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Éditorialistes

L'affaire Ménargues, Dossier de L'Arche (I)
25/11/2004

Extrait de L'Arche n° 560 (novembre-décembre 2004)

L'Arche, le mensuel du judaïsme français
39, rue Broca, 75005 Paris
info@arche-mag.com

Les dangereux fantasmes de l'antisionisme militant. Ou comment un des principaux journalistes de la radio nationale française a répandu des délires antisémites provenant de sources négationnistes, et comment le public a réagi (ou n'a pas réagi).

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1. L'affaire Ménargues

Alain Ménargues est, à la fin du mois de septembre 2004, l'un des hommes les plus puissants de la radio nationale française. En tant que "numéro deux" de Radio France Internationale, il est à la tête d'une équipe de journalistes qui portent la voix de la France à quelque 45 millions d'auditeurs dans le monde.

Alain Ménargues au CAPE

Radio France Internationale (RFI), créée en 1975 dans le cadre de Radio France, est depuis 1986 une entité autonome avec le statut de société nationale. Revendiquant aujourd'hui un auditoire de plus de trente millions de personnes, elle émet vingt-quatre heures sur vingt-quatre – en français, mais également dans des langues comme l'anglais, l'espagnol, le portugais ou le mandarin. Ses émissions sont diffusées en ondes courtes par huit centres émetteurs répartis sur quatre continents, et reprises en FM par près de 250 stations de radio grâce à des relais satellitaires. À cela s'ajoute, depuis 1991, une place sur la bande FM parisienne.

RFI est une puissance radiophonique (une des quatre radios mondiales, soulignent ses responsables). C'est aussi, pour le gouvernement français, un important outil de présence à l'étranger tant au plan culturel qu'au plan politique.

"L'empire RFI" comprend également Radio Monte Carlo Moyen-Orient, qui est, depuis 1996, une filiale à 100% de RFI. Créée en 1972, avec un siège social toujours situé à Monte Carlo, la station produit, depuis la Maison de Radio France, à Paris, des émissions en langue arabe à destination du Moyen-Orient, des pays du Golfe et des pays du Maghreb. Elle revendique 15 millions d'auditeurs et se situe, disent ses responsables, « parmi les premières radios internationales panarabes. »

Dans le cadre d'une réorganisation de RFI sous la houlette de son nouveau PDG, Antoine Schwarz, un nouveau directeur de la rédaction a été nommé le 28 juillet 2004. Il se nomme Alain Ménargues. Âgé de 57 ans, il est journaliste depuis trente-cinq ans. Il a longtemps vécu au Proche-Orient, où il a été correspondant de Radio France à Beyrouth.

Alain Ménargues porte le titre de directeur général adjoint chargé des antennes et de l'information. Il est nommé, simultanément, vice-président de RMC Moyen-Orient. Enfin, le 24 septembre, il est coopté au conseil d'administration de la section française de l'Union internationale de la presse francophone, que préside Gilles Schneider, directeur de France Inter.

Au même moment, paraît un livre d'Alain Ménargues, intitulé Le Mur de Sharon. Le livre est co-édité par les Presses de la Renaissance et France Inter. En quatrième de couverture, M. Ménargues est présenté avec ses nouvelles fonctions à RFI.

Le 30 septembre, Alain Ménargues prend part à l'émission Questions d'actu, sur la chaîne de télévision LCI. Il est là pour faire la promotion de son livre, Le Mur de Sharon, mais on le présente évidemment comme le directeur de l'information à RFI. Au cours du débat, M. Ménargues déclare à l'un des participants (selon les termes d'une dépêche publiée ultérieurement par l'Agence France Presse) : « Vous dites qu'Israël est un État démocratique, permettez-moi de dire très rapidement, c'est aussi un État raciste. Si vous prenez les lois fondamentales, (sont) citoyens israéliens ceux qui ont la nationalité, mais la nationalité est divisée en termes de religion. La loi du retour, elle ne concerne que les Juifs. Qu'est-ce que c'est que la base du sionisme? C'est de faire un État pour les Juifs. »

Dès le lendemain, 1er octobre, la Société des journalistes (SDJ) de Radio France Internationale publie un communiqué où elle déclare « inacceptables » les propos d'Alain Ménargues. La SDJ souligne que le directeur de l'information de la station, qui fut présenté comme tel lors du débat sur LCI, « engage l'ensemble de la rédaction de RFI. » Elle ajoute : « Couvrir l'actualité au Proche-Orient n'est pas facile. Ces propos à l'emporte-pièce ne sont d'aucune aide pour comprendre cette région et ils nuisent à la crédibilité de RFI. » Cette motion est soutenue, le 5 octobre, par le Syndicat de la Presse Communication CGC. Le 6 octobre, Alain Ménargues présente son livre au Centre d'accueil de la presse étrangère (CAPE). Il répète, à cette occasion, qu'Israël est « un État raciste. »

