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Éditorialistes

Les inquiétantes sources de Ménargues (L'Arche VI)
25/11/2004

6. Les inquiétantes sources d'Alain Ménargues

Une totale ignorance de la réalité israélienne, et une étrange attirance pour des textes d'origine négationniste.

Dans une déclaration datée du 17 octobre 2004, le mouvement Euro-Palestine dénonçait une « nouvelle chasse aux sorcières, contre le journaliste Alain Ménargues et demandait au public y compris aux détracteurs de Ménargues, s'ils ont un minimum d'honnêteté intellectuelle », de lire les deux derniers livres de l'intéressé. Sur le précédent livre de M. Ménargues, Les secrets de la guerre du Liban, il y aurait beaucoup à dire : à Euro-Palestine, on ne semble pas avoir bien compris les raisons du silence gêné qui a accueilli la parution de cet ouvrage, même chez les défenseurs inconditionnels de la "cause palestinienne". Contentons-nous, pour l'heure, de relever le défi concernant le dernier livre en date, celui qui a fait l'objet du scandale, Le Mur de Sharon.

Nous avons donc lu ce livre. Si le résultat est instructif, ce n'est pas au sens où l'entendaient les responsables d'Euro-Palestine.


Sur la signification des thèses de M. Ménargues concernant le pur et l'impur chez les Juifs, le Lévitique, le ‘érouv et la création du premier ghetto, nous renvoyons le lecteur aux articles "Alain Ménargues dans le texte" et "Alain Ménargues est inculte ou malveillant", ainsi qu'à l'article de Pierre-André Taguieff "Des thèmes récurrents qui structurent l'imaginaire antijuif moderne". Nous nous attacherons, dans le cadre du présent article, à la qualité des informations fournies par le livre – et à leur origine.


M. Ménargues se présente, en quatrième de couverture de son livre, comme « l'un des plus grands spécialistes français du monde arabe. » Mais, pour tout ce qui touche à Israël, son ignorance est encyclopédique. Presque à chaque fois qu'il donne une référence précise à un élément de la réalité israélienne, cette référence est fausse. L'effet est souvent comique.

Exemple : M. Ménargues s'obstine, tout au long du livre, à affubler l'ancien premier ministre Ehoud Barak du prénom "Yehud". Or ce prénom – dont est également gratifié, au passage, le ministre de l'industrie Ehoud Olmert – n'existe pas en hébreu. Pourquoi Yehud et pas Ehoud (ou Ehud["sympathique", NDLR]) ? Seule explication possible : Yehud est une transcription très proche du mot arabe signifiant "juif".

Plus inquiétants sont les fantasmes auxquels l'auteur donne libre cours. Dès l'introduction, il annonce la couleur : « J'ai souvent pu constater l'arrogance d'Israël quand il s'arroge le droit d'être un pays “pas comme les autres”, d'utiliser la manipulation et la désinformation pour arriver à ses fins. » Le style aurait gagné à être amélioré, mais c'est la pensée qui nous alarme.

Le « pays pas comme les autres » (obsession de l'auteur : l'expression figure aussi dans la dernière phrase du livre) renvoie trop évidemment au « peuple pas comme les autres. » La "manipulation" (autre obsession : c'est l'interprétation paranoïaque que M. Ménargues donnera, dans Libération, aux protestations des journalistes de RFI, après ses déclarations sur Radio Courtoisie) et la "désinformation" relèvent trop manifestement d'une théorie du complot, dont l'auteur serait bien en peine de donner un semblant de justification factuelle.

Nous retrouvons ce système paranoïaque plus avant dans le livre (page 123), lorsque l'auteur affirme que, face aux ambitions israéliennes, la France est réduite au silence « pour son prétendu antisémitisme résultant surtout d'une campagne médiatique récurrente savamment orchestrée. » Cette accusation vient juste après qu'Alain Ménargues ait décrit Israël comme « ce petit pays sûr de lui et dominateur. » Admirable acte freudien : ce n'est pas Israël que le général de Gaulle désignait ainsi, mais le peuple juif…

La confusion devient totale lorsqu'on lit (page 134) : « Dans tous les pays où elle est fortement implantée, chaque année la diaspora organise [ces mots sont en italiques dans l'original - ndlr] un gala au profit de Tsahal. » On ne sait si c'est sciemment que M. Ménargues crée ainsi l'amalgame entre le soutien (légitime) à un réseau associatif israélien facilitant la vie quotidienne des jeunes soldats, puis leur retour à la vie civile, et un prétendu soutien à l'armée elle-même (qui n'existe que dans les fantasmes antijuifs). Plus préoccupant encore est le caractère systématique (« dans tous les pays », « chaque année ») donné à cette description, comme s'il s'agissait là non pas d'une manifestation de solidarité mais d'un rituel religieux.

Autre remarque. L'expression "Tel-Aviv", censée désigner le gouvernement israélien, revient sans cesse dans le livre. Les dispositions de M. Ménargues envers Israël étant ce qu'elles sont, on comprend qu'il ait du mal à écrire « le gouvernement de Jérusalem », ou Jérusalem tout court. Mais pourquoi Tel-Aviv, ville où ne siègent ni le gouvernement ni le Parlement ni aucune des instances du pouvoir ? Pourquoi ne pas écrire simplement « le gouvernement israélien » ? Ce n'est plus du travail journalistique, fût-il engagé, mais de la polémique de bas étage.

Pour changer les idées, un petit cours d'histoire juive, donné par M. Ménargues. Nous sommes « dans les années 1850, et en Europe, un débat agitait le monde juif. » Voici les termes du débat : « Une large majorité, notamment les progressistes, estimait que le devenir des Juifs résidait dans une assimilation au sein de leur pays de résidence, mais une minorité active rejetait cette idée, affirmant que l'assimilation dans le milieu politique et social était une perte d'authenticité. » Alain Ménargues ignore qu'à l'époque dont il parle, la très grande majorité des Juifs vivaient dans des pays d'Europe de l'Est où la question de "l'assimilation" ne se posait pas, pour la bonne raison qu'ils y étaient privés de droits civiques.

