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A-Dura / France2 ; des origines (2001) jusqu'au 15 novembre 2007

La controverse de Netzarim [A-Dura/France 2], N. Delesalle, M. Belpois
25/11/2004

Victor Perez, que nos lecteurs connaissent bien, et que j'apprécie, s'étonne de ce que je ne mette pas en ligne la réaction de Luc Rosenzweig, qui figure sur le site Metula News Agency, et est intitulée - Inédit du ''Petit Nicolas'', édition ''collector'' (info # 022211/4), en réponse à l'article de Télérama. Je lui ai répondu - et je résume ici ma réponse, pour celles et ceux qui l'ignoreraient encore, que, suite à ma réaction indignée aux accusations diffamatoires publiques à l'encontre d'un journaliste en otage, proférées par l'un des chroniqueurs de l'équipe de la Ména, le responsable de cette dernière m'a formellement interdit toute reproduction, même partielle, de quelque article que ce soit émanant de Metula News Agency, ainsi que de faire un lien aux dits textes, et même de laisser les coordonnées de la Ména dans la liste de "sites à visiter", qui figure dans notre page d'accueil. C'est la raison pour laquelle je ne puis, contrairement à ma pratique habituelle, présenter cet autre point de vue - qui mérite sans doute d'être pris en compte - sur ce qui s'est réellement passé entre Madame Chabot et les journalistes, admis ou refoulés, lors de la fameuse conférence de presse de la directrice de l'information de France 2. Menahem Macina


Télérama n° 2863 - 19 novembre 2004


30 septembre 2000, au carrefour de Netzarim, Mohamad et son père, pris sous le feu de Tsahal. Du cinéma, selon une agence de presse basée en Israël, spécialiste de l'attaque médiatique.

France 2, accusée d'avoir falsifié un reportage à Gaza, en 2000. Le fameux document sur la mort du petit Mohamad el-Dirah [Al-Dura] serait bidon ? Difficile à croire.

L'information prend parfois les traits outranciers d'une grosse poupée russe aux joues roses. Ce mercredi 27 octobre, Télérama découvre sur Internet un scoop mis en ligne trois jours auparavant, qui fait état de «la plus grande imposture médiatique de tous les temps». Sous la plume de Stéphane Juffa, rédacteur en chef de la Mena (Metula News Agency), agence de presse francophone basée en Israël, on apprend l'impensable : l'une des images les plus emblématiques du conflit au Proche-Orient est un faux ! Après Timisoara, place à l'affaire Mohamad el-Dirah [Al-Dura]. Rappelez-vous, ce reportage de France 2 diffusé au JT, le 30 septembre 2000, aux premiers jours de la seconde Intifada: on y découvrait, au carrefour de Netzarim, dans la bande de Gaza, les images d'un petit garçon, Mohamad el-Dirah [A-Dura], blotti derrière son père, à l'abri dérisoire d'un bidon de béton, grimaçant sous la mitraille. L'enfant fut tué, le père gravement blessé, et la communauté internationale, choquée par des images qui tournèrent en boucle. Du cinéma, selon la Mena. Une fiction, avec metteur en scène et comédiens, concoctée par Charles Enderlin, le correspondant de la chaîne en Israël, et par son cameraman, Talal Abou Rahma. Mohamad, l'icône de l'Intifada, imprimée sur des timbres en Tunisie ou au Maroc, aurait été incarnée par un figurant gazaoui [de Gaza] encore bien en vie. Et l'image symbole du martyre palestinien serait le fruit pourri d'une imposture destinée à faire passer les soldats de Tsahal pour des tueurs d'enfants.

Abracadabrantesque ? Peut-être. Mais pas nouveau. Juste après la tragédie, les polémiques sur la provenance des tirs faisaient déjà florès («israéliens», disaient les Palestiniens ; «palestiniens», rétorquaient les Israéliens, toujours enfermés dans le même chiasme), puis la controverse sur la réalité même de la mort de l'enfant a éludé les querelles balistiques. Un livre a été édité (1), dénonçant, dans un fatras d'hypothèses, une manipulation. Le Conseil d'Etat a même été saisi, au motif, selon les plaignants, que le CSA «a refusé de mettre en demeure France-télévisions de cesser de proférer une accusation sans preuve» [contre Tsahal, NDLR]. C'est donc avec circonspection que nous lisons les dernières nouvelles sous la plume de Juffa, sachant que si l'on se fiait aux «informations» qui circulent sur la Toile, l'homme n'aurait pas marché sur la Lune et Elvis Presley vivrait paisiblement sur le même astre.

