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A-Dura / France2 ; des origines (2001) jusqu'au 15 novembre 2007

Al-Dura/Fr2 Interview D. Jeambar- D. Leconte (RCJ)
05/02/2005

07/02/05. Texte remis en tête de liste pour permettre à nos internautes de s'y reconnaître dans une controverse cruelle et passionnelle, où les protagonistes de la thèse conspirationniste, incapables de répondre, autrement que par l'invective, à des textes qui mettent à mal leurs thèses extrémistes, recourent à l'intimidation, à la diffamation et au lynchage médiatique de celles et ceux qui, comme moi, osent penser et agir autrement qu'eux et refusent de se laisser réduire au silence.

05/01/05

Nous avons jugé utile de transcrire intégralement cette longue interview et de l'assortir de notes et de liens aux articles évoqués. Malgré l'ampleur du travail, nous avons estimé cette mise par écrit indispensable, et ce, pour une raison majeure : les propos de ces journalistes de premier plan, tant dans cette interview que dans leur Libre opinion intitulée "Guet-apens dans la guerre des images", parue dans Le Figaro du 25 janvier, sont abondamment cités de manière tronquée, voire manipulés par les accusateurs de France 2, pour conforter leurs thèses conspirationnistes. Les conséquences éventuelles de ce genre de pratiques sont d'ajouter à la confusion ambiante et de confisquer la parole originale de ceux qui ont pris la peine de s'expliquer du mieux qu'ils ont pu, avec professionalisme et honnêteté. Afin de mieux contrecarrer leurs manoeuvres, tous les alinéas de cette interview ont été numérotés entre crochets, ce qui permettra, en cas de controverse sur ce qu'ont réellement dit ces journalistes, de renvoyer au texte en se bornant à indiquer le lien à cette transcription et à citer les numéros des alinéas où figurent les propos originaux, déformés ou détournés de leur sens par les tenants de la thèse conspirationniste. Il me reste à féliciter et à remercier RCJ d'avoir réalisé cette très utile interview, Shlomo Malka de l'avoir conduite avec maestria, et les journalistes, Denis Jeambar et Daniel Leconte, de s'y être prêtés sans réticence et d'avoir répondu aux questions avec franchise et sans recourir à la langue de bois ni à la polémique. Menahem Macina.

INTERVIEW DE DENIS JEAMBAR ET DANIEL LECONTE
PAR SHLOMO MALKA, DR DE RCJ (mardi 1er février 2005)


http://www.radiorcj.info/


URL de l'interview sur le site de RCJ
www.radiorcj.info/ftp/fichiers/jenbar_leconte1fev.asx

Nota : A quelques exceptions près, la transcription du texte enregistré est littérale, et n'a fait l'objet de tentatives d'amélioration, même quand la syntaxe et le style laissaient à désirer, et ce afin de ne pas risquer de déformer la pensée des journalistes. Les mots entre crochets ont été suppléés pour rendre certains passages intelligibles, ou pour restituer des mots inaudibles.

Reproduction autorisée, sous réserve de la mention suivante, qui est obligatoire :
Transcription réalisée par Menahem Macina pour www.upjf.org



[1] - Shlomo Malka (RCJ): Avec nous, Denis Jeambar, directeur de L'Express, Daniel Leconte, producteur et réalisateur de télévision. Messieurs, bonjour.

[2] - Denis Jeambar et Daniel Leconte : Bonjour.

[3] - S. Malka : C'est une image qui date maintenant de plus de 4 ans, qui a fait le tour du monde, qui a eu un rôle important dans la propagation de l'Intifada, qui a suscité les passions, à l'époque – nous-mêmes nous avions eu, en son temps, Olivier Mazerolle avec lequel nous étions longuement revenus là-dessus. Aujourd'hui, l'affaire rebondit, avec une enquête qui a été réalisée initialement pour vos deux supports et qui n'a pas donné lieu à une publication. Vous expliquez la genèse et le développement de cette affaire dans un article paru dans Le Figaro, la semaine dernière [25 janvier], sous le titre : "Guet-apens dans la guerre des images", et ce surtitre : "Qui a tué le jeune Palestinien de Netzarim, le 30 septembre 2000". Vous êtes partis du principe, apparemment, qu'on pouvait faire une enquête journalistique honnête en dehors des passions. A quoi est-ce que vous avez abouti ? Denis Jeambar.