Du comique involontaire on passe bientôt à l'odieux. Le portrait d'Israël que dresse M. Ménargues est foncièrement malveillant. Afin de forcer le trait, il n'hésite pas à recourir aux pires accusations.

Ainsi, l'accusation selon laquelle le sionisme aurait collaboré avec le nazisme. Cette accusation, qui est l'un des fondements du discours antisémite de Roger Garaudy, est ici reprise avec un luxe de détails. À partir de l'avènement du nazisme, affirme M. Ménargues, les sionistes ont fait avec lui cause commune tant au plan idéologique que dans le domaine de l'action. D'où tient-il ses informations ? Il ne le dit pas. Mais M. Ménargues – ou peut-être un "nègre" qui aurait travaillé pour lui – n'a pas l'art de dissimuler ses sources. Lorsqu'il trouve un texte qui lui convient, il ne l'adapte pas, il le reproduit tel quel. Sans en mentionner l'origine. Et pour cause.

Car les pages du Mur de Sharon consacrées à la prétendue collaboration des sionistes avec les nazis sont directement recopiées d'un article de l'antisémite américain Mark Weber. Ce dernier est le directeur de l'Institute for Historical Review (IHR), qui est la principale officine négationniste aux États-Unis. Mark Weber fut longtemps journaliste au National Vanguard, organe du mouvement néo-nazi National Alliance, avec lequel il conserve des liens étroits. Le National Vanguard continue d'annoncer régulièrement ses publications ainsi que les réunions publiques qu'il organise (la dernière en date : le 10 octobre 2004, avec le négationniste anglais David Irving, sur le thème de la soumission des États-Unis au pouvoir sioniste).

M. Weber a aussi de nombreuses relations avec les néo-nazis en Europe, comme le prouve la curieuse histoire suivante. Entre octobre 1992 et avril 1993, le Centre Simon Wiesenthal mena une enquête afin d'évaluer les assises du néo-nazisme en Allemagne. Deux envoyés du centre, se faisant passer respectivement pour un journaliste australien d'extrême droite et pour un milliardaire américain finançant son journal, prirent contact avec des responsables néo-nazis allemands. Parmi ces derniers, plusieurs mentionnèrent Mark Weber comme un bon partenaire aux États-Unis. Par ailleurs, un ancien nazi allemand nommé Reinhold Kopps, installé sous le nom de Juan Maler en Amérique latine, où il était devenu éditeur de propagande antisémite, suggéra au pseudo milliardaire américain d'utiliser les services de Mark Weber.

Afin de perfectionner leur "couverture", les deux hommes du Centre Wiesenthal avaient créé un numéro de téléphone censé être celui de leur organisation. Ce numéro n'était connu que des néo-nazis qu'ils avaient rencontrés. Bientôt, ils reçurent un appel de Mark Weber. Une rencontre eut lieu en Californie, enregistrée par la chaîne de télévision CBS à l'aide d'une caméra cachée. Pour mettre en confiance leur interlocuteur, les deux hommes lui montrèrent des photos d'eux avec des néo-nazis allemands ; Mark Weber les identifia tous par leurs noms.

M. Weber ne fait pas seulement dans l'antisémitisme. Il pratique aussi le racisme anti-noir et les autres manies du milieu néo-nazi. Mais il a une affection particulière pour le discours antijuif, amalgamant – comme le font tous les néo-nazis américains – la négation de la Shoah et la dénonciation de l'État d'Israël.

Dans le numéro de juillet-août 1993 de l'organe de l'IHR, pompeusement nommé Journal of Historical Review afin de donner une apparence respectable à ce qui est en réalité une feuille de propagande antisémite (1), Mark Weber publiait un article intitulé "Zionism and the Third Reich". Cet article fut ensuite traduit en français, sous le titre "Le Sionisme et le Troisième Reich". C'est à partir de cette version française que M. Ménargues – ou son informateur privé, nous ne le saurons sans doute jamais – a réalisé un "copié-collé" dont sont issues les pages de son livre exposant la mythique « collaboration sionisto-nazie. »

Comment ? Toute personne dotée d'un lien à internet peut en faire l'expérience. Il suffit de se rendre sur le site de la Racial Nationalist Library (Bibliothèque nationaliste raciale). On arrive à une page de garde (2) qui offre, outre une illustration du meilleur goût, une liste de sujets parmi lesquels des textes en français. Cliquons sur cette dernière option. Sous nos yeux apparaît alors une longue liste de textes fascistes et nazis, parmi lesquels des articles d'Alfred Rosenberg, Julius Evola, Léon Degrelle, Maurice Bardèche, Guillaume Faye et Robert Faurisson. Dans la rubrique "Histoire révisionniste", nous choisissons "Le Sionisme et le Troisième Reich", de Mark Weber. Et voici, traduit dans un bon français, le texte de notre "ami" négationniste.

Prenons maintenant un passage de ce texte datant de 1993, ouvrons le livre de M. Ménargues publié en 2004, et comparons. Nous commencerons par un passage qui a l'avantage de ne pas être une citation mais une description due à la plume de l'auteur, dont la paternité est donc indiscutable.

(Weber)
Une des plus importantes compagnies maritimes allemandes ouvrit une ligne directe entre Hambourg et Haïfa en Palestine, en octobre 1933, fournissant « de la nourriture strictement kasher sur ses bateaux, sous la supervision du Rabbinat de Hambourg. »

(Ménargues)
Une des plus importantes compagnies maritimes allemandes ouvrit une ligne directe entre Hambourg et Haïfa, en octobre 1933, fournissant sur ses bateaux de la nourriture strictement kasher, sous la supervision du rabbinat de Hambourg.