Notre regard est cependant arrêté par un fait nouveau et pour le moins étonnant. Stéphane Juffa affirmait que Luc Rosenzweig, ancien chroniqueur télé au Monde, accompagné de deux «éminents responsables de médias français», avait rencontré, au nom de la Mena, Arlette Chabot, directrice de l'information de France 2, pour qu'elle s'explique sur l'affaire Mohamad el-Dirah [Al-Dura]. Stupeur. La rumeur était entrée dans une rédaction, et pas n'importe laquelle. Un coup de fil plus tard, nous découvrons les noms des glorieux anonymes : Denis Jeambar, directeur des publications de L'Express, et Daniel Leconte, directeur de Docs en Stock, la société de production qui abreuve Arte ! Pas vraiment des tendrons de l'info. Interloqué, nous téléphonons à Charles Enderlin, à Jérusalem : «C'est reparti ! Ces gens essaient de décrédibiliser les médias français. Ça fait quatre ans que je les ai sur le dos. Si les Palestiniens ont réussi à faire Hollywood à Gaza, sous des tirs à balles réelles, alors ils sont parvenus à ce qu'aucun metteur en scène n'avait fait jusque-là ! Et si c'est une supercherie, alors le roi Abdallah de Jordanie, qui a rendu visite au père de Mohamad à l'hôpital d'Amman, est dans le coup ! Appelez Paris !»

Le deuxième personnage aura les traits étonnés d'Arlette Chabot, quand elle apprend que Télérama s'intéresse à cette histoire. Après avoir refusé de répondre, la directrice de l'info accepte finalement de s'expliquer : «Jamais cela n'aurait dû être rendu public ! J'ai rencontré Rosenzweig parce qu'il n'avait, a priori, rien à voir avec la Mena ! J'ai écouté ce qu'ils avaient à dire. Mais nous regroupons des éléments qui prouvent que ces affirmations sont totalement fausses !» Elle nous donne rendez-vous à 17h30 le 2 novembre (jour des élections présidentielles américaines !), le temps de réunir ces «contre-preuves». Le même jour, elle a invité Jeambar et Leconte pour les convaincre qu'ils font fausse route. «Quant à Rosenzweig, je ne veux plus le voir !»

L'ancien chroniqueur du Monde Luc Rosenzweig est la troisième figure. Retraité depuis 2001, mais assez actif pour avoir fait passer la rumeur des sites aux bureaux officiels. Collaborateur à la Mena, il a mené l'enquête sur laquelle s'est appuyé Stéphane Juffa pour écrire son scoop. Et ce sont ses arguments qui ont ébranlé Daniel Leconte et Denis Jeambar, au point de leur faire décrocher un rendez-vous auprès d'Arlette Chabot.

Pour Rosenzweig, l'affaire Mohamad el-Dirah [Al-Dura] commence en mai 2004. Invité à un colloque à Tel-Aviv, il y rencontre... Stéphane Juffa : «Il voulait me montrer un truc...» Le truc est un film de douze minutes, qui circule sous le manteau et suit les thèses défendues par le physicien Nahum Shahaf, au terme d'une enquête d'abord commanditée par les autorités, qu'il a poursuivie pour son propre compte. Nous nous procurons la cassette. Ses conclusions sont formelles : le reportage de France 2 est bidon. Pas de sang, des simulations, une ambulance qui arrive trop vite. Assenées entre deux morceaux de musique à suspense, les «preuves» de Shahaf reposent sur un commentaire orienté — on pense aux Lettres de Sibérie, de Chris Marker (2) —, mais, tout de même, elles sèment le doute.