[4] - D. Jeambar : Bien, d'abord, on a essayé de faire un travail de journaliste de base, c'est-à-dire regarder le matériel tel qu'il existe. Parce qu'on a vu ces quelques minutes dans les journaux télévisés, mais on n'a pas vu la totalité de la séquence - c'est-à-dire, je crois, 27 ou 28 minutes -, qui avait été tournée par le caméraman. Et donc, le premier travail de l'enquête, ç'a été de demander, après avoir amassé un certain nombre d'informations qui pourraient poser un certain nombre de questions, recueilli la totalité des déclarations des différents – disons – acteurs de cette histoire et notamment de Charles Enderlin et de son caméraman, pour essayer de voir, en fonction de ce qui avait été diffusé et de ce qui avait été déclaré, et de la réalité du matériau initial. Et donc, nous avons eu accès à ces rushes [prises de vue brutes, c'est-à-dire non montées], nous les avons visionnés et nous avons posé un certain nombre de questions, parce que nous étions extrêmement troublés par ce que nous avions vu, à ce moment-là, lors de la projection de ces rushes dans le bureau – il faut bien le dire – d'Arlette Chabot, la directrice de l'information de France 2, qui a parfaitement joué le jeu. Et ça a suscité un certain nombre de réactions, notamment cette rencontre a été dévoilée. Nous, nous faisions un travail de journalistes de base, c'est-à-dire aller au bout de l'enquête avant publication : on ne publie pas les étapes d'une enquête. L'enquête, on la prend du point A et on essaie de la mener à son terme. Il n'y avait aucune raison qu'on s'explique, ou qu'on communique en cours d'enquête, sauf si nous avions trouvé des choses indubitables et définitives au début de l'enquête. On voulait aller au bout de l'enquête. Et puis, au milieu de cette enquête, l'agence la Ména a sorti un certain nombre d'informations concernant ces rendez-vous, et ça a beaucoup perturbé, disons, notre travail. Néanmoins, France 2, à la suite des questions que nous avons posées, a fait faire un certain nombre de vérifications auprès de son correspondant, et nous étions prêts à en tirer des conclusions. Tout cela a été expliqué dans la presse sans que nous-mêmes nous nous exprimions, ni Daniel ni moi-même, et il y a eu un débat, des mises en cause, et nous avons préféré prendre le temps que les choses se calment pour redevenir audibles et donner nos conclusions au moment où nous nous sommes arrêtés d'enquêter.

[5] - S. Malka : Daniel Leconte.

[6] - D. Leconte : Oui, enfin, je crois que Denis a très bien résumé le point de vue. Juste pour dire pourquoi, effectivement, nous n'avons pas souhaité répondre aux questions des journalistes, parce que, comme l'a dit Denis, nous voulions aller au bout de cette enquête, elle n'était pas terminée et on avait le sentiment, en tous les cas, que pour nous ce n'était pas possible de nous faire entendre, de faire entendre notre vérité sur cette affaire, qu'il y avait, du coup, le face à face habituel, depuis 3 ans, entre la Ména et France 2, qu'on retombait dans ce face à face, avec des positions, de part et d'autre, qui n'étaient pas les nôtres. Et c'est pour cela qu'on a souhaité attendre et s'expliquer au moment où on serait entendus, ce qui semble être le cas aujourd'hui.

[7] - D. Jeambar : Nous ne voulions être prisonniers de personne.

