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A-Dura / France2 ; des origines (2001) jusqu'au 15 novembre 2007

Al-Dura: Guet-apens dans la guerre des images, Jeambar/Leconte
07/02/2005

Dans un premier temps, nous renvoyions par un lien à ce texte important. A l'usage, cela s'est avéré peu pratique. En effet, comme précisé ailleurs, la controverse ne cessant de s'amplifier autour de l'affaire Al-Dura, et les tenants de la thèse maximaliste et conspirationniste - auxquels je m'oppose pour des raisons que j'ai exposées à plusieurs reprises - citent des extraits de ce texte, soigneusement isolés de leur contexte, dans le seul but d'étayer leurs actes d'accusation de France 2 et de ses journalistes. Le regroupement des articles auquel je procède vise à constituer une anthologie de la couverture médiatique de l'affaire. Mon espoir est qu'elle permettra à chaque internaute de vérifier les affirmations des uns et des autres dans les textes mêmes des articles auxquels ils se réfèrent, et les aidera à se forger une opinion propre, après s'être s'assurés de la pertinence des informations ou des opinions exprimées. Menahem Macina.


MÉDIAS Qui a tué le jeune Palestinien de Netzarim, le 30 septembre 2000 ?

Le Figaro

Texte repris du site TopJ.net/fr.

25 janvier 2005


Partis pour faire notre travail journalistique de façon honnête, nous voilà aujourd'hui accusés d'être les complices d'une manoeuvre malhonnête, voire conspirationniste, un comble. C'est dire l'état d'une certaine presse en France.

Résumons. Depuis plusieurs années, la Mena, une agence francophone de presse israélienne, et la rédaction de France 2 s'affrontent. A l'origine de cette bataille médiatique, la fusillade du carrefour de Netzarim, dans les Territoires, le 30 septembre 2000. Elle oppose des soldats israéliens à des soldats palestiniens. Entre les deux, des lanceurs de pierres. Et parmi eux, un enfant et son père, pris dans la fusillade. Charles Enderlin, le correspondant de France 2 en Israël, n'est pas sur place. Il récupère les images tournées par son cameraman palestinien, Talal Abou Rama. Il les monte. Et le soir, sur l'antenne de France 2, il les commente de la façon suivante : «Ici Djamal et son père. Ils sont la cible des tirs venus de la position israélienne. L'enfant fait des signes mais... une nouvelle rafale... l'enfant est mort et son père est blessé.»

Faux, rien ne permet de dire que l'enfant a été tué par des soldats israéliens, affirme très vite la Mena. Et pendant trois ans, l'agence de presse accumule des indices troublants qui mettent en cause la version donnée par Charles Enderlin. Plutôt que les tirs israéliens, elle évoque des tirs palestiniens et demande des explications. En guise de réponse, France 2 se retranche derrière des arguments juridiques et décide de ne plus bouger.

C'est dans ce contexte que nous sommes approchés, il y a six mois environ, par Luc Rozensweig, ancien du journal Le Monde. Nous savons les ravages causés par cette image, la haine qu'elle a entretenue et développée sur place, chez nous, dans les banlieues dites sensibles, et partout ailleurs dans le monde, où elle a été présentée sur la base du commentaire fourni par Charles Enderlin comme un exemple de la barbarie israélienne.

Après discussions, nous acceptons donc d'accompagner Luc Rozensweig dans son enquête pour tenter de savoir ce qui s'est vraiment passé, ce jour-là, au carrefour de Netzarim. Mais pour empêcher les manoeuvres médiatiques habituelles, nous demanderons à Luc Rozensweig de garder le secret jusqu'au bout. Nous entendons même nous réserver la possibilité de ne rien dire s'il n'y a rien à dire de plus que ce qu'on connaît déjà.

C'est ce que nous faisons. Luc Rosenzweig enquête et nous présente des faits totalement contradictoires avec la version officielle donnée par Charles Enderlin et Talal Abou Ra[h]ma. Rosenzweig va même plus loin. Il reprend les thèses de la Mena et suggère que les images de l'enfant et de son père sous le feu des balles pourraient être le résultat d'une mise en scène organisée par les Palestiniens.

A ce stade de l'enquête, Arlette Chabot, directrice de l'information de France 2, accepte de nous rencontrer et de collaborer sincèrement et courageusement à la recherche de la vérité. Nous lui présentons les éléments en notre possession. Nous lui confions nos doutes sérieux sur la version fournie par Enderlin et Talal Abou Ra[h]ma. Mais dans le même temps, nous ajoutons que nous sommes prêts à écarter les accusations de Rosenzweig sur la mise en scène de la mort de l'enfant, si le visionnage de l'ensemble des rushes tournés par Talal Abou Ra[h]ma confirme ce que Charles Enderlin a déclaré, à deux reprises au moins, dont à Télérama : «J'ai coupé l'agonie de l'enfant. C'était insupportable... Cela n'aurait rien apporté de plus.»