Troublé, Rosenzweig glisse la cassette dans la poche de Daniel Leconte. Qui se tâte. Pourquoi ne pas en faire un doc pour Arte ? Dès le mois de juillet 2004, Rosenzweig se rend en Israël pour des repérages. Il en revient convaincu. Les Palestiniens lui interdisent d'entrer à Gaza pour voir le père de Mohamad, et le directeur de l'Office gouvernemental de presse (GPO), Daniel Seaman, lui aurait dit qu'il accusait «formellement France 2 de falsification»!

A ce point, il est temps d'ouvrir une nouvelle poupée, et de joindre le mystérieux Stéphane Juffa, rédacteur en chef de Metula News Agency. Non sans avoir pris soin d'interroger auparavant des spécialistes de la région. «Méfiez-vous !», nous disent-ils à l'unisson. Membres d'institutions juives, journalistes, chercheur politologue, tous se défient de l'agence. «Des excités, d'un parti pris total», selon Théo Klein, ex-président du Crif. «Ils se disent journalistes comme on parle de beurre en branche, rigole Elisabeth Chemla, directrice du site Proche-orient.com, peu suspecte d'inclination pro-palestinienne. Ils trompent leur monde et ont affaire à un public qui ne fait pas la différence... Ce sont les spécialistes de l'attaque médiatique... Le pire, c'est qu'ils font ça avec un certain talent hystérique de tribuns.» Chercheur au CNRS, Jacques Tarnero tempère : «Ce n'est pas ma tasse de thé, mais il faut reconnaître qu'on y trouve des informations qu'on ne trouve nulle part ailleurs.»

Nombre de nos interlocuteurs assurent que la Mena est «le versant honorable de l'intégrisme juif». Une accusation difficile à prouver, même si les « dépêches » de l'agence pullulent sur des sites que l'on qualifiera de très, très partisans. Juffa, lui, se dit à la tête d'une petite rédaction œcuménique (dix-sept personnes) de sensibilités diverses, des Israéliens, un Palestinien (pro-israélien !), des Français (pro-Bush !). «Nous sommes une agence de presse, pas des militants !», s'indigne-t-il posément, revendiquant une lecture objective des faits. Une neutralité un peu particulière quand même. Dans le monde de la Mena, Michel Barnier se voit affubler de l'élégant sobriquet de «benêt des Alpes», Tsahal est décrite comme «l'armée la plus humaine du monde», l'OLP est une «monstrocratie», et la France, «un espace de désinformation généralisée» comparable à l'URSS. L'agence se fait d'ailleurs le chantre de la réinformation («rééquilibrage des informations erronées ou tronquées qui parviennent à l'étranger sur ce qui se passe chez nous»), et son antienne est la critique des médias français, accusés de couvrir le conflit au Proche-Orient de façon univoque. En somme, un regard borgne posé sur un strabisme.

Sur l'affaire Mohamad el-Dirah [Al-Dura], «après trois ans de recherche et cent cinquante enquêtes», le rédacteur en chef de la Mena se dit convaincu. Ses preuves ? 1°/ Les rushes de France 2 ne montrent pas l'agonie de l'enfant, contrairement à ce qu'affirmait Charles Enderlin (dans une interview à Télérama !). 2°/ Le crime repose sur le seul témoignage du cameraman, Talal Abou Rahma, lequel s'est rétracté.

Après quelques vérifications, il apparaît en tout cas qu'une cent cinquante et unième enquête aurait peut-être été utile. Si ce n'est pour trouver Mohamad el-Dirah [Al-Dura]vivant, au moins pour s'apercevoir que Talal Abou Rahma ne s'est rétracté que sur une partie de son témoignage donné au Centre palestinien pour les Droits de l'homme, juste après les faits, revenant sur l'affirmation selon laquelle les soldats israéliens avaient tué l'enfant «de sang-froid». «Il a donné des dizaines d'interviews, à beaucoup de médias, y compris à des chaînes israéliennes, et la seule dont parle la Mena, c'est celle donnée à une ONG non reconnue par l'ONU, qui lui a fait tenir des propos qu'il n'a pas tenus», s'énerve Charles Enderlin. Quant à l'agonie, en effet, elle ne figure pas dans les rushes de France 2, comme on pouvait le comprendre en lisant l'interview donnée par Enderlin à Télérama en 2000 : «J'ai coupé l'agonie de l'enfant, c'était trop insupportable…» Un malentendu, d'après le correspondant : « L'agonie, c'est toute la scène de la fusillade. On n'a pas tout montré. En plus, passer toute la scène aurait déséquilibré le reportage. Dans le même sujet, j'avais aussi des images de soldats israéliens blessés et de manifestations à Hébron.»