[8] - S. Malka : Alors, vous expliquez, dans l'article du Figaro que vous ne reprenez pas à votre compte la thèse de la Ména, selon laquelle la fusillade de Netzarim correspondait à une mise en scène et que l'enfant n'est pas mort, mais vous avez relevé, l'un et l'autre, un certain nombre de choses qui sont troublantes. Notamment quand Enderlin a dit, dans son commentaire, que Djamal et son fils sont la cible de tirs venus de positions israéliennes, ça c'est faux, et tout le monde en convient aujourd'hui.

[9] - D. Jeambar : Oui, tout le monde en convient aujourd'hui, alors, naturellement, on nous oppose que l'armée israélienne n'a jamais répondu là-dessus – d'ailleurs l'armée israélienne, elle ne répond jamais sur rien -, donc, c'est le choix de communication qu'elle a fait. Néanmoins, avant de donner cette précision-là, il faut dire aussi que, dans ces rushes, pendant 24 minutes à peu près, on ne voit que de la mise en scène. C'est-à-dire des jeunes Palestiniens utilisant d'ailleurs la télévision comme moyen de communication - c'est l'arme des faibles, je dirais, aujourd'hui, l'image aussi -, simulant des blessures et cetera. On les voit tomber. Quand ils ont l'impression qu'il ne se passe rien, ils se redressent. Et tout ça…

[10] - S. Malka : C'est un élément tout à fait nouveau que, VOUS, vous avez découvert…

[11] - D. Jeambar : Naturellement, ça, nous l'avons totalement découvert, et la scène de l'enfant et du père sont totalement sortis de ce contexte-là. Du point de vue médiatique, ou, disons, du point de vue journalistique, il eût été intéressant de remettre tout ça en perspective, de le raconter. C'est un envers du décor qu'on ne montre jamais. Moi je ne porte pas de jugement sur le comportement des Palestiniens : comme je dis, c'est l'arme des faibles, mais c'est une vérité, il n'y a qu'un homme qu'on voit blessé, à un moment donné, à la cuisse, là on voit clairement qu'il y a du sang qui coule. Mais, pour le reste, vous voyez des garçons qui regardent la caméra, qui font semblant de tomber, qui tombent, et puis quand ils voient qu'il ne se passe rien, ils repartent en courant... [interruption de S. Malka]

[12] - S. Malka : Et qui simulent des blessures.

[13] - D. Jeambar : …et ils simulent des blessures. Totalement. Des va-et-vient d'ambulances où on évacue des gens qui n'ont strictement aucune blessure. C'est aussi un élément important du fil, et qui fait, d'ailleurs, que, dans la première vision, on a été extraordinairement troublés. Et le deuxième élément de trouble, c'est la scène elle-même. On a demandé des vérifications, parce que le père porte un tee-shirt sur lequel on ne voit aucune trace de sang, et ç'a été un des éléments, qui nous a aussi troublés, et d'ailleurs, le père a été re-filmé pour montrer exactement les impacts de blessures par rapport aux blessures qu'on constatait quelques heures après, quand il a été filmé à l'hôpital. Et puis, il y a le dernier point, c'est-à-dire que Charles Enderlin dit : "J'ai coupé la scène de l'agonie [qui] est insupportable".

[14] - S. Malka : Ça, il le dit à Télérama [n° 2863, du 19 novembre 2004, Nicolas Delesalle, Marc Belpois, "La controverse de Netzarim [A-Dura/France 2]". Note de la Rédaction d'upjf.org].

[15] - D. Jeambar : Oui, oui, il l'a déclaré tout de suite et il le redit à Télérama. Et ça, écoutez, à moins qu'on nous l'ait caché, mais en tout cas on l'a pas vu. Parce qu'on a vu ce qu'il a montré à la télévision, et, tout de suite après, on voit arriver une ambulance et on ne voit aucune scène d'agonie
  • .

    [16] S. Malka : Daniel Leconte.

    [17] - D. Leconte : Oui, pareil, je dois dire que Denis a parfaitement résumé la situation. J'ajouterai dans à propos de la mise en scène, que, évidemment, autour de la table, quand nous étions avec les représentants de France 2, ils ont été obligés de reconnaître, comme nous, que c'était de la mise en scène. C'est quand même extravagant. Et quand on leur a dit : "Mais vous voyez bien que c'est de la mise en scène", l'un d'entre eux nous a dit en souriant : "Mais oui. Mais tu sais bien que c'est toujours comme ça". Alors là, j'ai dit : "Toi tu sais, peut-être, mais le téléspectateur, il ne sait pas".

