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A-Dura / France2 ; des origines (2001) jusqu'au 15 novembre 2007

Finkielkraut sur l'affaire Al-Dura/Enderlin/Fr2 (
15/02/2005

13/02/05

Dans «Qui vive !», son émission hebdomadaire sur RJC, animée par Ilana Cicurel, Alain Finkielkraut fait part aux auditeurs de son regard sur l'actualité de la semaine. L'édition de ce 13 février traitait, entre autres, assez largement des suites de l'affaire Al-Dura et du malaise qu'avaient occasionné et la thèse du complot et les mensonges avérés du caméraman palestinien Talal Abu Rahma, ainsi que les affirmations contradictoires du journaliste Charles Enderlin. J'ai cru utile de transcrire cette partie de l'émission. A cette occasion, il m'a été d'un grand réconfort d'entendre, de la bouche de cet intellectuel juif, savant, brillant, et de haute stature éthique, non seulement une réfutation catégorique de l'accusation de mise en scène, dans cette affaire, mais une condamnation sans appel de la propension de tant d'entre nous à recourir à la thèse du complot, dont notre peuple a tant souffert lui-même dans le passé. Je cite : «Que nous collaborions, d'une manière ou d'une autre, à cette pensée du complot s'emparant du monde, c'est terrible. Nous, les victimes, nous en deviendrions les protagonistes ? Non !». Menahem Macina.

Sur ce sujet et d'autres connexes, voir nos dossiers : Al-Dura Mohammed et Affaire Al-Dura/France Télévision.


Alain Finkelkraut interviewé par Ilana Cicurel



Ilana Cicurel : - Alors, Alain Finkielkraut, on va revenir sur un thème que nous avons déjà abordé, la semaine dernière, celui de l'affaire concernant Mohammed Al-Dura, qui a été sortie par la Ména, cette agence francophone basée en Israël, la Metula News Agency. Je donne simplement quelques éléments qui en font un thème d'actualité, notamment l'article dans le Herald Tribune, paru cette semaine [Voir : D. Carvajal, Mystères de la mise en scène d'une vidéo-culte.]

Alain Finkielkraut : - Lundi, oui.

Cicurel : - Lundi 7 février, et qui se fait donc l'écho de toute cette affaire. Il y a eu également, le 3 février, dans Jeune Afrique-L'Intelligent, un article extrêmement précis, écrit par Jacques Bertoin [Voir : "Jeune Afrique-L'intelligent" et l'affaire Al-Dura. Alain Finkielkraut, pourquoi vous souhaitez aujourd'hui y revenir ?

Finkielkraut : - Oui, [il rit] c'est moi qui l'ai souhaité, je l'avoue, mais je ne plaide pas coupable. C'est une affaire terrible, et je vais essayer, précisément parce qu'elle est terrible, et qu'elle suscite des réactions épidermiques, de garder mon sang-froid et de prendre du recul, au risque, pour commencer, d'être un peu doctoral, parce que je vais remonter très haut. Je vais remonter à l'émergence des temps modernes, si vous voulez. Je crois qu'il le faut. Il faut y aller pas à pas.

