nous étions tenus d’honorer la résolution de l’ONU recommandant l’établissement de deux États. Nous ne pouvions donc pas - et c’est ce que je lui dis - soutenir la violation de cette résolution."
 
Comment Shlaim peut-il donc affirmer que Golda Méïr et le roi Abdallah se mirent d’accord pour se partager la Palestine mandataire et passer outre à la résolution de l’ONU ? Tout simplement en évitant soigneusement de faire référence au document que je viens de citer et qui invalide sa thèse.
 
Même chose chez Ilan Pappé, qui écrit dans son livre, La Grande-Bretagne et le Conflit israélo-arabe de 1948 à 1951, que lors de la rencontre entre Golda Méïr et le roi Abdallah, Golda Méïr donna son accord pour l’annexion, par la Transjordanie, du futur État arabe palestinien en échange de la promesse d’Abdallah de ne pas attaquer Israël. Or, le rapport rédigé par Golda Méïr sur cette rencontre dit exactement le contraire. Quant à Ben-Gourion, il était contre l’annexion de la CisJordanie à la Transjordanie. Voilà ce qu’il écrit, le 18 décembre 1948:
 
"Un État arabe en Palestine occidentale est moins dangereux qu’un État lié à la Transjordanie et plus tard à l’Irak."
 
Et ce alors même que les "nouveaux historiens" se targuent de nous révéler la vérité grâce à des archives jusqu’alors inaccessibles. En réalité, autant Shlaim que Morris et Pappé ont une idée très précise de ce dont ils veulent convaincre leurs lecteurs, et ils omettent de citer ou de mentionner les documents qui contredisent leurs théories.
 
Avi Shlaim et Ilan Pappé ont une autre obsession : prouver que la Grande-Bretagne impérialiste et le mouvement sioniste ont comploté secrètement pour imposer leurs intérêts communs aux Arabes. Il y a effectivement quelque chose de très nouveau dans cette thèse pour ceux qui, comme moi, n’ont pas le privilège d’avoir en partage le savoir et l’honnêteté intellectuelle des nouveaux historiens. Car la réalité historique est la suivante :
  • Ernest Bevin, ministre britannique des Affaires étrangères lors de la Partition, était antisémite et antisioniste ;
  • la Grande-Bretagne fit tout pour empêcher la partition de son mandat ;
  • elle rejeta le plan de partage de l’ONU ;
  • elle empêcha l’immigration juive en Palestine ;
  • elle détint illégalement des dizaines de milliers de survivants de l’Holocauste dans des camps de concentration, à Chypre, pendant neuf mois, afin qu’ils ne puissent pas prendre part à la guerre d’Indépendance d’Israël ;
  • elle fournit aux armées arabes des armes et des officiers pendant la même guerre ;
  • elle empêcha la livraison d’armes aux Juifs et ne laissa entrer que les armes destinées aux Arabes ;
  • après la proclamation de son indépendance, elle refusa de reconnaître l’État d’Israël, durant neuf mois ;
  • elle s’opposa à l’admission d’Israël aux Nations Unies.
Quant à Shlaim, voici ce qu’il écrit :
 
"L’historiographie sioniste est pleine d’accusations à l’encontre de la Grande-Bretagne, qui aurait armé les armées arabes et aurait tout fait pour empêcher la création de l’État juif… Ces accusations vont à l’encontre de la vérité historique telle qu’elle est révélée par les documents britanniques, arabes, et israéliens." Et Shlaim d’ajouter – cela ne s’invente pas - que Bevin était, en réalité, "l’ange gardien de l’État juif."
 
Notons d’abord l’expression: "l’historiographie sioniste". Comme s’il y avait, en Israël, un Politburo à la soviétique, ou une police de la pensée à la George Orwell, responsable de l’historiographie officielle. Shlaim n’apporte aucune preuve historique pour contredire la soi-disant "historiographie sioniste" à propos de l’hostilité de Bevin à l’encontre du sionisme.
 