Le 12 octobre, M. Ménargues participe à une émission de la station d'extrême droite, Radio Courtoisie. Présentant à nouveau son livre, Le Mur de Sharon, il déclare (selon une cassette fournie par la station et transcrite par l'AFP) : « J'ai été très choqué par le Mur, j'ai été voir des gens, des rabbins, des hommes politiques, si vous regardez le Lévitique dans la Torah, qu'est-ce que c'est ? La séparation du pur et de l'impur. Un Juif pour pouvoir prier doit être pur, tout ce qui vient contrarier cette pureté doit être séparé (...) Lisez le Lévitique, c'est écrit en toutes lettres. Quel a été le premier ghetto au monde ? Il était à Venise. Qui est-ce qui l'a créé? C'est les Juifs mêmes pour se séparer du reste. Après l'Europe les a mis dans des ghettos. »

Le 15 octobre, le porte-parole du Quai d'Orsay est interrogé, au cours d'un "point presse" consacré au voyage en Israël du ministre des Affaires étrangères, Michel Barnier, sur « les propos qui ont été tenus par M. Ménargues concernant Israël dans le cadre du CAPE » (apparemment, ni l'auteur de la question ni le porte-parole n'ont connaissance, à ce moment, des propos tenus trois jours auparavant sur Radio Courtoisie). Le porte-parole, Hervé Ladsous, répond : « Oui effectivement, nous avions appris la publication du livre de M. Alain Ménargues et nous avons noté que lorsqu'il a eu l'occasion de présenter cet ouvrage, il y a quelques jours, les propos qu'il a tenus ont provoqué des réactions de la part de syndicats de journalistes, de professionnels, qui ont qualifié les propos qu'il avait tenus à cette occasion d'inacceptables. Je peux vous dire que telle est bien aussi notre opinion. »

Ce même 15 octobre se font entendre les premières protestations suite aux propos d'Alain Ménargues sur Radio Courtoisie, qualifiés par l'association juive, B'nai B'rith, « d'incitation à la haine raciale. » L'AFP s'en fait l'écho, et, à cette occasion elle reproduit pour la première fois les termes employés par M. Ménargues le 12 octobre. L'AFP cite, dans la même dépêche, la déclaration qui lui a été faite par M. Ménargues : « Encore une fois, les associations de protection d'Israël ou de défense d'Israël pratiquent l'amalgame pour faire passer les commentaires sur la loi politique sioniste comme étant du racisme ou de l'antisémitisme. »

Le lendemain, 16 octobre, la Société des journalistes de RFI réagit à son tour aux derniers propos d'Alain Ménargues. S'adressant au PDG de la station, Antoine Schwarz, les journalistes écrivent : « Le 12 octobre, sur l'antenne de Radio Courtoisie, il [Alain Ménargues] s'est livré à des amalgames indignes de la radio internationale que vous présidez. Déclarant que ses propos à l'égard des Juifs et de l'État d'Israël provoquent l'indignation et le rejet du personnel de RFI, la SDJ considère que la frontière de l'intolérable est franchie et que la réputation de RFI est désormais gravement entachée et demande à M. Schwarz d'en tirer les conséquences au nom du professionnalisme et de l'éthique qui sied à une radio internationale. »

Le 17 octobre, l'intersyndicale CFDT, SNJ et SNJ-CGT de Radio France Internationale (RFI) appelle à une assemblée générale, le lendemain. « Ordre du jour : les propos du directeur de l'information au CAPE et sur Radio Courtoisie. » Par ailleurs, on apprend que France Inter a cessé de faire la promotion du livre sur son site Internet.