On le voit, c'est très exactement du mot à mot. Les mots « sur ses bateaux » ont été légèrement décalés, apparemment pour des raisons de style. Et les mots « en Palestine » ont été retirés. Les guillemets, présents dans la version d'origine, ont disparu du livre de M. Ménargues. En effet, dans l'article de Mark Weber en anglais, les mots entre guillemets étaient une citation d'un autre ouvrage antisioniste, dont les références étaient indiquées en note. Mais, ainsi qu'il est précisé à la fin de la traduction française fournie par la Racial Nationalist Library, « les notes en bas de page de Mark Weber ont été supprimées du texte reproduit ci-dessus. » Les guillemets devenaient donc incompréhensibles, d'où leur suppression.

Un autre exemple ?

(Weber)
Au Congrès du Parti National-Socialiste en septembre 1935, le Reichstag adopta les lois dites « de Nuremberg », qui interdisaient les mariages et les relations sexuelles entre Juifs et Allemands, et de fait, proclamaient que les Juifs étaient une minorité nationale étrangère.

(Ménargues)
Au congrès du parti national-socialiste en septembre 1935, le Reichstag adopta les lois raciales dites « de Nuremberg », qui interdisaient, entre autres, les mariages et les relations sexuelles entre juifs et Allemands, et proclamaient que les juifs étaient une minorité étrangère.

Ici, on constate un petit effort de réécriture. Les mots "raciales" et "entre autres" ont été ajoutés, et les mots "de fait" et "nationale" ont été retirés. Mais tous les autres mots sont inchangés, ainsi que la structure de la phrase. Pour que M. Ménargues ait inventé une phrase reproduisant avec une telle précision une phrase écrite par Mark Weber dix ans plus tôt, il faudrait littéralement un miracle.

On peut poursuivre longtemps ce travail de comparaison entre les deux textes. L'ordre des paragraphes a été parfois inversé, un mot a été changé ici ou là, mais c'est tout. Si deux textes sont à ce point identiques, c'est que l'un a été copié sur l'autre ou qu'ils ont tous deux été copiés sur un troisième. Or cette dernière éventualité est exclue, puisque le texte français signé Mark Weber n'est rien d'autre qu'une traduction de son article anglais de 1993. La conclusion s'impose: la "démonstration" de M. Ménargues visant à identifier sionisme et nazisme repose entièrement sur l'article de Mark Weber.

Un tel plagiat met en lumière la qualité du travail de "recherche" effectué par le journaliste. Il est révélateur, également, de la nature de ses lectures et de ses sources d'inspiration.

Mais M. Ménargues ne s'est pas contenté de copier le néo-nazi américain Mark Weber. On trouve chez lui des citations qui ne figurent pas chez Weber. Par exemple :

(Ménargues)
Ainsi Reinhart Heydrich, chef de sécurité de la SS, écrivit en 1935 : « Nous devons séparer les juifs en deux catégories : les sionistes et les partisans de l'assimilation. Les sionistes professent une conception purement raciale et, par l'émigration en Palestine, ils aident à bâtir leur propre État juif. » Alfred Rosenberg, principal théoricien du IIIe Reich, alla, lui, jusqu'à affirmer : « Le sionisme doit être vigoureusement soutenu afin qu'un contingent annuel de juifs allemands soit transporté en Palestine. »

D'où M. Ménargues tient-il cela ? Ouvrons le livre de Roger Garaudy, "Les mythes fondateurs de la politique israélienne", publié en 1996, qui a valu à son auteur une condamnation pour "diffamation raciale" et "contestation de crimes contre l'humanité". La citation de Heydrich figure en haut de la page 70 ; celle de Rosenberg est en bas de la page 69.

(Garaudy)
Reinhardt Heydrich, qui fut plus tard le "Protecteur" en Tchécoslovaquie, écrivait en 1935, alors qu'il était chef des Services de Sécurité S.S., dans Das Schwarze Korps, organe officiel de la SS, un article sur "l'Ennemi visible", où il opérait des distinctions entre les Juifs : « Nous devons séparer les Juifs en deux catégories : les sionistes et les partisans de l''assimilation. Les sionistes professent une conception strictement raciale, et, par l'émigration en Palestine, ils aident à bâtir leur propre État juif… nos bons vœux et notre bonne volonté officielle sont avec eux. »
Source : Hohne, Order of the Death's Head, p. 333.

(Garaudy)
Les dirigeants hitlériens accueillent favorablement l'orientation des chefs sionistes qui, par leur souci exclusif de constituer leur État en Palestine, rejoignent leur désir de se débarrasser des juifs. Le principal théoricien nazi, Alfred Rosenberg, écrit : « le sionisme doit être vigoureusement soutenu afin qu'un contingent annuel de Juifs allemands soient transportés en Palestine. »
Source : A. Rosenberg: Die Spur des Juden im Wandel der Zeiten, Munich 1937, p. 153.

M. Garaudy cite un ouvrage allemand et un ouvrage anglais, qui n'ont pas été traduits en français. Or, la traduction qu'il en donne est pratiquement la même que celle que donnera M. Ménargues, huit ans plus tard. Seules différences : dans Heydrich, la suppression de la virgule entre "raciale" et "et, par l'émigration", et, dans Rosenberg, le passage de la forme plurielle (« soient transportés ») au singulier.