Richard Crossman, collègue d’Ernest Bévin au sein du parti travailliste britannique, écrit ce qui suit:
 
"Le but de Bévin était, apparemment, de faire en sorte que la Légion arabe d’Abdallah envahisse toute la Palestine, laissant un État juif si minuscule, qu’il n’aurait d’autre choix que de s’abandonner à la merci du gouvernement britannique."
 
Le 20 mai 1948, cinq jours après l’invasion du nouvel État d’Israël par les armées arabes, Bévin écrit à son ambassadeur à Washington, Lord Inverchapel : "Je n’ai aucune intention de reconnaître l’État juif, et encore moins celle de soutenir son admission aux Nations Unies".
 
Sir John Troutbeck, le Chef du Bureau britannique au Caire, écrit, le 28 décembre 1948 :
 
"L’idée d’un État d’Israël contrôlant une grande partie de la Palestine, dont le Néguev, ne peut que susciter notre inquiétude. Je ne veux pas sous-estimer le danger d’un Israël rejoignant le camp communiste."
 
Non seulement Bévin fit tout pour empêcher la naissance et la survie de l’État d’Israël, mais il fit également tout pour empêcher l’immigration juive vers la Palestine, et ce même après la Shoah. Il souhaitait disperser les survivants de l’Holocauste à travers l’Europe et dans le reste du monde, et refusa fermement de les laisser entrer en Palestine britannique. Le 12 octobre 1945, il écrit à son ambassadeur à Washington, Lord Halifax:
 
"Il est vrai que les Juifs ont été victimes de persécutions et d’un massacre terrible. Mais ils s’en sont sortis, et beaucoup ont survécu. Il faut les aider à se réintégrer en Allemagne."
 
Deux mois plus tard, le 4 décembre 1945, le Foreign Office publie un document officiel rejetant la demande américaine de laisser les survivants de l’Holocauste se réfugier en Palestine britannique. Ce document dit ce qui suit:
 
"Les Juifs allemands vivent dans leur pays d’origine et ne l’ont jamais quitté. Leur ’rapatriement’, ou ’retour’, ne peut donc avoir lieu dans un pays [la Palestine] dans lequel ils n’ont jamais vécu."
 
En décembre 1947, les États-unis imposent un embargo militaire sur le Proche-Orient, en réponse à l’appel des Nations Unies à ne pas exacerber la situation en Palestine. Le Foreign Office soutint cet embargo parce qu’il n’affectait que les Juifs (la Transjordanie, l’Égypte et l’Iraq étant armées par la Grande Bretagne, l’embargo américain ne les toucha pas). Le 31 janvier 1948, le chef du Bureau proche oriental au Foreign Office, Michael Wright, écrit à Bévin:
 
"Nous faisons tout pour que le gouvernement américain maintienne l’embargo, afin d’empêcher que les Juifs de Palestine obtiennent des armes."
 
En effet, la Transjordanie, l’Égypte et l’Irak étaient armés et entraînés par la Grande-Bretagne et liés à elle par des traités militaires. Pour Bévin, une défaite arabe aurait été une défaite britannique. Bévin était en faveur d’un cessez-le-feu, en mai 1948, parce que sans cessez-le feu, les États-unis auraient probablement levé l’embargo. Le 26 mai 1948, il déclare au conseiller juridique du roi Farouk d’Égypte, Edgar Gallad Bey :
 
"Si les Arabes rejettent le cessez-le-feu, nos efforts pour empêcher la levée de l’embargo n’auront servi à rien."
 
