Intimidation palestinienne des médias, J. L. Balint
Les journalistes et l’Autorité Palestinienne ont ce qu’on pourrait appeler par euphémisme des relations tendues.
Le Comité Indépendant pour la protection des journalistes, qui surveille les mauvais traitements infligés aux journalistes et défend la liberté de la presse dans le monde, rapporte : “Au cours de ces quelques sept années où l’Autorité Nationale Palestinienne a pris le contrôle de parties de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, le Président Yasser Arafat et son appareil de sécurité à plusieurs niveaux ont muselé les détracteurs de la presse locale au moyen d’arrestations arbitraires, de menaces, d’agressions physiques et de la fermeture de sources d’informations médiatiques. Pendant des années, le régime d’Arafat a réussi à effrayer la plupart des journalistes palestiniens et les amener ainsi à s’autocensurer”.
On peut, à juste titre, supposer que les correspondants étrangers - qui, comme chacun sait, furent harcelés à Beyrouth il y a 20 ans par le précurseur de l’ANP, l’OLP - pratiquent le même genre d’autocensure aujourd’hui, ce qui nuit à une couverture honnête et objective des évènements actuels.
Toutefois, ce qui permet de bâillonner la vérité avec le plus d’efficacité, c’est l’entourage - l’idéologie homogénéisée de la presse, où la pensée indépendante continue à exiger du courage et de la force d’âme. Dans une région où les médias ont, de plusieurs manières, influencé le conflit, la peur, combinée à une pensée disciplinée de la part de ses protagonistes, n’augure pas bien de sa résolution.
Ramallah : rien ne sera jamais comme avant
Le lynchage de deux réservistes israéliens en octobre dernier s’est avéré un tournant décisif dans la couverture de la nouvelle intifada. Jusqu’à ce moment-là, la plupart des journalistes occidentaux voyageaient où ils voulaient en quête d’informations à transmettre sur l’essence de la violence arabe et la réaction israélienne.
Chris Roberts, reporter de Sky-TV, dit qu’au début de la violence, l’AP accueillait les reporters à bras ouverts :
"Ils voulaient que nous montrions des enfants de 12 ans se faisant tuer", explique-t-il. Mais après le lynchage, quand des agents de l’AP firent leur possible pour détruire et confisquer l’enregistrement de ce macabre événement, et que les Forces de Défense Israéliennes utilisèrent les images pour repérer et arrêter les auteurs du crime, les Palestiniens donnèrent libre cours à leur hostilité envers les Etats-Unis en harcelant et en intimidant les correspondants occidentaux.
"Après Ramallah, où toute bonne volonté prit fin, je suis beaucoup plus prudent dans mes déplacements", admet Roberts.
Tout le monde s’accorde à dire, y compris le correspondant local arabe de ABC-TV, Ahmed Budeiri, jeune garçon intelligent d’une vingtaine d’années, que Ramallah était "vraiment dangereux pour les étrangers" après le lynchage.
Selon des rapports de première main, une équipe de télévision polonaise fut encerclée par les forces de sécurité palestiniennes, battue et dépossédée du film du lynchage. Mais la plupart des cameramen étaient des Palestiniens. Etant donné l’intimidation exercée à l’encontre des journalistes palestiniens par l’AP, il n’est pas étonnant que presque tous, à l’exception de l’un d’eux travaillant pour la chaîne arabe Al-Jazeera et d’un autre au service d’une station privée italienne, aient remis leur film docilement.
Nasser Atta, producteur palestinien travaillant pour la chaîne de télévision ABC, était devant le poste de police de Ramallah avec une équipe de photographes tandis que se déroulait cette scène sanglante. Participant le lendemain à l’émission "Nightline", de ABC, il a dit au présentateur, Ted Koppel, que la foule avait agressé son équipe pour l’empêcher de filmer la scène.
"J’ai vu comment le jeune a essayé d’empêcher mon équipe de filmer cette séquence. Mon cameraman a été battu", a dit Atta.