La modernité, ce qui la caractérise, c'est de se placer sous l'autorité de la science. Une science conçue sur le modèle de Galilée et de Descartes, c'est-à-dire séparation du donné et du vrai. Le donné n'est ni vrai ni réel. Le donné, c'est que la terre ne tourne pas et que le soleil se couche. Le vrai et le réel, c'est que la terre tourne. Donc, il a fallu pour que la science moderne se déploie, que, précisément, elle congédie le sens commun. Toute une part de la philosophie s'est engagée sur ce chemin-là. Et vous voyez que je m'approche de notre problème.
Je vais citer un philosophe, Fontenelle : «Toute la philosophie n'est fondée que sur deux choses, sur ce qu'on a l'esprit curieux et les yeux mauvais. Ainsi, les vrais philosophes passent leur vie à ne point croire ce qu'ils voient et à tâcher de deviner ce qu'ils ne voient point.» Les vrais philosophes ou certains philosophes, mais aussi toutes sortes de faux philosophes, c'est-à-dire que cette pratique de la science et de la philosophie ont eu, tout au long du XXe siècle, leur contrepoint caricatural, leur parodie grimaçante. Que Hanna Arendt a précisément nommé l'idéologie. Puisque le vrai est séparé du donné, donc on se méfie du sens commun, on le met entre parenthèses. On se dote d'un sixième sens pseudo-scientifique et on vous dit : là est la vérité, ailleurs que précisément dans ce qui apparaît, dans ce qui se donne à voir, dans ce qui est révélé. Ça a donné, entre autres choses, les "Protocoles des Sages de Sion".
Cette façon de voir, cette caricature, si vous voulez, de science et de philosophie, a retrouvé une nouvelle vigueur au début de ce siècle. L'Amérique devenant hyper puissante, elle était accusée de tout, et comme Sharon, Bush, c'était la même chose, c'étaient les Juifs et les Américains qui étaient coupables du mal dans le monde, et même du mal qui leur était fait – Thierry Meyssan. Thierry Meyssan expliquant : il ne s'est rien passé le 11 septembre. Version soft, si vous voulez : Eric Laurent. Certes, il s'est passé quelque chose, mais sans doute que la CIA et surtout le Mossad sont compromis. Et Eric Laurent pérore, encore aujourd'hui, sur toutes les radios.
Et pourquoi je dis cela, parce que les Juifs sont les premières cibles de cette pensée du complot, qui a des racines très profondes, et qui est comme une sorte de versant grimaçant de la modernité : je n'aime pas qu'ils puissent en devenir, à leur tour, les protagonistes ou les instigateurs. C'est la raison pour laquelle j'ai résisté depuis le début à l'hypothèse d'une mise en scène, des gens qui vous disent : Mohammed Al-Dura n'est pas mort ! Tout cela est complètement trafiqué, ne croyez pas aux images, les images mentent, la vérité est ailleurs. Que nous collaborions, d'une manière ou d'une autre, à cette pensée du complot s'emparant du monde, c'est terrible. Nous, les victimes, nous en deviendrions les protagonistes ? Non. Mais d'un autre côté, on n'a pas besoin, si vous voulez, de recourir à la thèse radicale de la mise en scène, thèse selon laquelle Mohammed Al-Dura ne serait pas mort, pour considérer qu'il s'est passé là des choses absolument scandaleuses, et que le journaliste, Charles Enderlin, et France 2 nous doivent des comptes.

Premier scandale : la précipitation. Enderlin est à Ramallah quand ces images lui parviennent.

Cicurel : - Donc il n'est pas sur les lieux.

Finkielkraut : - Il n'est pas sur les lieux. Il décide de les diffuser tout de suite, alors même que CNN refuse en demandant des garanties supplémentaires. Ça le conduit à un commentaire extrêmement violent. Tout pour le spectacle, en quelque sorte : «Il est quinze heures, tout vient de basculer près de l'implantation de Netzarim dans la Bande de Gaza, les Palestiniens ont tiré à balles réelles, les Israéliens ripostent : ambulances, journalistes et simples passants sont pris entre deux feux. Ici, Jamal et son fils Mohammed sont la cible de tirs venus de la position israélienne, Mohammed a douze ans, son père tente de le protéger, il fait des signes, mais une nouvelle rafale : Mohammed est mort et son père gravement blessé.»

C'est un premier mensonge. Peut-être, d'ailleurs, à ce moment-là, Charles Enderlin ne sait pas qu'il ment, mais il est allé trop vite en besogne. Les enquêteurs de l'armée israélienne, quelques jours plus tard, arrivent à la conclusion suivante : les lois de la balistique disculpent leurs hommes - ça c'est ce qu'écrit Jacques Bertoin justement dans l'article que vous avez cité. De là où ils étaient postés, ces derniers auraient été incapables d'atteindre le père et l'enfant qui, derrière leur baril, avaient su se mettre efficacement à couvert. D'où, peut-être, la relative décontraction dont les futures victimes ont fait preuve jusqu'au moment des premiers impacts, et leur surprise évidente lorsque ceux-ci se sont produits. En outre, et c'est toujours Jacques Bertoin, au moment où Jamal se met à hurler, on voit des trous apparaître sur le mur de béton derrière lui : ils sont creusés par une rafale, or, personne ne conteste que les Israéliens, ce jour-là, tiraient exclusivement au coup par coup.

Bien, voilà. Et Enderlin, pour se couvrir, est obligé de dire à Télérama – et là c'est un mensonge délibéré : «J'ai coupé la scène de l'agonie de l'enfant, elle était trop abominable». [Voir : N. Delesalle, M. Belpois, "La controverse de Netzarim [A-Dura/France 2]". C'est un mensonge délibéré, dont on a commencé à s'apercevoir quand, enfin, Enderlin et France 2 ont accepté que soient diffusés les rushes.

