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A-Dura / France2 ; des origines (2001) jusqu'au 15 novembre 2007

L’âge d’or de l’«hénaurme», Daniel Schneidermann

27/11/2004
vendredi 26 novembre 2004

Libération - Médiatiques

www.liberation.fr/page.php?Article=257000&AG

"Si des centaines de milliers de personnes ont acheté un livre expliquant qu’aucun Boeing ne s’est écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001, si donc le marché existe, alors pourquoi ne pas tenter de lancer sur le marché la rumeur de la mise en scène de la mort de Mohammed ?"

[Extraits]

…Vous vous souvenez de l’image du petit Mohammed ? Vous savez, ce gamin de Gaza, qui meurt dans les bras de son père, sous les balles des soldats israéliens, voici quatre ans. L’image avait été diffusée par France 2. Eh bien, tout est faux. Vous y avez cru à l’époque ? Naïfs que vous êtes. Mais oui, faux. Le gamin n’est pas mort. Comparez les photos de l’enfant enterré avec le visage de la télé, ça saute aux yeux, ce n’est pas le même. Quant au père, regardez bien l’image : il n’a pas été blessé. Vous voyez une goutte de sang ? Rien. Une gigantesque manip. Une grande mise en scène. Je l’ai lu sur l’Internet. Des journalistes ont enquêté quatre ans sur le sujet. D’ailleurs, j’ai un ami qui a un cousin qui a vu les rushes de la séquence. On entend les Palestiniens crier : «Tournez», et plus tard : «On refait la prise !» Mais ne vous inquiétez pas. On ne saura jamais. Trop de monde dans le coup. Le roi de Jordanie, une grande chaîne française. Ces Arabes ! On peut compter sur eux pour monter tous les coups tordus pour influencer l’opinion mondiale.

Rumeurs symétriques. Inévitables, incontournables intoxications de guerre. Anciennes comme la guerre. Mais dopées par l’Internet. Ainsi, la rumeur sur la manipulation de l’image de la mort du petit Mohammed s’est-elle fortifiée en quatre ans. Des sites Internet ont d’abord expliqué, force schémas à l’appui, que les tirs ne pouvaient pas provenir de la position israélienne. Mais la thèse n’ayant pas «pris», n’étant pas parvenue à détruire l’impact de cette image, on a donc tenté de viser plus haut encore. Et quand la rumeur, ces dernières semaines, revient à Paris par la voie d’une cyber-agence de presse pro-israélienne, elle revient survitaminée. Il n’est plus seulement question de contre-expertises balistiques, mais d’une gigantesque mise en scène hollywoodienne, forcément préméditée, avec complicités haut placées.

Ces rumeurs de plus en plus énormes, semble-t-il, depuis quelque temps, jusqu’à flirter avec la rhétorique, l’irréalisme et le terrifiant ricanement du négationnisme, on se dit que personne n’y croira. Erreur. Plus c’est gros, mieux ça passe. Il se trouve donc apparemment un député français pour gober cela et saisir le gouvernement, contraignant France 2 à une réplique publique. Comme si l’intox de petit calibre avait aujourd’hui moins de chances de succès que la rumeur «hénaurme». Cette décomplexion peut être un effet de la rumeur Meyssan, mère de toutes les rumeurs d’aujourd’hui. Si des centaines de milliers de personnes ont acheté un livre expliquant qu’aucun Boeing ne s’est écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001, si donc le marché existe, alors pourquoi ne pas tenter de lancer sur le marché la rumeur de la mise en scène de la mort de Mohammed ?

…Cernés par l’«hénaurme», les médias semblent impuissants. France 2 peut bien porter plainte, et retourner filmer quatre ans plus tard les blessures du père de Mohammed, qui correspondent à celles que l’on voit sur la séquence : on pressent, hélas, que cela ne fera pas taire le cyber-ricanement. Guère d’autre solution, pourtant. Il est vrai que ces mêmes médias semblent parfois, par leurs silences ou leurs autocensures, s’ingénier à préparer les rumeurs de demain…

On sait d’où naît la rumeur. Elle naît toujours d’un «circulez, y a rien à voir!»…

Daniel Schneidermann

© Libération


[Ce texte nous a été aimablement signalé par Simon Pilczer.]