On ne peut affirmer pour autant que M. Ménargues ait directement copié dans le livre de Roger Garaudy. Il a pu y avoir, entre les deux, un intermédiaire. Pour vérifier cette hypothèse, intéressons-nous à un site internet nommé Voxnr (3), qui se définit comme « le site des nationalistes-révolutionnaires et solidaristes d'expression française. »

On trouve, sur Voxnr, outre des articles d'actualité, des textes idéologiques, une librairie en ligne, la vitrine du journal néo-nazi, La Voix du Peuple, et le service de presse du Réseau radical.

Tout ce petit monde se situe à la droite de l'extrême droite, dans le prolongement du groupe Unité radicale qui fut dissous après l'attentat de Maxime Brunerie contre Jacques Chirac. Son principal animateur, Christian Bouchet, issu de la tendance "nationale-bolchévique", appartenait naguère au courant Résistance qui, aux côtés du GUD (Groupes d'union et de défense), représentait, avant la scission mégrétiste, l'aile païenne et extrémiste du Front national.

À Voxnr, on n'aime ni les Juifs ni Israël. Dans ses communiqués, le Réseau radical attaque « l'entité sioniste » et s'en prend à « la conjonction des actions des juges, des policiers et des flics de la pensée des médias, qui visent à criminaliser, en France, toute manifestation d'antisionisme. » Le 24 octobre 2004, Voxnr affiche un éditorial où Christian Bouchet prend la défense du dirigeant du Front national, Bruno Gollnisch, attaqué selon lui – suite à ses propos sur les chambres à gaz – par « les militants des bandes armées sionistes et leurs supplétifs de la gauche bien pensante. » Le même éditorial dénonce la mise à l'écart d'Alain Ménargues, « coupable d'avoir écrit un livre contre le mur de la honte érigé par Sharon en Palestine occupée et d'avoir rappelé des faits historiques anciens (une citation du Lévitique et une allusion à la construction du ghetto de Venise) qui mettaient en perspective l'action des sionistes les plus ultras. »

Dans le site Voxnr, nous trouvons, sous la significative rubrique "Antisionisme", un article signé Édouard Rix, daté d'août 2003, intitulé « Le sionisme, un national-socialisme juif ». L'article, est-il indiqué en bas de page, a été précédemment publié dans Le Lansquenet, un journal d'extrême droite paraissant en Belgique, dont M. Rix est un collaborateur.

Édouard Rix n'est pas ce qu'on pourrait appeler un ami des Juifs. Dans une autre contribution, publiée par Voxnr en novembre 2003, il fait un éloge enthousiaste de l'éditeur "nazi-maoïste" italien, Giorgio Freda, adepte de « la lutte contre le sionisme international, dont Israël n'est que la partie émergée. » Giorgio Freda, connu dans le milieu "rouge-brun" pour son livre, La désintégration du système, paru en 1969, est crédité par M. Rix d'avoir organisé, la même année, à Padoue, en liaison avec un groupe maoïste, « la première grande réunion en Italie de soutien à la résistance palestinienne, en présence de représentants du Fatah de Yasser Arafat. » Par la suite, Giorgio Freda appellera à la guérilla urbaine en Italie, publiera en italien les Protocoles des Sages de Sion, achètera des minuteries pour des bombes destinées aux Palestiniens et aura quelques ennuis avec la justice de son pays. Tel est l'homme qu'Édouard Rix offre en exemple aux fidèles de Voxnr, où il ne dépare certes pas.

Revenons à l'article "Le sionisme, un national-socialisme juif". Son auteur partage cette étrange habitude qu'ont les membres de sa famille politique de vouloir insulter les sionistes en les assimilant à des nazis, alors que les nazis sont à leurs yeux des gens respectables voire admirables. Est-il besoin de le dire ? De telles allégations sont de la pure propagande antijuive, et les "preuves" avancées à l'appui relèvent – tout comme les affirmations négationnistes, qui proviennent généralement des mêmes milieux – de la manipulation des données, de la citation tronquée et hors contexte, voire de la falsification pure et simple.

Donc, Édouard Rix s'efforce de démontrer que les sionistes allemands ont eu pour le nazisme les yeux de Chimène. À vrai dire, son travail n'est guère original : il puise largement, sans le dire, dans le livre de Roger Garaudy, "Les mythes fondateurs de la politique israélienne". Parmi les bouts de citations que M. Rix utilise aux fins de sa démonstration, et que nous ne prendrons pas la peine de discuter, figurent les citations de Heydrich et Rosenberg évoquées plus haut.

(Rix)
Ainsi Reinhart Heydrich, alors chef de sécurité de la SS, écrit en 1935, dans Das Schwarze Korps, organe officiel de la SS : «Nous devons séparer les Juifs en deux catégories : les sionistes et les partisans de l'assimilation. Les sionistes professent une conception purement raciale et, par l'émigration en Palestine, ils aident à bâtir leur propre État juif. » De même Alfred Rosenberg, principal théoricien du IIIe Reich, affirme : « Le sionisme doit être vigoureusement soutenu afin qu'un contingent annuel de Juifs allemands soit transporté en Palestine. »

Et là, les deux petites différences que nous avions relevées plus haut (la virgule et le pluriel) disparaissent, comme par enchantement. Le texte de M. Rix est rigoureusement identique à celui de M. Ménargues. Qui plus est, l'ordre des deux citations est désormais le même, et les quelques mots placés avant l'une et l'autre sont quasiment les mêmes (dans le livre de M. Ménargues, la référence au journal SS, Das Schwarze Korps, est renvoyée en note).

M. Rix est-il "l'intermédiaire" entre le livre de M. Garaudy et le livre de M. Ménargues ? Tout semble l'indiquer. Des phrases entières y figurent à l'identique, avec tout au plus un déplacement de mots ou un changement de temps. Les similitudes entre l'article d'Édouard Rix et le livre d'Alain Ménargues sont si évidentes, que l'on parvient naturellement à la conclusion que le second a copié le premier. La seule autre possibilité (qui n'existait pas dans le cas de l'article de Mark Weber) est que MM. Rix et Ménargues aient tous deux copié un troisième texte, qui, en tout état de cause, se situerait, lui aussi, dans la filiation des thèses négationnistes de Roger Garaudy.