Le 11 juin 1948, Sir John Troutbeck, cité plus haut, écrit: "Un État juif n’est pas plus dans notre intérêt que dans celui des arabes". Troutbeck compara également le mouvement sioniste à l’Allemagne nazie, et le monde arabe à la Tchécoslovaquie démembrée par les Accords de Munich. Le Premier Ministre britannique Clément Attlee compara quant à lui l’entrée des Juifs en Palestine à l’invasion nazie en Europe centrale. Le 28 avril 1948, il explique à l’ambassadeur américain en Grande Bretagne que, bien que les Juifs soient entrés sans armes, "ce fut exactement la méthode d’Hitler. Il faisait entrer les gens comme touristes, mais ils se procuraient des armes après s’être incrustés. Les Juifs entrèrent comme immigrants pour devenir des soldats". Mais l’hostilité de Bévin au sionisme n’était pas seulement la conséquence de son antisémitisme. Le sionisme était contraire aux intérêts stratégiques de la Grande-Bretagne. Comme l’écrit Bévin, dans une étude stratégique soumise à Attlee : "Beaucoup de ressources matérielles, en particulier le pétrole, sont en jeu… Il est important que les Arabes n’aient pas le sentiment d’avoir été lésés."
 
Abba Eban, qui joua un rôle-clé dans la décision des Nations unies de recommander le partage de la Palestine, et qui fut le premier ambassadeur d’Israël à l’ONU et aux États-Unis, écrit, dans ses Mémoires:
 
"Le discours de Bévin [du 13 novembre 1945] nous fit comprendre, sans l’ombre d’un doute, que le peuple juif, plongé dans le désarroi, allait maintenant être assailli par le gouvernement britannique, qui avait donné, trente ans auparavant, sa bénédiction au foyer national juif. La rhétorique de Bévin était devenue vulgaire et insultante… Non pas que nous attendions de la Grande-Bretagne qu’elle fît abstraction de ses intérêts au Proche-Orient, en particulier de son contrôle des ressources pétrolières… La Jordanie était un protectorat britannique. L’Égypte était liée à la Grande-Bretagne par un traité de défense, et les forces britanniques étaient encore présentes en Irak… Mais ces intérêts, pour légitimes qu’ils fussent, ne justifiaient aucunement l’animosité de Bévin à notre égard. En quoi avait-il besoin de déclarer que ’Truman veut que les Juifs aillent en Palestine parce qu’il ne les veut pas à New York ?"
 
Abba Eban ajoute:
 
"Je n’ai jamais rencontré un homme dégageant autant d’hostilité, non seulement à travers ses propos, mais également à travers ses expressions faciales et son regard. Il n’exprima jamais à notre égard le moindre respect humain, sans parler de déférence diplomatique. Même son humour était vulgaire. Lors d’une de nos rencontres à Londres, il y eut une coupure d’électricité (qui étaient fréquentes après la guerre), et Bévin s’exclama : ’Tiens, toutes les lumières se sont éteintes, sauf les Israélites !’ Bévin justifia son opposition au plan de partage en expliquant qu’il serait injuste de soumettre 400 000 Arabes à un gouvernement juif. Ce à quoi je ne pus m’empêcher de répliquer: en quoi serait-il plus juste de soumettre 650 000 Juifs à un gouvernement arabe… Sa seule réponse fut un regard assassin."
 
C’est Bévin qui ordonna le refoulement de l’Exodus, à l’été 1947, et son renvoi vers Hambourg. Lorsque Abba Eban fut nommé ambassadeur d’Israël aux Nations Unies, Bévin refusa de lui adresser la parole. L’un des proches de Bévin, Christopher Mayhew, écrit dans ses Mémoires: "Il ne fait aucun doute que Ernest déteste les Juifs."
 
En dépit de ces faits et de ces documents historiques, qui témoignent de l’animosité profonde de Bévin et du Foreign Office à l’égard du sionisme et de l’État d’Israël, Shlaim et Pappé affirment qu’il s’agit là d’un mythe fabriqué par l’"historiographie sioniste", et qu’en réalité, la Grande-Bretagne et le mouvement sioniste s’étaient alliés contre les Arabes. Pour reprendre l’expression de Shlaim, Bévin était l’"ange gardien de l’État juif". Et ce sans apporter le moindre document historique à l’appui de cette thèse. Et pour cause : un tel document n’existe pas. Loin que Shlaim et Pappé aient fait un travail d’archives de fond, ils n’ont rien découvert, ni renouvelé sur le plan des archives historiques, et leurs livres ne citent quasiment que des sources secondaires. Mais même s’ils avaient fait une recherche dans les archives, ils n’auraient pas trouvé de document prouvant le sionisme de Bévin, ou la collusion stratégique entre la Grande-Bretagne et le mouvement sioniste.
 
