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Pacifistes israéliens

Le diable est de retour, par Amos Oz

05/10/2005
Texte publié comme "Point de vue" dans Le Monde du 03/10/05

Tout comme il est immensément difficile de définir la vérité, bien qu’assez facile de flairer un mensonge, il est parfois difficile de définir le bien. Le mal, quant à lui, possède une odeur parfaitement reconnaissable : tous les enfants savent ce qu’est la douleur. Ainsi donc, chaque fois que nous imposons délibérément une douleur à quelqu’un, nous savons ce que nous faisons. Nous faisons du mal.

L’âge moderne a changé ces notions. Il a brouillé cette distinction évidente que faisait l’humanité depuis sa prime enfance, depuis le jardin d’Eden. À un moment du XIXe siècle, pas très longtemps après la mort de Goethe, une nouvelle façon de penser a fait son apparition dans la culture occidentale : elle a balayé le mal, allant jusqu’à nier son existence. On a appelé sciences sociales cette innovation intellectuelle. Pour les nouveaux praticiens, pleins d’assurance, parfaitement rationnels, optimistes et absolument scientifiques, de la psychologie, de la sociologie, de l’anthropologie et de l’économie, le mal n’était pas une question. En y réfléchissant, le bien non plus.

Encore aujourd’hui, certains spécialistes des sciences sociales ne parlent tout simplement pas du bien et du mal. Pour eux, tous les actes et les motivations de l’homme découlent des circonstances, qui sont souvent hors du contrôle des individus. "Les démons n’existent pas plus que les dieux, disait Freud, car ils sont les produits de l’activité psychique de l’homme." Ainsi, nous sommes régis par notre environnement social.

Et cela fait un siècle que l’on nous explique que nous sommes motivés exclusivement par notre intérêt économique, que nous ne sommes que les produits de nos cultures ethniques, que nous ne sommes rien de plus que les marionnettes de notre subconscient.

En d’autres termes, les sciences sociales modernes ont constitué la première tentative sérieuse pour débarrasser la scène humaine à la fois du bien et du mal.

Pour la première fois dans leur longue histoire, le Bien et le Mal ont tous deux été supplantés par l’idée que les circonstances sont toujours responsables des décisions, des actes et, surtout, des souffrances de l’homme. C’est la faute de la société. C’est la faute d’une enfance malheureuse. C’est la faute de la politique. Du colonialisme. De l’impérialisme. Du sionisme. De la mondialisation. Ainsi a commencé le grand championnat du monde des victimes.

Pour la première fois depuis le Livre de Job, le diable s’est trouvé au chômage. Il ne pouvait plus jouer avec l’esprit des hommes comme il le faisait depuis toujours. Satan était congédié. C’était l’époque moderne. Eh bien, les temps changent peut-être de nouveau. Si Satan a été viré, il n’est pas resté inactif. On a assisté au XXe siècle au pire spectacle du mal perpétré de sang-froid de toute l’histoire. Les sciences sociales n’ont réussi ni à prédire, ni à affronter, ni même à saisir ce mal moderne et fortement imprégné de technologie. Ce mal du XXe siècle s’est très souvent déguisé en réforme mondiale, en idéalisme, en rééducation des masses afin de leur "ouvrir les yeux". Le totalitarisme a été présenté comme une rédemption profane pour quelques-uns aux dépens de millions de vies.

Aujourd’hui, nous sommes sortis du fléau de la règle totalitaire et nous avons un immense respect pour les cultures. Pour la diversité. Pour le pluralisme. Je connais des gens prêts à tuer tous ceux qui ne sont pas pluralistes. Le postmodernisme a une fois de plus embauché Satan, mais, aujourd’hui, sa mission tire sur le kitsch : un petit groupe secret de "forces louches" est responsable de tout, qu’il s’agisse de la pauvreté, de la discrimination, de la guerre, du réchauffement de la planète ou du 11-Septembre et du tsunami. Les gens ordinaires sont toujours innocents. Ce n’est jamais la faute des minorités. Les victimes sont, par définition, moralement pures. Avez-vous remarqué que, aujourd’hui, le diable ne semble jamais posséder une personne isolée ?