Là ne s'arrêtent pas les "emprunts" d'Alain Ménargues. On trouve, dans son livre, des passages entiers provenant d'un texte paru dans le numéro 185 (19 janvier 2002) du bulletin Point d'information Palestine. Ce bulletin s'est spécialisé dans la publication de textes cultivant, sous les apparences du combat contre Israël, l'antisémitisme le plus grossier. Il faudra quelque temps encore aux responsables "officiels" du mouvement pro-palestinien (l'Association France-Palestine Solidarité) pour reconnaître le contenu antisémite des articles signés Israël Shamir, que publie Point d'information Palestine, et pour rompre ouvertement avec les responsables du bulletin (4).

Le numéro 185 de Point d'information Palestine contient deux longs articles. Le premier est de Maria Poumier, une militante du courant "rouge-brun", qui travaille sans relâche à renforcer les liens entre l'ultra-gauche tiers-mondiste et l'extrême droite antisémite. Cet article, intitulé "Le sionisme en Amérique latine" (Mme Poumier est hispanisante, maître de conférences à l'université Paris VIII), paraît au même moment dans la revue de Roger Garaudy, À Contre-Nuit, dont Maria Poumier est secrétaire de rédaction. Il a été annoncé précédemment, dans le bulletin d'extrême droite, Faits et Documents, et il sera reproduit, en avril 2002, dans La Gazette du Golfe et des banlieues, la revue internet du négationniste Serge Thion(5).

Maria Poumier expose aux lecteurs de Point d'information Palestine les méfaits du sionisme en Amérique latine – ou encore, dans son langage, « l'État mondial masqué et démasqué par l'empire médiatique de l'Holocauste. » S'étonnant que « certains mettent encore en doute l'influence hégémonique du lobby juif dans la logique de l'impérialisme nord-américain toutes confessions confondues », Mme Poumier explique que le souvenir de la Shoah a pour fonction de relier « impérialisme américain et empire juif sur les médias. »

Le second grand article de ce numéro de Point d'information Palestine est composé d'extraits du livre "Sous Israël, la Palestine", publié en 1984 par Ilan Halévi. L'auteur est ainsi présenté : « représentant du Fatah auprès de l'Internationale socialiste et conseiller politique du ministère palestinien de la coopération internationale » – en d'autres termes : employé du Fatah de Yasser Arafat. Son texte, qui relève de la pure propagande, est composé de citations tronquées, de semi-vérités et de falsifications (ou d'erreurs) patentes.

C'est à cette source que M. Ménargues puise ses informations sur l'histoire du sionisme. Là aussi, il recopie mot à mot. Sans jamais l'indiquer, bien sûr, de sorte que le lecteur innocent croit lire le résultat de ses "recherches". Et lorsqu'en une circonstance M. Ménargues tente de paraphraser le texte au lieu de le reproduire littéralement, il commet un contresens (sur le mot "charte", page 29) qui ne fait que souligner son ignorance du sujet.

Le reste est à l'avenant. Sur le "mur" lui-même, M. Ménargues nous livre un pot-pourri de propos, de chiffres et de noms glanés au fil de ses lectures dans des bulletins d'organismes militant soit contre le gouvernement israélien, soit contre l'État d'Israël. Aucune de ses sources n'est mentionnée. Il cite, de temps à autre, un journal israélien qu'il n'a évidemment pu lire dans l'original, mais il se garde de nous révéler où il a trouvé la traduction. Avec un peu d'expérience, cependant, on reconstitue vite le fil et on identifie la source. On s'aperçoit alors que celle-ci a été souvent mal comprise ou citée de travers, y compris une erreur absurde consistant à situer – deux fois – en 2004 une information datant de 2000…

Tout n'est pas faux dans ce fatras, mais rien n'est équilibré et, surtout, rien n'est conceptualisé. La profonde méconnaissance que M. Ménargues a de son sujet fait qu'il ne parvient jamais à placer une donnée en perspective. Mais le plus grave tient dans son parti pris de départ : cette idée délirante selon laquelle les décisions des Israéliens seraient dictées par un désir de se séparer des "Arabes impurs".

Heureusement, on trouve, au fil des pages, ce qu'il faut de bourdes, bévues et pataquès pour égayer l'ambiance. Émaillant son texte de termes hébraïques, sans doute pour faire "plus vrai", M. Ménargues met systématiquement au masculin un mot féminin (« le Kirya ») et au féminin un mot masculin (« la Yishuv », transformé à l'occasion en « le Yeshov », ce qui n'est pas mieux). Il évoque, à quatre lignes d'intervalle, « le vieux cimetière juif d'Har haZeitim » et « le mont des Oliviers », ignorant manifestement que Har haZeitim signifie, en hébreu, "mont des Oliviers".

M. Ménargues dit et répète que Fouad est le surnom de Binyamin Ben Eliezer, alors que c'est le prénom avec lequel il a grandi en Irak. Il recopie une expression hébraïque chez quelqu'un qui ne sait pas bien l'hébreu (« Homa veMigdal » au lieu de Homa ouMigdal), et de plus il se méprend totalement sur le sens qu'avait cette expression dans l'histoire d'Israël. Il affirme sérieusement que « le projet d'une ligne de chemin de fer entre Jérusalem et Tel-Aviv, qui désengorgerait l'autoroute qui les relie, est à l'étude depuis des années sans pouvoir aboutir » (en réalité, la ligne existait depuis des décennies; devenue vétuste et boudée par le public, elle a été fermée en 1998, et les premiers appels d'offres pour sa rénovation ont été lancés en 2001).