    [18] - S. Malka : Alors, oui. Alors, il y a eu une réponse – j'aimerais d'ailleurs votre sentiment là-dessus – une réponse de Charles Enderlin à votre propre papier, dans Le Figaro du lendemain, ou du surlendemain, et alors, l'un de ses arguments majeurs c'est de dire : l'image correspondait à la réalité de la situation.

    [19] - D. Leconte : Alors, si vous voulez, là-dessus, je voudrais dire deux choses. D'abord, sur la réponse d'Enderlin, je vous ferai remarquer qu'il ne répond sur aucun des points que nous avons soulevés, ce qui veut dire, en gros, qu'il nous donne raison, et qu'il ne remet pas en cause tout ce que nous avons dit. C'est, pour nous, très important. De toute façon, ce serait difficile de le remettre en cause, puisque tout est avéré, tout peut être vérifié. Mais enfin, cela dit, il ne répond pas là-dessus, ce qui, pour nous, nous donne le quitus sur ce qu'on a dit. Le deuxième point : quand il dit "l'image correspond à la réalité de l'instant", ou du moment. Alors, moi, si vous voulez, vous me permettrez de ne pas être tout à fait d'accord avec cette expression – je la trouve d'ailleurs assez…

    [20] - S. Malka : Il ne parle pas du moment, il dit que l'image correspond à la réalité de l'ensemble. Elle n'est peut-être pas vraie sur l'événement lui-même, mais elle est vraisemblable, parce qu'elle correspond à la réalité de la situation en Cisjordanie et à Gaza.

    [21] - D. Leconte : Oui, eh bien, écoutez, je n'ai pas besoin évidemment de vous convaincre que ce genre d'argument est un argument d'une faiblesse inouïe. Quand on est journaliste, on ne se préoccupe pas de savoir de l'ensemble, mais de là où on est et de ce qu'on décrit.

    [22] - D. Jeambar : Et là où il n'était pas, d'ailleurs.

    [23] - D. Leconte : Et de là où il n'était pas, en plus: il n'y était pas.

    [24] - S. Malka : Oui, puisque que c'était son caméraman [qui était sur place et qui filmait].

    [25] - D. Leconte : Et je voudrais ajouter, si je peux me permettre, moi je dirais : cela correspond, en gros, à ce que l'opinion française, globalement, veut entendre à ce moment-là. Et ça, je pense que c'est, me semble-t-il, quelque chose qui est plus préoccupant. C'est-à-dire que, en gros, j'ai le sentiment qu'on a une grille de lecture de ce qui se passe au Proche-Orient et que, finalement, les faits sont convoqués pour entretenir cette grille de lecture. Et je crois que c'est, enfin vous direz [= vous serez d'accord] avec moi que c'est pas le rôle d'un journaliste de faire ça. Le rôle d'un journaliste, c'est d'essayer de rendre compte d'une situation, à un moment donné. Et il me semble que, dans cette affaire – je ne dis pas ça pour charger Charles, qui est un ami, que j'ai connu, avec lequel j'ai travaillé pendant longtemps -, personne n'est à l'abri d'erreurs, et moi le premier. Mais le minimum, c'est, quand on fait des erreurs comme celles-là, qui sont aussi graves et qui ont autant de conséquences, c'est d'essayer de les reconnaître. Voilà mon point de vue.

    [26] - S. Malka : Denis Jeambar.