Troisième mensonge : celui du caméraman, qui était seul à être là, qui est membre de l'OLP, membre actif et militant – Talal Abou Rahma -, et donc, il a, ce caméraman, il a témoigné devant – ça c'est Rosenzweig qui le dit, dans un article paru justement dans la Ména – il a témoigné devant le Président du Centre des Droits de l'Homme de Gaza, il a témoigné avoir filmé 27 des 45 minutes qu'avait duré la fusillade. C'est faux : il n'y a pas 45 minutes de fusillade, il n'en a pas filmé 27. Et en plus, on a vu, dernière chose absolument terrible, dans les rushes, nous en avons parlé la semaine dernière, qu'il y avait tentative concertée des photographes et caméramans, tous Palestiniens, présents sur le terrain, de fabriquer des images-choc, de fausses blessures, de faux transports en ambulance, un fait que même la direction de France 2 reconnaît. Donc, par exemple, on pratique au carrefour de Netzarim un petit théâtre où l'on voit, par exemple, des miliciens palestiniens tirer des rafales de kalachnikov prétendument sur le poste israélien, mais, vu sous un autre angle, les mêmes images montrent le tireur bien à l'abri, lançant ses rafales dans des immeubles vides. C'est d'autant plus grave que, on le sait, l'image du petit Mohammed est devenue partout le symbole de la cruauté israélienne. C'est un timbre-poste en Egypte, et c'est évidemment, le sujet d'un poème de Mahmoud Darwish, qui est le chouchou, si vous voulez, des demi-lettrés qui peuplent l'espace culturel français. Donc, il y avait là quelque chose d'extrêmement grave. La presse américaine s'en est aperçue, une partie de la presse africaine aussi ; et la France ne dit rien, ne dit toujours rien. On annonce – nous verrons si c'est vrai – une pétition d'intellectuels et de journalistes, dans Le Monde, de soutien à Charles Enderlin. Et si vous voulez, c'est là que je reviens à ce que je disais au début : le journalisme devrait nous protéger contre la tentation justement de se méfier des apparences et de regarder toujours au-delà, contre la tentation de l'idéologie, c'est-à-dire de la pseudoscience. Les journalistes devraient nous le rappeler sans cesse : le donné en matière humaine est vrai, on ne peut pas séparer le vrai du donné. Mais précisément les journalistes eux-mêmes sont victimes de l'idéologie, ou de la précipitation, ou de la tentation du scoop, et lorsque cela s'avère, eh bien, ils font corps pour au moins des raisons purement professionnelles. Donc, ce mélange de corporatisme et d'idéologie a quelque chose de proprement scandaleux. Il serait indispensable que France 2 s'explique jusqu'au bout sur cette affaire, que l'on puisse, comme aux Etats-Unis, si vous voulez, en avoir le cœur net. On n'a pas besoin de recourir à la thèse quasi paranoïaque de la mise en scène pour demander de tels éclaircissements. Je pense qu'il y a eu chez le caméraman palestinien, oui, la tentation de bâtir, à partir d'une certaine vérité, ce qu'on pourrait appeler, en référence à l'affaire Dreyfus, un faux patriotique.

Cicurel : - Alors, la Ména va d'ailleurs dans la direction de la mise en scène totale. Vous, vous n'êtes pas encore convaincu…

Finkielkraut : - Non, non, je ne suis pas convaincu.

Cicurel : - …vous dites qu'il n'y a pas d'éléments assez probants pour dire ça…

Finkielkraut : - Voilà. Ils vont très loin, il n'y a pas d'éléments pour dire cela, et j'ai critiqué assez vivement la Ména, la semaine dernière. D'ailleurs Stéphane Juffa m'a téléphoné le jour même, parce qu'il avait été prévenu, le jour même par des auditeurs…

Cicurel : - Vous savez, la Ména nous écoute très attentivement chaque semaine.

Finkielkraut : - Vous savez, il y a des gens qui aiment bien la Ména à Paris. Ils sont tout à fait fondés à défendre une thèse comme celle-là. Mais cette thèse est énorme. Et précisément, plus l'accusation est grave, plus le style doit être sobre. C'est le manque de sobriété que je discute, un ton, un style, une manière de faire et de dire qui me rappellent trop les années 30 ! Et pour cette raison, je garde mes distances vis-à-vis de la Ména, même si, il est vrai, ils publient un certain nombre de bons articles, dont celui de Luc Rosenzweig, auquel j'ai fait référence tout à l'heure.

Cicurel : - Ils ont quand même le mérite d'avoir sorti cette affaire en tout cas. Ils y travaillaient depuis plusieurs années.

Finkielkraut : - Oui.


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© «Qui Vive» RCJ et Alain Finkielkraut

Transcription M. Macina


Mis en ligne le 15 février 2005 sur le site www.upjf.org.