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Éditorialistes

La compassion sélective de Théo Klein, Philippe Meyer

30/12/2003
30/12/03

Dans une lettre ouverte adressée à Ariel Sharon et publiée dans Le Monde du 28 décembre 2003, Théo Klein réagit au récent discours prononcé par le Premier ministre israélien à Herzliya. Ses prises de positions sont, au mieux, naïves, au pire, irresponsables, et de toutes façons contre-productives.

Fidèle à une certaine idéologie de gauche qu'il défend depuis tant d'année, l'avocat et ancien président du CRIF - de 1983 à 1989 – dresse un réquisitoire contre la politique du gouvernement d'Ariel Sharon. Ce n'est pas la première fois, ni sans doute la dernière. Dans un article publié dans Le Monde du 10 septembre 2001, Théo Klein qualifiait déjà cette politique, d' «absurde, insensée et brutale». On peut donc être tenté de reconnaître un mérite à l'avocat parisien ; celui de la continuité dans le discours. Mais marteler un message avec une telle obstination et sans tenir compte d'un environnement qui évolue en permanence ne peut qu'altérer sa crédibilité. A l'époque en effet, le gouvernement Sharon était d'union nationale et le parti travailliste y occupait une place centrale. Depuis, le paysage politique israélien a profondément changé, le terrorisme palestinien et islamiste s'est révélé dévastateur, et le 11 septembre 2001 est passé par là (au lendemain de l'article en question !). Mais rien n'y fait, Théo Klein continue de décocher ses flèches les plus acerbes contre le Premier ministre israélien. Avec l'habileté dialectique qui lui est coutumière, l'avocat parisien concède, avec clémence, qu'il y a certains progrès dans le discours du Premier ministre israélien, notamment concernant l'abandon de l'idée du «Grand Israël» et le caractère provisoire des mesures unilatérales qui seraient éventuellement prises, allant même jusqu'à voir là les signes possibles d'un «Pérès rajeuni». Mais une telle indulgence de façade ne sert évidemment qu'à tenter de rendre plus objectives les attaques qui suivent. Le principal reproche mentionné ? Ariel Sharon développerait l'idée d'un Etat juif qui ne respecterait pas l'un des piliers majeurs du judaïsme, celui de l'éthique. Un tel argument pourrait, certes, faire l'objet d'un débat, et la nécessité, soulignée par l'auteur, de «respecter l'Autre» - en l'occurrence, le Palestinien - est une valeur à laquelle on ne peut que souscrire. Mais l'argumentaire employé par Théo Klein pour étayer sa thèse tombe très vite dans l'inacceptable. En gros, ce respect dû au peuple palestinien doit passer outre au terrorisme qui frappe Israël depuis de si nombreuses années. Et Théo Klein de franchir la ligne jaune en affirmant que «le terrorisme déshonore la cause qu'il croit servir, mais il exprime aussi le sentiment d'abandon, la détresse d'un peuple dont la faiblesse est immense et la vie douloureuse» ! Mais l'avocat ne s'arrête pas là. Il va jusqu'à rappeler les «cris et les lamentations d'antan», lancés par les juifs eux-mêmes lorsqu'ils étaient opprimés, faisant là un parallèle ignoble avec la situation actuelle des Palestiniens. Fort de ces arguments détestables, Théo Klein finit par demander au Premier ministre de «parler aux Palestiniens», le plus rapidement possible, à ce «peuple qui se consume dans la désespérance». La messe est dite.