    [27] - D. Jeambar : Je partage tout à fait le point de vue de Daniel, naturellement, et ce qu'il vient d'observer. Moi je déteste, en outre, juger les confrères, parce que, en effet, on peut toujours, dans la précipitation, commettre des erreurs, et, d'une certaine manière, enfin, il faut les éviter au maximum, mais la phrase qu'il écrit dans Le Figaro est quand même contraire à ce qu'est ce métier. On n'est pas là pour essayer d'imaginer des images qui vont donner le reflet d'une situation. On est là pour donner des faits, la réalité des faits, et non pas pour les réinterpréter. La vérité n'est pas celle que l'on veut : la vérité est dans la réalité. Et donc je trouve que c'est une phrase qui est préoccupante du point de vue journalistique. Par ailleurs, en effet, aucun d'entre nous, comme le disait Daniel, n'est à l'abri d'une erreur, mais, en l'occurrence, tout de même, l'impact de ces images a été considérable : elles ont fait le tour du monde, elles ont frappé les esprits, et, dans une situation qui est aussi délicate, on n'a pas le droit, d'une certaine manière, de ne pas reconnaître quand on s'est trompé.

    [28] - S. Malka : Alors, Denis Jeambar, Daniel Leconte, je sais combien l'un et l'autre vous avez une conception très haute de votre métier, je sais combien vous êtes respectés dans la profession, et il y a une rigueur dans tout ce que vous faites ; mais, avec les éléments dont vous disposiez, pourquoi n'avoir pas publié l'enquête dans vos deux supports, à L'Express et sur Arte ?

    [29] - D. Jeambar : Moi, ce qu'il faut voir, c'est que je n'ai pas abordé cette enquête comme directeur de la Rédaction de L'Express, je l'ai fait comme simple journaliste : je me suis emparé du sujet pour l'exploiter. Comme le disait Daniel, tout à l'heure, au moment où nous avons été mis en cause publiquement, nous n'avions pas terminé notre travail. Et dans un tel brouhaha, je crois, en effet, comme il le dit, nous aurions été inaudibles. Par ailleurs, nous avons été mis en cause, il faut quand même le savoir, à la fois dans Télérama et dans un article du Monde [Voir Daniel Psenny, "Accusée de mise en scène, France 2 porte plainte", Le Monde du 20 novembre 2004. note de la Rédaction d'upjf.org]. Et dans l'article que nous avons publié aussi, nous avons essayé d'obtenir un droit de réponse, qui nous a été refusé, en tout cas, qui m'a été refusé plus particulièrement. Et donc à partir de ce moment-là, nous avons décidé de publier ailleurs. Si nous avions été au terme de l'enquête - et rien ne nous empêche de la reprendre aujourd'hui, ou de la faire reprendre -, si nous avions été… [Interruption de S. Malka]

    [30] - S. Malka : Vous allez le faire ?

    [31] - D. Jeambar : Pourquoi pas ? Rien ne nous empêche, en tout cas, de le faire, et si… [phrase non achevée] Il y a eu un débat public et il fallait le clore, donc je pense que c'était difficile, en tout cas, de mon point de vue, de le clore à l'intérieur de mon journal, que j'aurais utilisé comme un moyen de règlement – entre guillemets – de règlement de comptes personnels, parce qu'en l'occurrence, il ne s'agit pas de règlements de comptes, il s'agit d'explications, d'éclairage et de recherche de la vérité. Mais je trouvais relativement déplacé d'utiliser L'Express pour cette affaire-là. Et dès lors qu'on avait la possibilité de s'exprimer ailleurs – et je l'ai fait en tant que journaliste et non pas en tant que directeur de L'Express, parce que j'ai été mis en cause en tant que journaliste et non pas en tant que directeur de L'Express -, j'ai trouvé légitime de passer par un autre média.

    [32] - S. Malka : Daniel Leconte.