Ce qui prouve, une fois de plus, que les soi-disant nouveaux historiens n’ont rien découvert de nouveau et qu’ils ont décidé, à priori, de délégitimer et de diaboliser le sionisme et l’État d’Israël. Dans ce but, tous les moyens sont bons : cacher les sources qui contredisent la thèse préfabriquée, traduire de façon tendancieuse certaines citations et leur ajouter des phrases qui n’existent pas dans l’original, couper des citations en deux lorsque seule la première partie convient à l’auteur, et avancer des thèses sans aucune preuve à l’appui, en espérant que le fait de se démarquer de la soi-disant "historiographie officielle" suffira pour s’attirer la sympathie du lecteur et le ralliement des esprits critiques.
 
Il est sain et courageux de briser les mythes. Mais ce n’est pas ce qu’ont fait les soi-disant nouveaux historiens. En réalité, ils ont créé leurs propres mythes. Pourquoi ? Parce que, dans les années 1990 en Israël, l’idée qui prévalait était que, pour faire la paix avec les Arabes, il fallait accepter leur version de l’histoire du conflit israélo-arabe. Or, selon cette version, les Arabes sont les victimes, les Juifs les agresseurs, le sionisme est un mouvement colonial, et l’intransigeance d’Israël la source du conflit. C’est cette idéologie que les nouveaux historiens autoproclamés décidèrent de promouvoir pendant les années d’Oslo. C’est Simha Flapan, l’activiste israélien d’extrême gauche, qui, en 1987, expliqua ses motivations, dans son livre, La naissance d’Israël : Mythes et Réalités. Son but, écrit-il, était de "miner les structures de propagande sioniste qui ont, pendant trop longtemps, constitué un obstacle aux forces de la paix dans mon pays". Autrement dit, si vous voulez la paix, il faut cesser d’être sioniste. Les Palestiniens disent que le sionisme est un mouvement colonialiste européen ? C’est d’accord. Que les Sionistes ont comploté avec la Grande-Bretagne contre les Arabes ? Pas de problème. Que c’est Israël qui maintient volontairement le conflit israélo-arabe, à cause de son nationalisme dément ? Pourquoi pas ? Si c’est le prix à payer pour la paix, alors... Et en plus, cela plaît aux maisons d’éditions.
 
Benny Morris et Avi Shlaim décidèrent, dans les années 1990, de servir la cause de la paix en écrivant une nouvelle histoire du conflit israélo-arabe, une histoire qui permettrait de réduire le fossé entre les positions arabes et israéliennes, en expliquant aux Israéliens que les Arabes ont raison. En 1999, Morris publie Victimes: Une Histoire du Conflit Arabo-Sioniste, et, en 2000, Shlaim publie Le Mur de Fer : Israël et le monde arabe. Ils arrivent tous deux à la même conclusion: la paix avec les Palestiniens est à portée de main. Il suffit qu’Israël se retire des territoires conquis en 1967, accepte l’établissement d’un État palestinien, fasse un geste à propos de Jérusalem et des réfugiés, et le tour est joué. Et voilà qu’à peine ces deux livres sortis en librairie, Éhoud Barak applique cette recette à la lettre. Et voilà qu’au lieu de la paix promise par nos deux experts, nous avons la guerre. Toute la théorie des nouveaux historiens s’effondre comme un château de cartes. Il y a deux façons de réagir à un tel fiasco : admettre que l’on s’est trompé, ou accuser les faits d’avoir refusé de se conformer à la théorie. Benny Morris a choisi la première voie, Avi Shlaim la seconde.
 