Le Centre d'études stratégiques Jaffee, de l'université de Tel-Aviv, devient sous sa plume « le Centre d'études stratégiques de Jaffa » (Jaffee est le nom du fondateur du Centre). Amnon Lipkin-Shahak, ancien chef d'état-major de Tsahal, est baptisé « Amnon Lepkinks ». M. Ménargues écrit sans sourciller : « les services de presse et de communication de l'État [d'Israël], dotés de moyens financiers énormes », affirmation sans doute adossée au mythe de la puissance financière juive, mais qui suffit à déclencher l'hilarité de tout journaliste connaissant un tant soit peu la situation. Il écrit encore : « Lorsque Barak arriva au pouvoir, après l'assassinat de Yitzhak Rabin », et pour qu'on soit bien certain qu'il ne s'agit pas d'une coquille il précise en note la vraie date de l'assassinat de Rabin (le 4 novembre 1995); mais il ignore apparemment qu'Ehoud Barak n'est pas arrivé au pouvoir avant 1999.

Il énonce doctement : « Sherut ha-Bitachon ha-Klali, la section des affaires arabes de la Shabak », alors que Shabak (mot masculin) est… le raccourci des mots Shérout haBitahon haKlali. Dany Yatom, ancien général de Tsahal et ancien directeur du Mossad, est désigné à trois reprises sous le nom de « Dany Yatoum », alors qu'Amram Mitzna, lui aussi ancien général et ancien candidat du parti travailliste face à Ariel Sharon, est appelé trois fois «Amran Mitzna ».

L'auteur écrit qu'Ariel Sharon « forma un gouvernement d'union nationale avec des ministres travaillistes, dont Avraham Burg, une colombe, l'ancien président du Parlement, qu'il plaça au poste de ministre de la défense » ; la description donnée d'Avraham Burg est juste, sauf qu'il n'a jamais été ministre de la défense, ni d'ailleurs ministre de quoi que ce soit dans le gouvernement Sharon. Le Yahad, le parti (successeur de l'ancien Meretz) situé à la gauche du parti travailliste, est défini comme « un nouveau parti centriste. » La ville de Dimona, dans le sud d'Israël, à côté de laquelle se trouve la centrale nucléaire israélienne, devient « la base secrète de Didona .»

Nous apprenons avec surprise « qu'en Israël, seuls les militaires ou les anciens militaires sont élus » (en Israël comme dans tous les pays démocratiques, les militaires de carrière ne peuvent évidemment être élus à des fonctions publiques, et même après leur départ ils doivent observer une période d'attente pour être éligibles ; quant aux non-ex-militaires devenus, par exemple, chefs du gouvernement israélien, la liste est longue : David Ben Gourion, Moshé Sharett, Lévy Eshkol, Golda Meïr, Menahem Begin, Itzhak Shamir, Shimon Pérès, Binyamin Netanyahou – en fait, les seuls ex-militaires devenus chefs de gouvernement sont Itzhak Rabin, Ehoud Barak et Ariel Sharon). L'aqueduc national, résultat d'un travail d'ingénierie civile et de gestion des ressources hydrauliques à l'échelle du pays, devient bizarrement un « symbole de la conquête militaire des ressources en eau de la région au profit de l'État hébreu et la fierté de plusieurs générations d'officiers supérieurs » (il faudrait se demander quels fantasmes se dissimulent sous un tel détournement de sens).

Le général Guiora Eiland est défini comme « un officier parachutiste sorti du rang », expression française dénuée de toute signification dans un pays où tous les officiers supérieurs – sauf quelques ingénieurs, juristes, économistes ou médecins – sont "sortis du rang". Toujours au sujet de l'armée israélienne : l'auteur la désigne sous les initiales "IDF", et il précise en note "Israel Defense Force" ; il ne lui vient pas à l'esprit qu'en Israël on parle l'hébreu et non l'anglais, de sorte que ces initiales et ces trois mots n'y ont aucun sens. Quant à la Sayeret Matkal (unité de reconnaissance de l'état-major de Tsahal), elle est rebaptisée « Sayed Markal ».

Revenons maintenant à « la séparation du pur et de l'impur » selon le Lévitique. M. Ménargues déclarait, le 24 septembre 2004, au Club RJLiban, avoir été « amené à plonger dans l'histoire d'Israël et du peuple juif. » Le 12 octobre, au micro de Radio Courtoisie, il disait encore : « J'ai été voir des gens, des rabbins, des hommes politiques. » Ce qui l'avait amené à la conclusion suivante : « Si vous regardez le Lévitique dans la Torah, qu'est-ce que c'est ? La séparation du pur et de l'impur. »

En fait de "rabbins", l'étude du Lévitique s'est apparemment limitée pour M. Ménargues à la consultation d'une thèse de doctorat en médecine. Cette thèse, intitulée Aspects médicaux de la Loi de Moïse, a été soutenue, en 1990, par un médecin chrétien nommé Antoine Leutéritz. Le docteur Leutéritz, qui est aujourd'hui, avec sa femme, missionnaire à l'Île Maurice au nom de "l'Église du Christ", a placé sa thèse sur internet où chacun peut la consulter (6). Une comparaison des deux textes est instructive.

