Amos Oz éprouve-t-il une haine obsessionnelle du judaïsme, comme certains l’en accusent ?
28/09/2005
"[Le judaïsme est un vaste et abondant héritage. Et je me considère comme l’un de ses héritiers légitimes, et non comme le fils d’un autre lit, ni comme un fils déloyal et rebelle, ni comme un bâtard, mais comme un héritier légitime.]"
L’écho chaleureux que j’ai donné récemment au compte-rendu de Madame Rachel Samoul, responsable de l’information à l’Ambassade d’Israël en Belgique et au Luxembourg ("
Sous le charme d’Amos Oz"), m’a valu le froncement de sourcil d’un fidèle internaute, qui me suggère de
« revoir [mon] article sur Oz » à la lumière de celui de Paul Leslie,
Amos Oz - "ennemi" israélien d’Israël au même titre que les Machover, père et fils ?, mis en ligne le 18 septembre 2005 sur le site de Guysen Israël News. Je ne donnerai pas satisfaction à cette demande pour la simple raison que l’article de Leslie, outre qu’il est antérieur d’une dizaine de jours à celui de Rachel Samoul, a un objet tout à fait différent. Au contraire de P. Leslie qui (c’est son droit) entend exprimer tout le mal qu’il pense d’Amos Oz, dont les convictions politiques lui apparaissent comme néfastes pour l’État d’Israël, Mme Samoul se borne à relater, avec chaleur et empathie, le contenu et le climat d’une conférence récente d’Amos Oz, sans entrer dans des considérations politiques - qui seraient, au demeurant, incompatibles avec le devoir de réserve qui incombe à toute personne exerçant une fonction au sein d’une ambassade. C’est pourquoi, dans son compte-rendu, on ne trouve pas l’ombre d’une allusion – positive ou hostile – aux conceptions politiques de l’écrivain israélien. Elle s’en tient à l’aspect littéraire et romanesque de l’œuvre de l’auteur, à ses qualités l’orateur, et à la chaleur humaine de sa personnalité attachante. Ce qui ne l’empêche pas de mentionner, au passage :
« [Oz] s’est élevé contre la façon dont les médias traitent Israël. En regardant la télévision, on pourrait penser que 90 % des Israéliens sont des extrémistes, 80 %, des ultra-orthodoxes, et 1%, des intellectuels comme lui. La société civile israélienne n’est pas aussi caricaturale, elle est plurielle et vibrante d’énergies. »
C’est là une remarque pertinente et elle me servira de transition pour la suite de mon propos.
Oz n’est pas le fanatique anti-religieux que dépeignent certains. Certes, il lutte, bec et ongles, conformément à ses convictions laïques, contre ce qu’il considère comme une tendance à l’hégémonie des religieux, en Israël. De ce fait, il est fatal que certains de ses propos, sortis de leur contexte et non remis dans la perspective de la totalité de son œuvre, prêtent le flanc à l’accusation d’intolérance laïque, que les détracteurs du célèbre écrivain israélien n’hésitent pas à mettre sur le même plan que l’intolérance religieuse qu’il combat. Argument ad hominem, qui comme tout procédé de ce genre, reste à la surface des choses et préfère jeter le discrédit sur un auteur, voire le diaboliser, plutôt que de se mesurer à ses convictions, qu’il a, lui aussi, le droit d’exprimer.
Toutefois, conformément à ma ligne de conduite éditoriale, qui s’efforce, dans la mesure du possible, de faire écho à des textes de sensibilités différentes, même quand, personnellement je n’en partage pas les conceptions, je reproduis, ci-après, ce qui, dans l’article de Paul Leslie [1], a trait à Oz. Nos internautes sont suffisamment adultes pour se faire leur propre conviction à propos de cette affaire.
Menahem Macina
Extrait de l’article de Paul Leslie :
"… Le 24 août le quotidien londonien The Times a publié un article d’Amos Oz, intitulé "A bloodless victory over fanaticism" (Victoire sur le fanatisme sans effusion de sang), au cours duquel il se permet de dénigrer tous les Israéliens religieux sans distinction [1].
Le triomphe des partisans du "désengagement" représenterait, d’après cet écrivain talentueux, le "premier round" d’une lutte, à son avis indispensable, susceptible d’aboutir à la séparation israélienne des Églises et de l’État – ou plutôt de la Synagogue et de l’État.
« Sommes-nous, d’abord et avant tout, une religion, ou sommes-nous, d’abord et avant tout, une nation ? Au cours de ce premier round, il semble qu’Israël, pays de la laïcité, du rationalisme et du pragmatisme, triomphe péniblement de l’autre Israël du fanatisme. Mais n’oublions pas que ce n’est que le premier round. »
Au cours d’une dracha prononcée le chabbat suivant, le rabbin orthodoxe Jeffrey Cohen a dénoncé le manque de compassion et de sensibilité dont témoigne cet article qui ne manque pas d’arguments mesquins et malhonnêtes.
Au lieu de tenir compte des arguments mesurés de ce rabbin, aussi bien la rédaction du Jewish Chronicle, que le chroniqueur Jonathan Freedland (article du 15 septembre), [ont] défendu sans réserve l’écrivain israélien (éditorial du premier septembre) [2]. Ce chef spirituel [le rabbin Jeffrey Cohen] s’est vu reprocher - à tort [3] - une attaque injuste qui taxerait Oz de verser dans la "haine de soi".