Le 18 octobre, l'AFP annonce qu'Alain Ménargues a démissionné de ses fonctions de directeur de l'information de Radio France Internationale (RFI) et de vice-président de RMC Moyen-Orient, « en réponse à l'émotion suscitée par ses propos sur Israël et les ghettos juifs. » L'AFP précise que « la direction de RFI estime qu'il n'y a pas eu faute sur l'antenne de RFI, où M. Ménargues a été nommé fin juillet, mais “incompatibilité” entre l'exercice de ses fonctions et “l'exposition d'opinions tranchées” à l'extérieur de la radio. »

M. Ménargues, pour sa part, affirme « avoir décidé de se taire, ajoutant on a [à RFI] un actionnaire qui s'appelle le ministère des Affaires étrangères. Dès l'instant où le porte-parole [du ministère], à mon sens piégé par une question, répond que ce que j'ai dit est intolérable, j'en tire les conséquences. » L'AFP indique, citant le PDG de RFI, Antoine Schwarz, que M. Ménargues restera à RFI, « à des fonctions qui restent à préciser. »

Le 19 octobre, Libération indique que « Ménargues, s'il quitte ses responsabilités, reste salarié de la radio où il devrait se voir confier "d'autres missions". » Le journal cite cependant des journalistes de RFI estimant que « l'affaire Ménargues n'est pas close pour autant, et critiquant l'attitude du PDG de RFI, Antoine Schwarz, qui aurait tardé à réagir et n'aurait pas désavoué » assez nettement son ancien adjoint. M. Schwarz se défend en ces termes : « Les propos tenus sur Radio Courtoisie n'ont été connus que vendredi. Et Alain Ménargues m'a remis sa démission dimanche soir, même si nous avons décidé, d'un commun accord, de ne la rendre publique qu'hier pour lui laisser la possibilité de s'expliquer devant les journalistes. » Le PDG estime que Ménargues est « quelqu'un de bien, un bon journaliste, auquel il garde toute sa confiance. »

Libération a également interrogé Alain Ménargues. Celui-ci affirme « avoir été victime d'une "manip", conduite "par un noyau de Juifs communautaires" qui ne supporteraient pas qu'Israël soit critiqué. »

Cette dernière déclaration de M. Ménargues suscite une nouvelle levée de boucliers au sein de RFI. Le jour même (19 octobre), une assemblée générale se tient, à l'appel de toutes les formations syndicales : CFDT, FO, SNJ, SNJ-CGT, CGT-SNRT et de la Société des journalistes (SDJ). Les 83 personnes présentes adoptent, à la quasi unanimité, un communiqué protestant contre les propos de M. Ménargues attribuant sa démission forcée à « un noyau de Juifs communautaires. » Le communiqué déclare : « Nous, tous les personnels de RFI, dénonçons les propos insultants de M. Ménargues, qui ne reposent évidemment sur aucune réalité […] Nous rejetons toute incitation à la haine raciale. Nous refusons tout communautarisme. L'assemblée générale demande à M. Antoine Schwarz, PDG de RFI, de prendre enfin ses responsabilités. »

Les syndicats et la Société des journalistes sont reçus par M. Schwarz qui, selon l'AFP, se déclare « choqué par les propos de M. Ménargues. » Un journaliste rapporte à l'AFP que les délégués ont demandé au PDG de dénoncer "l'injure" faite par M. Ménargues à l'encontre des personnels de RFI, ce qui signifie que « M. Ménargues doit partir définitivement de l'entreprise. » Antoine Schwarz décide donc, le 19 au soir, selon les termes de Libération du lendemain, « de rompre complètement avec Ménargues. »

Le 20 octobre, le portail d'information de l'Afrique centrale (www.afriquecentrale.info) annonce la nouvelle en ces termes : « De nombreux auditeurs de RFI en Afrique centrale s'étaient étonnés de la décision de la radio de garder, malgré tout, Alain Ménargues comme collaborateur, après ses propos racistes. Radio France Internationale vient de prendre la décision qui s'imposait : le renvoi pur et simple de ce journaliste. »

L'affaire Ménargues est-elle finie pour autant ? Rien n'est moins sûr. Les partisans d'Alain Ménargues se mobilisent dans divers milieux (voir "Les amis de M. Ménargues"). Quant à l'intéressé, il part, fin octobre, présenter Le Mur de Sharon au Salon du livre francophone de Beyrouth. À cette occasion, il déclare, le 27 octobre, au quotidien de langue française L'Orient-Le Jour : « Il est maintenant de bon ton, dès qu'on critique le gouvernement israélien, d'être traité d'antisémite, ce qui ne veut rien dire. Les sémites sont aussi les Arabes. » Les accusations d'antisémitisme sont, dit Ménargues au quotidien libanais, « une espèce de voile pour cacher la réalité, en termes de manipulation de l'information. » Et d'ajouter, passant de la défense à la menace :  « Le terme "antisémite" commence à ne plus vouloir rien dire […] La France profonde est très irritée par ces accusations qui sont portées à tort et à travers dès lors que le gouvernement israélien est critiqué. » Il y a bien une affaire Ménargues.


© L'Arche

Mis en ligne le 24 novembre 2004 sur le site www.upjf.org.