Un photographe britannique, Mark Seager a écrit dans un journal londonien, Sunday Telegraph, du 22 octobre :
"J’étais en train de procéder aux prises de vues quand un Palestinien m’a donné un coup de poing dans la figure et m’a dit : ’Donne -moi ton film’. Un type m’a tout simplement arraché mon appareil et l’a brisé sur le sol."
La plupart des reporters reconnaissent que l’AP a confisqué ouvertement les séquences télévisées et les photos du lynchage. Mais quelques-uns, comme Neil Macdonald de la Chaîne de Télévision Canadienne, ont interrogé à ce sujet Jibril Radjoub, Chef de la Sécurité de l’AP, qui leur a dit qu’on n’avait saisi aucune bande.
D’autres, comme William Orme, du New York Times, ont conclu d’eux-mêmes que parmi la populace qui attaquait les journalistes, il y avait bien des officiers de police palestiniens en civil, mais que "personne ne laissait entendre qu’il s’agissait d’une politique de l’AP. Ce n’était pas un ordre officiel."
Le film qui a échappé aux griffes de la police de l’AP est parvenu sur les écrans de télévision du monde entier de manière peu commune. Selon Gideon Meir, sous-directeur général aux affaires publiques du Ministère israélien des Affaires Etrangères, l’Ambassade israélienne à Rome a pu se procurer la vidéo auprès de la RTI, chaîne de télévision italienne indépendante, et, six heures après cet horrible événement, on recevait les images à Jérusalem. Les Italiens en ont autorisé la diffusion gratuitement, a dit Meir.
TVNewsweb, site web destiné aux réalisateurs et correspondants de télévision, a rapporté la transmission de la séquence de façon quelque peu différente.
"Deux bandes sont subtilisées et réapparaissent à Jérusalem une heure plus tard. La bande d’Al-Jazeera est mise en vente pour le prix de 1000 dollars la minute mais elle est filmée de loin, d’une main tremblante et manque d’impact. La bande de la RTI est très précise."
La réalisatrice vidéaste israélienne de la RTI, qui a assisté à la scène, fait un rapport en tant que témoin oculaire, lors d’une conférence de presse à Jérusalem, organisée par le Ministère Israélien des Affaires Etrangères et le Service de presse du Gouvernement. A la fin, RTI met la bande à la disposition des agences en Italie, et les horribles images font la une de la plupart des journaux télévisés du soir.
Pendant ce temps-là, Riccardo Cristiano, reporter chevronné de la TV italienne venait de sortir de l’hôpital, après avoir passé plus d’une semaine à se remettre de blessures qu’on lui avait infligées, à Jaffa, où il avait été tabassé alors qu’il couvrait les émeutes provoquées par les Arabes palestiniens. On lui avait cassé le nez, tailladé la joue et il avait failli perdre l’usage de son oeil droit.
Le reporter de la chaîne de télévision gouvernementale italienne avait repris son travail le jour précédant le lynchage. Selon Macdonald, de CBS, Cristiano, "un type très pacifique", avait été traumatisé par l’attaque dont il avait été l’objet à Jaffa. Quand il reçut des menaces de mort, le lendemain des événements de Ramallah, probablement de Palestiniens qui avaient, à tort, associé sa chaîne de TV avec la séquence accablante du lynchage, Macdonald rapporte que Cristiano écrivit une lettre en anglais à un ami journaliste palestinien du journal Al Hayat Al-Jadidah, assurant son collègue que sa chaîne n’avait rien à voir avec le tournage et qu’il ne transgresserait jamais l’éthique journalistique en transmettant un film à une ambassade ou à un service gouvernemental.
Le lundi 16 octobre, une version arabe de la lettre fut publiée à la une du journal. Cristiano se vit supprimer son accréditation par les Israéliens et fut rappelé à Rome. La correspondante de la RTI quitta précipitamment le pays pour sa propre sécurité, après l’utilisation d’arrêts sur images de son film par les Forces de Défense Israéliennes, ce qui permit de coincer six des auteurs du crime, au cours de raids secrets.