Paru sur son site le 26 août et, en forme adaptée dans le Jewish Chronicle du 8 septembre, l’article de Melanie Phillips [4], auteur de six livres aux thèmes sociopolitiques, et chroniqueuse au Daily Mail et au Jewish Chronicle, lui a valu le même reproche infondé.
Le jugement de Melanie Phillips, qui assimile le « désir d’Oz de dépouiller Israël de son identité religieuse au désir d’arracher l’âme à un être humain », me semble plus perspicace que ceux qui accusent ce dernier d’antisémitisme. D’après celle-ci, « La haine obsessionnelle vouée par Oz au judaïsme religieux – lequel embrasse un spectre énorme d’attitudes – fait voir que c’est lui, le [laïque] militant, qui est le fanatique. »
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Commentaire de Menahem Macina
On ne dispose malheureusement pas du texte intégral du sermon du rabbin Jeffrey Cohen, mais les citations convergentes de divers auteurs prouvent éloquemment que ce n’est pas "à tort" que l’on reproche à ce rabbin d’avoir accusé Oz de "haine de soi juive". En témoignent les passages suivants de l’article de Simon Rocker [5], "Un rabbin : Amos Oz est un Juif qui déteste les Juifs" :
Il n’y a pas de spectacle plus pathétique que celui d’un Juif qui déteste les Juifs, ou, pour être un peu plus charitable, un Juif gêné par son peuple et par les aspirations historiques de ce dernier… Pire même, [le spectacle] d’un romancier juif avide des félicitations, de l’adulation et des droits d’auteur du monde non juif de gauche et anti-israélien, et en quête d’une tribune pour dénigrer son propre peuple… Il est clair que, pour lui, le judaïsme est une gêne… Et c’est précisément ce judaïsme qu’il perçoit comme étant à l’origine du conflit israélo-arabe. Il fustige les rabbins, mais pas les terroristes-suicide. »
Ce qui est certain, c’est que, loin de haïr les Juifs et le judaïsme, Oz aime l’un et les autres. Dans son article, intitulé "Amos Oz est un héritier légitime du judaïsme" [6], écrit en défense de l’écrivain contre les attaques dont il est l’objet en raison de son article paru récemment dans le NYT, John Freeland rappelle que « dans son texte, toujours fécond, "En terre d’Israël", publié en 1983 [7], Oz décrit le judaïsme comme
"un vaste et abondant héritage. Et je me considère comme l’un de ses héritiers légitimes, et non comme le fils d’un autre lit, ni comme un fils déloyal et rebelle, ni comme un bâtard, mais comme un héritier légitime." ».
De son côté, un éditorial du Jewish Chronicle, traduit ici, sous le titre "À la défense d’Amos Oz : « Absence de contexte »" remet les choses dans leur contexte, en rappellant que l’article de l’écrivain est paru antérieurement, en hébreu, dans un grand quotidien, et qu’il n’a pas fait de vagues. Et ce, précise-t-il, pour la simple raison que les débats de cette nature sont courants en Israël et ne valent pas, tant s’en faut, aux tenants des thèses de la gauche israélienne, des accusations de haine des Juifs [8].
Enfin – est-il nécessaire d’y insister ? - pour être à même de porter un jugement équilibré sur Amos Oz, sans se laisser influencer par les calomnies de ses ennemis - qui l’accusent de vouloir brader la Terre d’Israël et de préconiser des mesures susceptibles de faire courir un risque mortel à l’État d’Israël et à sa population (dont, rappelons-le, Oz fait partie) -, il convient de bien connaître ses positions politiques à propos du conflit israélien. Pour en avoir ne serait-ce qu’une idée, il faudrait lire les centaines d’articles qu’il a consacrés à cette question, sans parler de ce qu’il en a dit, au fil de ses ouvrages et de ses très nombreuses conférences. Je me contenterai ici de référer au texte - relativement récent et assez représentatif de ses conceptions en la matière -, d’une conférence donnée en 2004 à l’École Normale Supérieure de Paris, que notre site a sous le titre : "
Israël vu par Amos Oz, un texte plus que jamais d’actualité".
Menahem Macina
© M. Macina et upjf.org
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Notes
[1] Lire cet article d’A. Oz sur le
site du Times.
[2] Voir John Freeland, "
Amos Oz is a lawful heir of Judaism".
[3] "
Rabbi: Amos Oz is a Jew-hating Jew". L’article n’est consultable que par les abonnés au
Jewish Chronicle. Voici la version originale des passages traduits ci-dessus :
"There can be no more pathetic sight than that of a Jew-hating Jew, or to be a little more charitable, a Jew embarrassed by his own people and their historic aspirations… Even worse, that of a Jewish novelist courting the acclaim, adulation and royalties of a left-wing, anti-Israel gentile world and seeking an international platform to revile his own people… For him, Jewishness is clearly an embarrassment… And it is precisely that Jewishness that he perceives as being at the root of the Israel-Arab conflict. He lambasts the rabbis — not the suicide bombers."
[4] Melanie Phillips, "
Back to unreality (3)". Voir aussi, du même auteur : "
Amos Oz Takes a Well Deserved Hit.A tale of rage and loathing".
[5] Voir référence à l’article original en note [3] ci-dessus.
[6] Voir note [2] ci-dessus.
[7] Il s’agit de l’ouvrage d’A. Oz, intitulé
In the Land of Israel.
[8] Titre original
"Missing context".
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Mis en ligne le 28 septembre 2005, par M. Macina, sur le site upjf.org