    [33] - D. Leconte : Oui, j'avais à peu près le même point de vue. Quand Luc Rosenzweig est venu me solliciter sur cette affaire, c'était d'abord de l'entendre et d'essayer de faire la part des choses dans cette affaire, en me disant qu'il y a peut-être la possibilité de faire un film derrière, et que, s'il faut le faire, on le fera, et ça m'intéresserait de le faire. Donc, c'est comme ça qu'en ce qui me concerne, je suis entré dans cette affaire. A partir du moment où nous avons été bloqués dans l'entreprise qui était la nôtre, à partir de ce moment-là, je me suis donné le temps d'y réfléchir. Il n'est pas exclu du tout qu'il y ait un film derrière. Cela dépendra encore, là, en grande partie, de la collaboration de France 2. Est-ce que France 2 sera prête à jouer le jeu, parce que ça dépend [d'elle], pour ce qui concerne, en tout cas, les images et l'audiovisuel, c'est quand même déterminant. J'ajoute que quand – et Denis et moi avons eu la même démarche -, quand nous avons été sollicités dans cette affaire, notre objectif, ce n'était pas de régler des comptes avec Enderlin : nous n'avions aucun contentieux avec lui... (Interruption de D. Jeambar)

    [34] - D. Jeambar : Moi je ne le connais pas, Daniel…

    [35] - D. Leconte : Voilà... [Interruption de D. Jeambar]

    [36] - D. Jeambar : Je ne l'ai même jamais rencontré.

    [37] - D. Leconte : Moi je le connais. J'ai plutôt de la sympathie pour lui. Il m'a toujours bien accueilli à Jérusalem. Et je dois dire que ça a été un camarade efficace et complice dans le travail. Donc, je n'ai rien à lui reprocher personnellement. Mais, c'est la raison pour laquelle, quand je suis entré dans cette affaire, notre but – mon but, en tous les cas, et celui de Denis, après - a été de se dire : finalement, c'est à France 2 de faire ce travail. France 2, si on peut arriver à faire ce travail avec les éléments qu'on a à notre disposition aujourd'hui, si on peut arriver à convaincre Arlette Chabot qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans cette affaire, il vaudrait mieux que ce soit France 2 qui fasse... [Interruption de S. Malka]

    [38] - S. Malka : Arlette Chabot, en même temps, elle s'est expliquée là-dessus, et, au surplus, elle n'était pas en fonction au moment des événements.

    [39] - D. Leconte : Non, mais attendez, je suis le premier à reconnaître, comme Denis, le rôle extrêmement courageux et efficace qu'a joué Arlette... [Interruption de D. Jeambar]

    [40] - D. Jeambar : Et transparent.

    [41] - D. Leconte : Et transparent. Mais, en même temps, il me semble que Charles pourra sortir de cette affaire, et ça sera mieux pour tout le monde, à commencer par lui, et pour France 2, que France 2 fasse ce travail. S'il n'est pas fait, peut-être que nous le ferons, mais je trouve que ce serait une occasion ratée, pour France 2, de faire preuve, dans cette affaire, d'un exemple de professionnalisme, en revenant sur cette affaire qui semblait être acquise, pour revenir dessus et dire : Eh bien, là-dessus, nous nous sommes trompés. Comme ça se fait ailleurs, comme ça s'est fait sur CBS récemment, quand les gens de CBS se sont sentis, effectivement, instrumentalisés par des journalistes, à un moment donné. Même si l'affaire n'est pas la même, je pense que ce serait l'honneur de France 2 que de faire ce travail.

    [42] - S. Malka : Alors, ce que vous dites, en tout cas, dans votre papier dans Le Figaro, c'est qu'il faut faire la lumière sur cette affaire, il faut aller au bout de l'enquête, même si vous n'allez pas jusqu'à dire avoir la conviction qu'il s'agit d'une manipulation.

    [43] - D. Jeambar : Alors, écoutez, ça, je me garderai bien de le dire. Au vu de ce que nous avons vu, je ne tirerai jamais, moi, cette conclusion. Voilà. Je dis ce que j'ai vu... [Interruption de S. Malka]

    [44] - S. Malka : Il y a un papier de Jeune Afrique, cette semaine, qui s'appelle "L'horreur manipulée ?" – point d'interrogation -, signé de Jacques Bertoin.

    [45] - D. Jeambar : Ecoutez, moi je crois que c'est nous qui avons enquêté le plus sérieusement sur cette affaire-là. Bon, nous sommes allés jusqu'au point où nous pouvions dire un certain nombre de choses. Au-delà, vous ne me les ferez pas dire. Mais je vous dis : on peut reprendre l'enquête.