Après avoir fait la liste des « lois concernant la contagion et l'asepsie » dans le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome, Antoine Leutéritz consacre un développement au « sens spirituel de ces notions de pureté. » Ayant observé que « ces lois peuvent parfois nous sembler excessives » (en écho, M. Ménargues écrit : « Ces lois, qui semblent excessives aux non-Juifs »), le médecin indique qu'elles se rapportaient essentiellement au culte. Il précise ensuite, donnant pour référence le Dictionnaire Encyclopédique de la Bible, paru en 1987 aux éditions Brepols : « Exprimées le plus souvent en hébreu dans le vocabulaire technique par thr (pur) et tm’ (impur), ces deux notions corrélatives, surtout représentées dans la littérature sacerdotale, sont essentiellement rituelles. Pureté et impureté, qui affectent aussi bien les lieux, les choses, les animaux que les hommes, n'indiquent pas, en soi, de qualification morale mais un état d'aptitude ou d'inaptitude au culte et à la vie de la communauté cultuelle. »

M. Ménargues reprend tout cela pratiquement mot pour mot (voir "Alain Ménargues dans le texte"). Mais il gomme le passage indiquant que ces notions, « surtout représentées dans la littérature sacerdotale, sont essentiellement rituelles. » Le lecteur est donc porté à croire que ce qui, dans le Lévitique, concernait le rituel des prêtres (au sanctuaire du désert, puis au Temple de Jérusalem) continue de s'appliquer tel quel dans les synagogues actuelles. En revanche, M. Ménargues insiste : « Impur, le Juif ne peut participer au culte », le temps présent soulignant l'actualité du propos. Et il ajoute en note : « Lévitique 22, 1-16. »

Peu de lecteurs iront vérifier ce que dit « Lévitique 22, 1-16 » et presque tous seront persuadés que la référence en question renforce le lien permanent entre "pureté" et "culte". Or « Lévitique 22, 1-16 » ne concerne pas « le Juif » mais « [le grand prêtre] Aaron et ses fils », c'est-à-dire les prêtres. Il porte très précisément sur les conditions – relatives à la pureté, mais pas seulement – auxquelles les prêtres et leurs familles peuvent consommer ce qui a été offert en sacrifice par les enfants d'Israël. La destruction du Temple et la fin des sacrifices rendent évidemment ces prescriptions inopérantes, y compris ce qui, en elles, se rapportait à la pureté rituelle. M. Ménargues l'ignore-t-il, ou a-t-il voulu abuser ses lecteurs ?

Antoine Leutéritz cite dans sa thèse l'ouvrage du psychiatre Henri Baruk, "Civilisation hébraïque et science de l'homme", expliquant (nous dit le docteur Leutéritz) « ce qu'il faut entendre par cette notion de pureté et d'impureté. » La citation est évidemment entre guillemets. Mais Alain Ménargues, qui a copié la thèse d'Antoine Leutéritz sans citer son nom, ne cite pas davantage le nom de Baruk.

Voici donc le passage de Baruk reproduit entre guillemets par Antoine Leutéritz, et reproduit par Alain Ménargues comme s'il était de lui. Il suffit de se reporter au passage correspondant dans le livre (voir "Alain Ménargues dans le texte") pour constater la similitude des deux textes : « La Toum’ah (septicité et impureté) désigne non seulement la septicité au sens pasteurien, qui se transmet par le contact avec l'objet souillé, par le fait de porter l'objet souillé, ou même par l'air de la pièce ou de la tente où se trouve l'objet souillé, mais aussi une impureté morale, car le facteur physique et le facteur moral sont unifiés et fusionnés… La Toum’ah s'étend à la pièce, et se transmet suivant certaines lois. Elle pénètre dans tous les récipients ouverts, mais non dans les récipients fermés… »

Observons que la dernière phrase (« elle pénètre dans tous les récipients ouverts… ») figure chez M. Ménargues entre guillemets. Pourquoi elle et pas une autre? Quoi qu'il en soit, comme aucun nom d'auteur n'est indiqué, on peut supposer qu'il s'agit d'une citation du Lévitique…

Antoine Leutéritz reproduit une autre citation. Celle-ci est du médecin Alexis Carrel, qui fut un eugéniste militant et prit une part active à la collaboration sous le régime de Vichy. Dans son livre, L'homme, cet inconnu, Alexis Carrel écrivait : « Pourquoi s'isoler des gens atteints de maladies infectieuses et non de ceux qui communiquent aux autres leurs maladies intellectuelles et morales ? » Étrange citation, à cet endroit, et étrangère à l'esprit de la Bible. Alain Ménargues la reproduit à son tour – comme la précédente, entre guillemets mais sans attribution. Le lecteur se demandera, encore une fois, si elle est extraite du Lévitique, à moins qu'elle ne soit de quelque rabbin.

À ce point, nous arrivons au dernier contresens, le plus grave sans doute, qui semble être commun à Antoine Leutéritz et Alain Ménargues. Enchaînant sur la phrase d'Alexis Carrel, le médecin écrit dans sa thèse : « En effet, le Lévitique insiste avant tout sur la contagion spirituelle. » Et il donne pour référence Lévitique 18, 3 : « … Vous ne ferez pas ce qui se fait dans le pays de Canaan où je vous conduis : vous ne suivrez pas leurs lois. » Puis il passe à Lévitique 18, 24 : « Ne vous souillez en rien de cela… » et à Lévitique 18, 27 : « Car toutes ces abominations, les hommes du pays qui ont été avant vous les ont commises, et le pays en a été souillé. »

Ici, on ne peut que conclure à une falsification intentionnelle. Le lecteur est invité à croire, dans le prolongement de la phrase d'Alexis Carrel, que le texte biblique prône la séparation d'avec les autres peuples comme si elle était une valeur en soi, comme si les habitants du pays de Canaan – et, par extension, les habitants des pays où résident des Juifs – devaient être, a priori, tenus en suspicion. Or la première phrase citée ici (Lévitique 18, 3) est tronquée : juste avant d'évoquer les pratiques du pays de Canaan où les enfants d'Israël vont bientôt entrer, le texte évoque les pratiques du pays d'Égypte que les enfants d'Israël viennent de quitter (et dont ils ne peuvent donc plus être "contaminés"). En d'autres termes, ce ne sont pas les habitants qui sont en cause mais leurs pratiques.