Arlette Chabot accepte sans réticence. Sauf que le visionnage des rushes ne nous apprend rien de plus sur «l'agonie de l'enfant». Ou plutôt, si ! Cette fameuse «agonie», qu'Enderlin affirme avoir coupée au montage, n'existe pas.

En revanche, le visionnage permet de relever, avec l'approbation de nos confrères de France 2 présents autour de la table, que, dans les minutes qui précèdent la fusillade, les Palestiniens semblent avoir organisé une mise en scène. Ils «jouent» à la guerre avec les Israéliens et simulent, dans la plupart des cas, des blessures imaginaires. Le visionnage intégral des rushes démontre aussi qu'au moment où Charles Enderlin donne le gamin pour mort, tué par les Israéliens, c'est-à-dire le soir même sur le journal de France 2, rien ne lui permet d'affirmer qu'il [le garçon] est vraiment mort et encore moins qu'il a été tué par des soldats israéliens. Tout, bien au contraire, à commencer par l'emplacement des uns et des autres sur le terrain, incriminerait plutôt une ou des balles palestiniennes.

Face à cette dernière remarque, nos confrères de France 2 reconnaissent que rien, effectivement, ne permet de dire que l'enfant a été touché par des tirs israéliens. Leurs experts ont même démontré, nous assurent-ils, que l'enfant a été touché par des éclats (?) ou par des balles qui auraient ricoché sur la chaussée, des balles qui, en tout état de cause, ne visaient ni l'enfant ni son père. «De toute façon, conclut l'un d'entre eux, on ne pourra jamais savoir d'où venaient les tirs.»

Autrement dit, en attribuant la mort de l'enfant à des tirs israéliens, le soir même sur France 2, Charles Enderlin a extrapolé à partir des rushes et de la version des événements fournie par son cameraman. Pourquoi ? Pourquoi a-t-il privilégié cette interprétation ? Dans quel but ? Peu importe, le fait est là et suffit en soi à revisiter toute cette affaire, de fond en comble, pour trier le vrai du faux.

Alors que, de part et d'autre, nous nous sommes engagés dans ce travail, la Mena, informée - sans que nous le sachions - par Luc Rosenzweig, rend public le lendemain, dans une longue dépêche, les détails de la rencontre entre France 2 et nous. Elle profite même des premières conclusions auxquelles nous sommes arrivés la veille avec France 2 pour pousser l'avantage et exposer la thèse de la mise en scène de la mort de l'enfant, thèse que, pour notre part, nous n'avons, faute de preuves sérieuses, jamais reprise à notre compte.

Sollicités par la presse, nous choisissons de nous taire. Nous savons, en effet, que, dans le tintamarre orchestré par la Mena, nous ne pouvons plus être entendus. France 2, entre-temps, d'ailleurs, nous a présenté des éléments sérieux qui réfutent la thèse de la mise en scène de la mort de l'enfant. Nous décidons alors d'interrompre notre enquête, comme le fait la presse sur bien des sujets tous les jours.

Aujourd'hui que le tintamarre est un peu retombé, il redevient possible de dire les choses et - qui sait ? - peut-être, d'être enfin entendus. A ceux qui, comme la Mena, ont voulu nous instrumentaliser pour étayer la thèse de la mise en scène de la mort de l'enfant par des Palestiniens, nous disons qu'ils nous trompent et qu'ils trompent leurs lecteurs. Non seulement nous ne partageons pas ce point de vue, mais nous affirmons qu'en l'état actuel de notre connaissance du dossier, rien ne permet de l'affirmer, bien au contraire.

A certains journalistes «médias» qui ont tenté d'amalgamer notre point de vue à celui de la Mena pour mieux le discréditer, nous voulons dire qu'ils participent une fois de plus à rendre ce dossier opaque. Il n'en avait pas besoin. En tout cas, compte tenu de la valeur symbolique de ces images et de leurs effets ravageurs, c'est un devoir professionnel pour tous, nous semble-t-il, d'éviter les approximations et de dire exactement ce que l'on sait. Ni plus ni moins.


Denis Jeambar, journaliste, et Daniel Leconte, journaliste, producteur et réalisateur.


© Le Figaro


Mis en ligne le 07 février 2005 sur le site www.upjf.org.