Nous n’avons plus de Faust. Selon le discours à la mode, le mal est un conglomérat. Les systèmes sont mauvais. Les gouvernements sont mauvais. Des institutions sans visage dirigent le monde pour leur propre profit sinistre. Satan n’apparaît plus dans les détails. Les hommes et les femmes pris individuellement ne peuvent pas être "mauvais" au sens ancien du Livre de Job, de Macbeth, de Iago, de Faust. Vous et moi, nous sommes toujours des gens très bien. Le diable, c’est toujours "l’establishment". On est, à mon avis, en plein kitsch éthique […]

Aujourd’hui, permettez-moi de revenir à Goethe. Le Faust de Goethe nous rappelle sans cesse que le diable est personnel, pas impersonnel. Que le diable met tout le monde à l’épreuve et que chacun de nous peut réussir ou échouer. Que le diable est tentateur et séduisant. Que l’agression peut s’implanter en chacun de nous.

Le bien et le mal chez chaque homme ne sont pas les attributs d’une religion. Il ne s’agit pas forcément de termes religieux. Nous avons le choix d’infliger ou non la douleur, de la regarder en face ou de détourner les yeux, de nous impliquer personnellement pour soulager la douleur, comme un médecin de campagne dévoué, ou de nous contenter d’organiser des manifestations de protestation et de signer des pétitions systématiques – ­ nous sommes tous confrontés plusieurs fois par jour à cette palette de choix. Il peut bien sûr nous arriver de nous tromper, mais, quand nous nous trompons, nous savons tout de même ce que nous faisons. Nous connaissons la différence entre le bien et le mal, entre infliger la douleur et la soulager, entre Goethe et Goebbels. Entre Heinrich Heine et Heydrich. Entre Weimar et Buchenwald. Entre la responsabilité individuelle et le kitsch collectif.

Dans les années 1940, à Jérusalem, j’étais un jeune garçon nationaliste, voire chauvin. J’ai juré de ne jamais mettre le pied sur le sol allemand, de ne jamais acheter de produits allemands. La seule chose que je ne pouvais pas boycotter, c’était les livres allemands. Si on boycotte les livres, me suis-je dit, on devient un peu comme "eux". Je me suis d’abord cantonné à la lecture de la littérature allemande d’avant-guerre et des auteurs antinazis. Plus tard cependant, dans les années 1960, j’ai commencé à lire, en hébreu, les œuvres de la génération des écrivains et des poètes allemands d’après-guerre. En particulier, les œuvres des auteurs du Groupe 47 [groupe littéraire allemand créé, en septembre 1947, à Munich]. Je me suis imaginé à leur place. Je vais le dire plus nettement : ils m’ont convaincu de m’imaginer à leur place, dans les années sombres, juste avant et juste après. En les lisant puis en en découvrant d’autres, je n’ai pas pu continuer à détester simplement tout ce qui était allemand, passé, présent et futur.

Je crois qu’imaginer l’autre constitue un antidote puissant au fanatisme et à la haine. Je crois que les livres qui nous permettent d’imaginer l’autre peuvent nous aider à nous immuniser contre les stratagèmes du diable, le Méphistophélès du coeur. Ainsi, Günter Grass et Heinrich Böll, Ingeborg Bachmann et Uwe Johnson et surtout mon très cher ami Siegfried Lenz m’ont ouvert la porte de l’Allemagne.

Avec un certain nombre d’amis allemands très proches, ils m’ont permis de briser mes tabous, de m’ouvrir l’esprit et finalement le coeur. Ils m’ont réappris le pouvoir de guérison de la littérature.

Imaginer l’autre n’est pas seulement un outil esthétique. C’est aussi, à mon avis, une obligation morale essentielle. Et, finalement, imaginer l’autre est également un plaisir humain profond et très subtil.


Ce texte est extrait du discours du romancier lors de la remise du prix Goethe, à Francfort-sur-le-Main.

Traduit de l’anglais par Florence Lévy-Paoloni. © Amoz Oz

Mis en ligne sur debriefing.org, le 06/10/05