En février 2002, Benny Morris publie un article dans The Guardian, pour expliquer pourquoi il ne croit plus à la paix. Il se confesse. Il se sent comme les communistes européens qui sympathisèrent avec l’Union soviétique et tombèrent de haut lorsque l’armée rouge envahit Budapest en 1956. En 1993, l’année où le processus d’Oslo fut entamé, Morris commença à écrire Victimes. Et puis, écrit Morris, Arafat a rejeté les propositions de paix de Camp David, déclenché une guerre meurtrière, et éduqué son peuple à la haine des Juifs et à la libération de toute la Palestine. Il n’a fait que continuer la politique de son prédécesseur et modèle, Hadj-Amin al-Husseini. Arafat est un menteur, il a trompé Israël, et l’Autorité palestinienne est devenue une usine de propagande et de mensonges qui bourre le crâne des Palestiniens et fourvoie les journalistes étrangers. Elle érige la mort et le meurtre des Juifs en valeur suprême. Le fond du problème est que le mouvement national palestinien continue de vouloir libérer toute la Palestine, refuse d’accepter la légitimité d’Israël, et ne signe des accords que pour améliorer sa position stratégique. Le droit du retour est un stratagème pour détruire Israël par la démographie. La paix est impossible avec les Palestiniens. C’est Benny Morris qui parle.
 
Dans un entretien avec Ari Shavit publié dans le journal Ha’aretz, le 9 janvier 2004, Morris va plus loin. À propos des réfugiés palestiniens de 1948:
 
"On ne peut pas faire d’omelette sans casser des œufs … Quand le choix est entre être détruit et détruire, il vaut mieux détruire… Il y a des circonstances, dans l’histoire, qui justifient le nettoyage ethnique. Lorsque le choix est entre le nettoyage ethnique et le génocide - l’annihilation de votre propre peuple - je préfère le nettoyage ethnique … Un État juif n’aurait pas pu émerger sans le déracinement de 700 000 Palestiniens. Il était donc nécessaire de les déraciner… Il n’était pas possible de laisser une "cinquième colonne" dans le pays. Dès l’instant où le Yishuv fut attaqué par les Palestiniens et les États arabes, il n’y avait pas le choix, il fallait expulser les Palestiniens. N’oubliez pas que les Arabes contrôlent une grande partie de la planète du fait de leurs conquêtes et de leurs meurtres. Ils ont 22 États. Les Juifs n’en avaient pas même un. Il n’y avait pas de raison de leur refuser ce droit. Donc, de mon point de vue, le besoin d’établir cet État passe avant l’injustice infligée aux Palestiniens".
 
Et Morris ne s’en tient pas là. Ben Gourion, en 1948, "aurait dû finir le boulot. Je sais que cela fait enrager les Arabes et les tenants du politiquement correct, mais Ben Gourion aurait dû organiser une expulsion en masse et vider le pays de tous ses Arabes - et ce jusqu’au Jourdain."
 
Et Ari Shavit de répliquer: "J’ai du mal à croire ce que j’entends". Effectivement. Mais attendez, ajoute Morris, il n’est jamais trop tard: il est encore possible d’expulser les Arabes de Galilée et de CisJordanie dans le cas d’une "attaque arabe généralisée contre nous". "En cas de menace existentielle contre Israël", conclut Morris, "une telle expulsion sera justifiée."

D’où vient ce retournement? Morris s’explique:
 
"Tout a commencé en l’an 2000. J’ai toujours été de gauche et j’ai refusé de servir dans les territoires… Mais lorsque les Palestiniens rejetèrent les propositions de Barak, en juillet 2000, et les propositions de Clinton, en décembre 2000, j’ai compris qu’ils refusent la solution de deux États. Ils veulent tout. Lod, et Acre, et Jaffa… Arafat nous a arnaqués et n’a jamais été sincère… [Les Palestiniens] n’acceptent pas l’existence d’un État juif, que ce soit sur 80% ou sur 30% du pays… Ce sont des barbares, et il faut les enfermer dans une cage … Il faut enfermer cette bête sauvage."
 