Les versets manquants, entre Lévitique 18, 3 et Lévitique 18, 27, sont tous relatifs à des "abominations" d'ordre sexuel, dont la plupart relèvent de l'inceste et qui semblent avoir été répandues en Égypte comme dans le pays de Canaan. L'interdit frappant ces pratiques concerne aussi bien les enfants d'Israël que « l'étranger qui résidera parmi eux. » C'est donc la nature des transgressions qui est en cause, non l'identité de ceux qui les commettent. Si séparation il y a, ce n'est pas entre les hommes de diverses origines mais entre tous les hommes d'une part, et les pratiques interdites d'autre part.

Comment interpréter la dissimulation des pratiques interdites à cet endroit du texte biblique ? Faut-il voir, dans cette présentation falsifiée, le désir d'imputer aux Juifs la responsabilité de la mise à l'écart dont ils ont été victimes durant des siècles ?

Nous avons gardé quelque chose pour la bonne bouche. Dans l'introduction à son livre, Alain Ménargues se met lui-même en scène. Il roule dans Jérusalem, à la nuit tombée, et soudain arrive face au « Mur de Sharon. » C'est du journalisme de terrain, du témoignage de première main donc. Voici comment Alain Ménargues dépeint ce moment en page 10 de son livre : « Des dizaines de bulldozers Caterpillar déchiquetaient les collines, déracinaient sur leur passage figuiers et pieds de vigne (…). »

La description, cependant, avait pour nous un air de déjà vu. Nous avons consulté la revue Internet du négationniste Serge Thion (voir plus haut dans le présent article) intitulée La Gazette du Golfe et des banlieues, et nous y avons retrouvé un texte de l'auteur antisémite qui signe Israël Shamir (sur Shamir, voir également plus haut dans le présent article).

Cet article, intitulé "Le Mur", a paru dans le numéro 25, daté de juin 2003. Et voici ce qu'on y lit :

« Des dizaines de bulldozers Caterpillar déchiquetaient les collines, déracinaient figuiers et pieds de vigne. »

La description est identique, mot pour mot, à celle figurant dans le livre d'Alain Ménargues paru un an plus tard. Diable, Israël Shamir serait-il un pseudonyme d'Alain Ménargues ? Pour en avoir le cœur net, nous avons continué à lire l'article obligeamment mis en ligne par le négationniste Serge Thion, et nous sommes tombés sur le passage suivant :

« Le Mur de Sharon, c'est ce Mur autour de la Torah, car si vous laissiez un goy vadrouiller librement, tôt ou tard, il pourrait tuer un juif. »

L'auteur, qui se veut ironique, résume ainsi le mode de pensée qu'il attribue à ses ennemis les Juifs. Mais son propos est repris, littéralement, dans le livre d'Alain Ménargues. Dans la conclusion, cette fois (page 294 et dernière du livre) : « Le mur de Sharon est aussi ce mur autour de la Torah, car comme m'a dit l'un de ses soutiens politiques : "Si vous laissez un goy circuler librement, tôt ou tard il tue un Juif". »

Donc, le prétendu «témoignage» recueilli par le journaliste Alain Ménargues auprès d'un des « soutiens politiques » d'Ariel Sharon (ou d'un des « soutiens politiques » du "mur", la phrase n'est pas claire) est, en réalité… un démarquage de l'article publié précédemment, sur le site de Serge Thion, par l'antisémite qui signe Israël Shamir.

Ayant ainsi identifié l'une des autres "sources" d'Alain Ménargues, nous comprenons mieux d'où lui vient sa bizarre théorie sur le ‘érouv dans le judaïsme. Rappelons ce qu'écrit M. Ménargues, au début de sa conclusion (page 293) : « Depuis l'origine et partout où ils se sont installés, les Juifs ont bâti des eruv, ces murs symboliques qui les séparent des autres, des non-Juifs, des goys. » Comparons avec l'article de La Gazette du Golfe et des banlieues :

« La première chose qu'ils construisent - depuis Londres jusqu'au milieu du Minnesota - c'est un 'eruv', un mur symbolique, afin de bien marquer la séparation entre eux-mêmes et les non-juifs. »

"Mur symbolique", "séparation" : le vocabulaire est le même. C'est donc par là, selon toute apparence, que la fable du ‘érouv "anti-goy" est parvenue à M. Ménargues. Cette filiation donne un sens particulier à la dernière phrase de l'article Le Mur, publié par Serge Thion, en juin 2003. La voici :

Le Mur de Sharon, ce désastre sans mélange, offre une rare opportunité d'observer la nature véritable de l'État juif, et d'en appeler à son démantèlement. Non : ce qu'il faut démanteler, « C'est pas le Mur, andouille ! C'est l'État juif ! »

Tout commentaire serait superflu.

© L'Arche

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NOTES

1. Le Journal of Historical Review a cessé de paraître en 2002. Cependant, le site internet de l'IHR demeure très actif et présente en ligne les textes, passés et présents, du négationnisme américain.
2. library.flawlesslogic.com/index.htm
3. www.voxnr.com.
4. La rupture aura lieu en avril 2003. Voir Notre ami Israël Shamir, L'Arche n° 543 (mai 2003).
5. Voir Mais qui c'est, cette Poumier que personne ne connaît ?, L'Arche n° 551-553 (janvier-février 2004).
6. Pour lire la thèse de médecine d'Antoine Leutéritz :
membres.lycos.fr/tonycaro/frames/4THESE.html

NDLR : C'est volontairement que les liens aux sites racistes ou négationistes sont inactifs. De tels liens amélioreraient leur notation Google (ranking) et rabaisseraient la nôtre. Les internautes ont la possibilité de les copier/coller dans la zone “adresse” de leur navigateur.

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Mis en ligne le 25 novembre 2004 sur le site www.upjf.org.