    [46] - S. Malka : [Quelques mots inaudibles] Vous dites aujourd'hui : il n'y a pas de certitudes, mais il y a des doutes. Il y a beaucoup trop de doutes dans cette affaire.

    [47] - D. Jeambar: Non, non, non, non, non… [Interruption de D. Leconte]

    [48] - D. Leconte : Nous, nous disons : Un, Charles Enderlin n'était pas là au moment des faits. Nous disons : Deux, au moment où Charles Enderlin dit que l'enfant est visé par des balles israéliennes... [Interruption de S. Malka]

    [49] - S. Malka : C'est faux.

    [50] - D. Leconte : C'est faux. Il n'a pas les moyens de le dire, et tout plaide pour le contraire. Trois, quand il dit qu'il [le caméraman palestinien] a filmé la scène de l'agonie de l'enfant... [Interruption de S. Malka]

    [51] - S. Malka : C'est faux.

    [52] - D. Leconte : C'est faux. Donc [rire] ça fait trois choses tout de même suffisamment importantes... [Interruption de D. Jeambar]

    [53] - D. Jeambar : Pour des images qui ont fait le tour du monde !

    [54] - D. Leconte : Pour des images qui ont fait le tour du monde. Avec une explication de ces images qui disait que : Un, cet enfant avait été visé ; que, Deux, il avait… enfin bref c'étaient des images de la barbarie israélienne. Bref, on est dans une histoire qui n'a rien à voir avec... [Inaudible. Interruption de S. Malka]

    [55] - S. Malka : Quatrièmement, c'est tout de même très troublant : vous dites qu'au moment où Tallal Abu Rahme est en train de filmer la supposée agonie du gosse, il y a, à côté, on filme des mises en scène de... [Interruption de D. Jeambar et D. Leconte]

    [56] - D. Jeambar et D. Leconte : [Ensemble] Avant, avant, avant ! Avant, avant, avant !

    [57] - D. Jeambar : Quelques minutes avant.

    [58] - D. Leconte : Voilà.

    [59] - S. Malka : [qui tente de finir sa phrase] ...des [Interruption des deux interviewés]

    [60] - D. Jeambar et D. Leconte : [Ensemble, et à nouveau] Avant, avant, avant ! Avant, avant, avant !

    [61] - S. Malka : [qui parvient à achever sa phrase] ...des blessures imaginaires.

    [62] - D. Jeambar : Sauf une. Sauf une.

    [63] - D. Leconte : Voilà. Tout ça, c'est avéré. Si un jour, France Télévision décide de montrer ces rushes, on pourra faire le même constat. D'ailleurs, les gens de France 2 qui étaient autour de la table avec nous ont reconnu ça sans aucun problème. Maintenant, dire que tout est une mise en scène dans la mort de l'enfant, dans les blessures du père, etc., moi j'en sais rien. Que la Ména dise ça, s'ils ont des éléments, qu'ils nous les donnent, qu'ils le disent. Nous, ce qu'on a vu ne nous amène pas du tout à dire ça, et plutôt même à dire le contraire.

    [64] - D. Jeambar : Voilà, on peut même dire que le père a été re-filmé, quasiment déshabillé. Et on peut constater, en tout cas, sur son corps, des blessures qui correspondent exactement aux blessures - et, en tout cas, aux pansements - qu'il a[vait], le lendemain, quand il [a été] filmé dans un hôpital de Gaza. Ça c'est clair, et donc, naturellement, ça incite à la plus grande prudence. Et moi, je m'interdirai toute conclusion sur la manipulation concernant l'enfant et le père.