Et Ari Shavit de lui demander :
- "Benny Morris, seriez-vous devenu de droite ?"
- "Non, non", répond-il, "je suis toujours de gauche". Il ajoute, pourtant : "Ben-Gourion disait que les Arabes ne comprennent que la force… Il avait raison".
- "Et vous-vous dites de gauche ?" insiste Shavit.
- "Je suis réaliste", précise Morris.
 
Puis il continue : l’Islam menace l’Occident de l’intérieur, l’Islam mène une guerre d’extermination contre l’Occident. Et ne vous trompez pas sur le titre du livre Victimes: les vraies victimes sont les Juifs, pas les Palestiniens car "nous sommes une petite minorité dans un océan d’Arabes hostiles qui veulent nous éliminer". Enfin, conclut Morris:
 
"Le politiquement correct nous empoisonne et nous empêche de voir la vérité. Je me sens un peu comme Albert Camus. Il était considéré comme un homme de gauche avec des idéaux élevés, mais lorsqu’il parlait de l’Algérie, il mettait sa mère avant ses idéaux. Eh bien, préserver mon peuple est plus important que les principes moraux universels."
 
Voilà. Le fondateur de la nouvelle historiographie israélienne est devenu le prototype de "l’ancien historien" qu’il abhorrait tant, il y a deux décennies. À ceci près que les soi-disant anciens historiens n’ont jamais tenu les propos et n’oseraient jamais tenir les propos de Morris sur la bête sauvage qu’il faut enfermer dans une cage ou sur l’expulsion des Arabes que Ben Gourion aurait dû mener à son terme en 1948, et qui reste envisageable aujourd’hui. Le révolutionnaire est devenu plus royaliste que le roi.
 
Mais Morris est l’exception qui confirme la règle. Shlaim, Pappé, Kimmerling et les autres n’ont pas varié d’un iota, et ce en dépit de l’évolution du conflit israélo-arabe depuis septembre 2000. Et ce n’est pas étonnant, car ce ne sont pas les faits qui les intéressent, mais l’idéologie qu’ils souhaitent promouvoir.
 
Malgré tout, je me dis que je suis fier d’être le citoyen d’un pays qui offre une telle liberté d’expression. Et ne vous y trompez pas: je m’oppose à toute atteinte à la liberté d’expression et je suis contre les tentatives d’exclure Ilan Pappé de l’Université de Haïfa. Mais, d’un autre côté, comme on dit en hébreu : "La vie et la mort sont à la merci de la langue" Autrement dit, les mots, les idées ont un pouvoir redoutable et peuvent tuer. Le génocide du peuple juif a commencé par une campagne de propagande, par des mots et par des idées. Et le combat contre l’État d’Israël aujourd’hui est essentiellement un combat d’idées. Il faut gagner ce combat. Le futur de l’État d’Israël en dépend.
 
© Emmanuel Navon
 
 
Notes de la Rédaction d’upjf.org
 
L’auteur avait déjà exposé une bonne partie de cette thèse lors de sa conférence au Bnaï Brith, à Yad Vashem, le 25 décembre 2001. Voir E. Navon, "Les points de révision de l’histoire du sionisme: thèses en présence et récupération révisionniste".
 
Pour élargir et approfondir la réflexion, nous invitons nos internautes à consulter les documents, qui figurent tous sur notre site, à l’exception de deux d’entre eux, et dont les titres et les liens suivent :
 
Efraim Karsh, "L’histoire et le ’droit au retour’ palestinien".
 
"Rien n’a changé : Entretien avec Benny Morris (2001)".
 
"La paix? - Aucune chance, Benny Morris".
 
"Pensée post-coloniale et Palestiniens, entretien avec B. Morris".
 
B. Morris, "La nouvelle historiographie: Israël confronté à son passé".
 
"Benny Morris, le ’nouvel historien’, a rejoint le consensus israélien".
 
 
On consultera avec avantage les ouvrages présentés dans les documents suivants :
"Livre de J. Fishman & E. Karsh: ’La Guerre d’Oslo’"
 
"’Critique du Post-sionisme’, ouvrage indispensable"
 
 
Mis en ligne le 29 novembre 2005, par M. Macina, sur le site upjf.org