Benny Morris, le "nouvel historien", a rejoint le consensus israélien
31/05/2002
Par Sylvain Cypel - Le Monde - 29 mai 2002
Après avoir "déboulonné les mythes fondateurs" du pays, il est prêt aujourd'hui à accepter une nouvelle expulsion des Palestiniens
Il symbolise l'évolution de toute une partie du "camp de la paix" israélien, qui a soutenu le processus d'Oslo et qui, aujourd'hui, a basculé dans le rejet absolu de Yasser Arafat et de l'OLP, accompagnés d'une immense "désillusion" vis-à-vis de tout espoir de paix réelle avec les Palestiniens. Benny Morris, l'historien qui, parmi les premiers en Israël, a "déboulonné les mythes fondateurs" du pays, a désormais rejoint - et avec quelle virulence ! - le consensus général. Au point que les ambassades israéliennes diffusent les déclarations de celui qui, récemment encore, était tenu à l'écart par les institutions académiques de son pays. Malgré ses nombreuses publications, M. Morris n'a obtenu un poste à l'Université (à Beersheba) qu'en 1997, et il n'est toujours pas ! professeur titulaire.
"J'ai toujours eu des doutes sur la sincérité des Palestiniens, dit aujourd'hui Benny Morris. Mais depuis Camp David, j'ai des certitudes. Ils ont refusé la proposition la plus généreuse qui soit, puis se sont lancés dans la violence. N'importe quel premier ministre aurait fait la même politique que Sharon. Ehoud Barak m'a dit qu'il aurait mené l'opération "Mur de protection" avec beaucoup plus de force encore. Les Palestiniens sont un peuple malade, psychotique. Peut-être y avons-nous une part ? Mais ils sont les premiers responsables de leur sort, aujourd'hui comme hier."
"UNE GUERRE EXISTENTIELLE"
Pourtant, l'historien est celui qui, à partir de documents israéliens, a mis au jour l'expulsion des Palestiniens en 1948, et le fait qu'elle a été envisagée dès les années 1930 par la direction du mouvement sioniste. Rejette-t-il aujourd'hui ses anciens écrits ? "Non : une moitié des Palestiniens ont bien été expulsés. Mais il n'y avait pas de plan préconçu. Ce fut le résultat d'une guerre qu'ils ont eux-mêmes déclenchée. Eux et les pays arabes sont donc les vrais responsables. Certes, à l'été 1948, notre gouvernement a décidé d'empêcher le retour des réfugiés. Tout Etat en guerre l'aurait fait.Aujourd'hui, estime Benny Morris, l'OLP-Organisation de libération de la Palestine- voudrait un Etat sans accord de paix. Les réfugiés ne s ! ont pas l'objet de la dispute, ils en sont les instruments ; c'est un stratagème afin de poursuivre la lutte jusqu'à la disparition d'Israël."
Benny Morris est désormais catégorique : "Nous sommes dans une guerre existentielle. Si les Palestiniens l'emportent, Israël n'existera plus." Irait-il, pour qu'Israël gagne cette guerre, jusqu'à accepter une nouvelle expulsion des Palestiniens ? "Oui, répond-il. Par leurs actes, ils justifient ce qui pourrait leur arriver. S'il y a une guerre régionale, et que les Palestiniens, y compris les Arabes d'Israël, empêchent l'armée de faire la guerre, Tsahal devra les expulser. Ils n'auront qu'à s'en prendre à eux-mêmes."
Très peu de "nouveaux historiens" israéliens suivent Benny Morris dans son virage. Tous reconnaissent son "apport indiscutable" de précurseur dans l'historiographie israélienne. Pour le reste, "c'est un charlatan", juge Avi Shlaim, qui enseigne à Oxford. Selon lui, M. Morris tronque volontairement ses analyses pour en tirer les conclusions qui l'arrangent. L'historien-journaliste Tom Segev dit : "Avec le terrorisme aveugle, Benny, comme la plupart des Israéliens, a pris peur." Amnon Raz, professeur d'histoire juive à Beersheba, est plus méprisant : "Morris, dit-il, a souffert d'être marginalisé. En rejoignant le consensus, il espère être reconnu comme historien et admis dans la tribu. Et accessoirement devenir professeur titulaire."
"UN SEUL ETAT"
Le plus sévère est Ilan Pappé, spécialiste du conflit israélo-palestinien, aujourd'hui menacé d'être exclu de l'université de Haïfa pour n'avoir cessé d'affirmer qu'Israël "doit demander pardon pour ce qui s'est passé en 1948 et pour l'expulsion des Palestiniens". "Morris, dit-il, refusait déjà de tirer les conclusions évidentes de ses propres travaux sur la naissance de la question palestinienne. Mais, après Oslo, il était à la mode d'être "nouvel historien". Avec la seconde Intifada, la société israélienne se rétracte dans le déni de l'interlocuteur palestinien. Benny n'agit plus en historien, mais en propagandiste. Son seul prisme est la défense du sionisme. Cela lui sera de peu d'avantages, car, désormais, plus on est apprécié en Israël, moins on ! est estimé par la communauté scientifique internationale."
Benny Morris ne s'émeut pas de ces critiques. "Israël, clame-t-il, n'a jamais fait que réagir au refus arabe. Sans ce refus, il n'y aurait pas eu de réfugiés. On peut toujours rétorquer que, sans sionisme, il n'y aurait pas eu de malheur palestinien. Je conçois que les Palestiniens soient frustrés de ne se voir offrir par Barak que 22 % de leur pays originel. Mais, moi, je suis et j'ai toujours été sioniste." Une attitude qui l'entraîne vers un pronostic très pessimiste. "Cet endroit est si petit qu'il n'y a pas de place pour deux peuples. Dans cinquante ou cent ans, il n'y aura plus qu'un seul Etat entre la mer et le Jourdain." Il faut donc que ce soit Israël. Lui se veut toujours proche du mouvement La Paix maintenant. Mais, conclut-il, "je n'irai plus manifester avec lui".