    [65] - D. Leconte : Et je vous ferai noter [= remarquer] que la Ména, sur ces questions-là, ne dit pas plus de choses. Ils mettent en contradiction – c'est vrai – des éléments qui ont été donnés par les Palestiniens, par un certain nombre de gens, par Charles Enderlin, mais enfin, ça ne suffit pas ! C'est un procédé un peu conspirationniste, qu'on pouvait dénoncer quand [certains ont dit] qu']il y a[vait] un certain nombre de contradictions dans la version officielle donnée par la Maison Blanche sur l'affaire du 11 septembre. [Ce n'est pas] pour autant qu'il n'y a aucun avion qui s'est écrasé sur le Pentagone. On voit bien à quoi ça mène. Donc, on ne va pas, nous, se prêter, si vous voulez, à ce genre d'analyse, qui n'entre pas du tout dans la façon qu'on a de voir la gestion de l'information et qu'on dénonce partout ailleurs quand elle est faite de cette façon. Donc on ne va pas, nous, dans cette affaire, se prêter à ce jeu-là. Voilà.

    [66] - S. Malka : Alors, je signale aussi que Luc Rosenzweig donnera sa version des faits dans un article du Figaro, qui paraîtra cette semaine, et que, dans les prochains jours, nous sommes évidemment tout à fait disposés à recevoir Arlette Chabot, si elle souhaite s'exprimer sur le sujet, bien que, comme vous l'avez dit, Daniel Leconte, elle soit hors de cause, puisqu'elle n'était pas en fonction [à l'époque des faits]. Est-ce que vous estimez tout de même que France 2 a donné toutes les explications dans cette affaire. Denis Jeambar ?

    [67] - D. Jeambar : Moi je trouve, en tout cas, qu'Arlette Chabot a fait tout ce qu'elle avait à faire, voilà. A notre endroit, elle a été parfaitement loyale et transparente. Maintenant, est-ce qu'on a les moyens d'aller plus loin ? - eh bien, il faudrait ré-enquêter, et je n'en suis pas certain.

    [68] - S. Malka : [En riant] Ce que manifestement vous vous apprêtez à faire [ré-enquêter] l'un et l'autre.

    [69] - D. Jeambar : On verra.

    [70] - S. Malka : Daniel Leconte.

    [71] - D. Leconte : On verra.

    [72] - S. Malka : Merci à tous les deux. Donc, je recevais aujourd'hui Denis Jeambar, directeur de L'Express, et Daniel Leconte, producteur et réalisateur de télévision.


    © RCJ pour l'interview et upjf.org pour la transcription.


    Notes de la Rédaction d'upjf.org

  • Je cite ici ce que j'ai écrit dans la note [3] que j'ai rédigée, à propos de ce comportement incompréhensible d'Enderlin, dans mon article du 31 janvier, intitulé "Al-Dura/Fr2: Pas de nouvelle affaire Dreyfus !" : Ce mensonge (diplomatique?) est d'autant plus incompréhensible, qu'Enderlin ne dit rien de tel au cours d'une interview qu'il accordait à la journaliste, Elisabeth Schemla, in tempore non supecto - le 1er octobre 2002. (Voir "Un entretien exclusif avec Charles Enderlin, deux ans après la mort en direct de Mohamed Al-Dura à Gaza".) Il en va de même de l'accusation portée à l'encontre d'Enderlin et de France 2, censés avoir soigneusement "caché" la totalité des rushes. Dans la même interview, Enderlin en décrit nettement et franchement le contenu, en ces termes : "Avant la scène fatidique, que voit-on ? Au carrefour de Netzarim, le clash classique : des manifestants qui jettent des pierres sur la position israélienne, l'armée qui utilise les gaz lacrymogènes, le croisement est encore ouvert, et au milieu de tout ça, Abu Rahme fait des interviews de manifestants, un entretien en pleine rue avec Hakim Abdel Awad, chef de la Shabiba, les Jeunesses du Fatah à Gaza, qui explique en anglais que tout ça va durer deux, trois jours, qu'il s'agit de montrer aux Israéliens l'importance pour les Palestiniens du Haram Al Sharif, le Mont du Temple."

    Mis en ligne le 05 février 2005 sur le site www.upjf.org.
  • Texte remis en tête de liste le 7 février 2005