On croit rêver. En usant de termes similaires à ceux employés d'habitude, avec cynisme, par les plus grands ennemis actuels du peuple juif – des dirigeants arabes et palestiniens aux leaders de l'extrême gauche antimondialiste -, l'ancien président du CRIF se lance dans l'exercice scandaleux de la rationalisation du terrorisme. Non, Monsieur Klein, le terrorisme ne peut être soumis à aucune explication, il doit être combattu sans compromission. Jamais, le terme «mais» ne peut être employé après une condamnation des bombes humaines. Surtout quand cette condamnation est des plus timides, comme c'est le cas dans votre article. Comme l'a récemment dit, avec beaucoup de justesse, le Ministre de l'intérieur français, dans un domaine différent, «en expliquant l'inexplicable, on finit par excuser l'inexcusable». Parallèlement à votre compassion aussi appuyée envers le peuple palestinien, on eût aimé lire également, dans votre article, M. Klein, une expression de compassion pour les victimes israéliennes du terrorisme aveugle. Or, pas un mot pour ces milliers de familles, endeuillées à jamais parce que leurs enfants et proches avaient eu la mauvaise idée de prendre un bus ou de boire un café au mauvais endroit et au mauvais moment. Enfin, pas un mot non plus aux dirigeants palestiniens qui ne peuvent – ou qui ne veulent – pas en finir avec la corruption et la folie criminelle de leurs groupuscules les plus barbares. Pas un mot concernant le fait qu'Arafat entretient une situation politique interne si peu propice aux négociations avec Israël. Cette compassion sélective n'honore pas celui qui l'exprime sans la moindre gêne. Surtout quand cette personne a un passé exemplaire de résistant et a représenté pendant six ans la Communauté juive de France.

Pourquoi un tel comportement ? C'est l'éternelle question que l'on se pose, à chaque fois qu'un des membres représentant la Communauté juive (même si, en l'occurrence, il ne l'est plus) mêle sa voix à celles des plus farouches détracteurs d'Israël et des juifs de France… ou fait preuve d'un silence assourdissant face à ces attaques à répétition. Lâcheté, naïveté, idéalisme, conviction, idéologie, crainte d'être soupçonné de communautarisme, défense d'un certain confort au sein de la société française en se démarquant d'un gouvernement israélien qui a mauvaise presse, volonté de prouver artificiellement la diversité de la Communauté juive ? A la limite, peu importe. Le mal est systématiquement fait sans qu'il y ait aucun bénéfice à en tirer.

Quelles sont les conséquences d'un tel comportement ? Les risques, en la matière, sont évidents dans un contexte où Israël et les juifs de France sont déjà attaqués de toutes parts et où leurs assaillants n'ont pas besoin de cette «aide» pour cracher leur venin. Il s'agit là d'une attitude dangereuse et irresponsable. Que des analyses partiales et partisanes du conflit israélo-palestinien soient, en France, au menu quotidien d'une partie des médias et du monde politique, est une chose. Qu'elles soient relayées, voire alimentées par des membres éminents de la Communauté juive de France, en est une autre. Une telle dérive, quelles qu'en soient les raisons, est lourde de conséquences dans le traitement biaisé de l'information, qui est pratiqué dans notre pays avec les conséquences que l'on sait sur l'antisémitisme grandissant. Vouloir être plus royaliste que le roi pour plaire à ce dernier n'a jamais porté de fruits. Au contraire. La cinquième roue du carrosse n'a jamais apporté de stabilité au véhicule. Elle finit par le renverser. Par leur caractère naturellement excessif et les risques qu'ils font courir à leurs pairs, les ennemis de l'intérieur sont très souvent les plus dangereux. Nos détracteurs n'ont jamais perçu comme des alliés à part entière les juifs qui s'inclinent devant eux aveuglément et avec lâcheté. La suspicion demeure, voire en est renforcée. Seule la fière affirmation, par chaque juif, de son appartenance au judaïsme et de son attachement à Israël, indépendamment des nuances et des sensibilités naturelles de chacun en la matière, constitue la réponse la plus efficace au mépris et au mensonge. En tenant de tels propos, M. Klein, que ce soit par naïveté ou par conviction, vous n'avez finalement rendu service à personne.

Philippe Meyer

Mis en ligne le 30 décembre 2003 sur le site www.upjf.org