En ma qualité de reporter, je me suis rendue à Rome pour rencontrer Cristiano, en décembre dernier. Cet homme grand, moustachu, aux cheveux gris et à la voix douce, reconnaît qu’il est de gauche mais que, dans sa quête de justice pour ceux qu’il estime opprimés, il a le sentiment de marcher sur les traces de son père, Paolo Cristiano, artiste italien renommé.
Cristiano-père faisait partie de la résistance italienne et a passé trois ans dans plusieurs camps de la mort nazis. Il pesait 30 kilos à son retour à Rome. Riccardo dit que son père est profondément blessé par ceux qui accusent son fils d’antisémitisme.
"La seule chose qu’il voulut faire quand il vint me rendre visite en Israël, ce fut de se rendre à Yad Vashem", dit Riccardo calmement. Récemment, Cristiano a rencontré le chef du Conseil juif de Venise pour lui expliquer ses actions et a obtenu son soutien.
La lettre de Al-Hayat est devenue une affaire politiquement significative en Italie, parce que Cristiano travaillait pour une chaîne gouvernementale, et on considéra que sa lettre avait mis en danger la vie d’un reporter d’une chaîne indépendante dirigée par l’ancien Premier Ministre italien, Silvio Berlusconi, de l’opposition centre-droit. Le parti de Berlusconi est critique à l’égard du soutien apporté aux Palestiniens par les médias contrôlés par le gouvernement.
Au cours de plusieurs interviews, Cristiano prit soin de ne parler que de ce qui lui était arrivé entre temps et non des détails de sa lettre controversée. Même s’il n’a pas de travail, il est théoriquement encore employé par sa chaîne, en attendant l’avis du conseil de discipline, qui décidera de son avenir en tant que journaliste. Sa lettre du mois d’octobre a été écrite sans autorisation et il ne peut se permettre une autre action qui ne serait pas autorisée telle qu’une interview expliquant ses actions.
Détail intéressant, Orme [journaliste du New York Times] se souvient que, dans une conversation téléphonique avec Cristiano, le jour où la lettre a été publiée dans Al Hayat, le reporter italien a vérifié et même défendu son contenu, disant à Orme qu’il se faisait du souci pour la sécurité de son personnel.
Il est certain que le sort de Cristiano fournit un certain éclaircissement sur la fraternité journalistique de ceux qui couvrent les événements du Moyen-Orient. Comme les autres reporters qui furent tabassés par les Palestiniens au cours de ces derniers mois, Cristiano n’est pas furieux contre leur usage de la violence. Et il n’attend pas beaucoup non plus de l’AP. Il raconte comment son équipe était en train de filmer un garde du corps du ministre des affaires de Jérusalem, Faisal Husseini, qui avait giflé quelqu’un, au cours d’une garden-party à la Maison d’Orient, quartier général de l’AP à Jérusalem. Un autre garde s’avança vers lui et voila le film. Cristiano, chef adjoint du bureau, protesta. Le lendemain, Husseini envoya ses excuses et tout fut pardonné.
Même si Cristiano a des sympathies évidentes pour la cause palestinienne, il n’est pas anti-israélien. Il parle de son intérêt particulier pour les Arméniens, et considère que tant les Israéliens que les Palestiniens sont "des nations qui vivent un traumatisme".
Mais tant qu’il n’est pas disculpé, Cristiano reste un homme en disgrâce.
"Mes amis croient que je suis dans cet état parce que j’ai perdu mon travail à Jérusalem", dit-il tristement, "mais la vérité, c’est que j’ai perdu mon honneur et ma crédibilité vis-à-vis de moi-même et de mon héritage".Même si Cristiano a des sympathies évidentes pour la cause palestinienne, il n’est pas anti-israélien. Il parle de son intérêt particulier pour les Arméniens, et considère que tant les Israéliens que les Palestiniens sont "des nations qui vivent un traumatisme".