Reste[nt] les accusations du film de Juffa, qui prouvent une chose : on peut faire dire n'importe quoi à des images. Un exemple : à la fin des douze minutes, le commentaire lance, sentencieux : «Interrogé sur le sort de son fils, Jamal, le père de Mohamad el-Dirah [Al-Dura], ne laisse que peu de doute»... Suivent un plan fixe sur la photo du père et l'enregistrement d'une voix au téléphone qui dit en arabe : «Il est vivant !» Le tour est joué. On ne saura jamais s'il s'agit de la voix du père, ni s'il parle de son fils Mohamad.

Avant de nous présenter, le 2 novembre, à l'heure dite, au quatrième étage de l'immeuble de France 2, où attend Arlette Chabot, on repense à ces mots plus prudents de Luc Rosenzweig : «La seule chose qui pourrait réduire à néant les très fortes présomptions qu'il s'agit d'une mise en scène, c'est que Jamal el-Dirah [Al-Dura] accepte une expertise d'un médecin officiel. Je suis prêt à faire amende honorable si l'on me montre une photo récente de ses blessures.»

Des photos récentes, un film tout entier même : ce sont les éléments qu'Arlette Chabot a fait réunir par Talal Abou Rahma. Dans son bureau, elle allume un écran. Que voit-on ? Jamal el-Dirah, le père du jeune Mohamad, brandissant sa carte d'identité ; tendu, il se déshabille, montre des cicatrices, à l'aine, aux jambes, à la fesse droite, au bras droit. Autant de blessures qui correspondent exactement aux pansements posés sur le même homme quatre ans plus tôt. A cinq heures de la fin du scrutin américain, Chabot prend le temps de nous expliquer ce qui prend la forme d'une évidence... Sorti des locaux de France 2, on appelle Leconte, injoignable, puis, plus tard, Denis Jeambar, en pleine réunion budgétaire, convaincu par les images : «On arrête. L'Express ne fera rien là-dessus. Les cicatrices sont plus que probantes.»

Finalement, c'est le cameraman, Talal Abou Rahma, qui clouera à nos oreilles le cercueil de la rumeur et ouvrira du même coup la dernière poupée russe, dans laquelle, comme toujours, il ne se cache rien : «Quand je suis allé le filmer, Jamal el-Dirah m'a dit que, si les gens ne le croient pas après ça, il est prêt à aller à Paris pour montrer ses cicatrices. Et si, vraiment, ils ne croient pas que son fils est mort, il est prêt à le faire exhumer, malgré sa religion, qui le lui interdit.»

En attendant, loin encore de cette sordide extrémité, France 2 a saisi la justice d'une plainte contre X en diffamation publique et se réserve le droit d'attaquer en Israël Daniel Seaman, le directeur de l'Office gouvernemental de presse. De son côté, la Metula News Agency maintient ses accusations et se dit prête à fournir des preuves tangibles. Quant à la rumeur, elle court toujours : le 8 novembre, le député UMP des Bouches-du-Rhône, Roland Blum, sans doute branché sur Internet, adressait une question écrite au ministre de la Culture demandant des explications sur un reportage « qui pourrait s'avérer être une mise en scène [...], une éventuelle imposture médiatique ».

Nicolas Delesalle, avec Marc Belpois

© Télérama


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(1) Contre-expertise d'une mise en scène, de Gérard Huber, éd. Raphaël, 2003, 237 pages.

(2) Dans ces Lettres, Chris Marker montre la force du commentaire dans la perception d'images à partir de trois textes, tour à tour laudateur, neutre et négatif vis-à-vis du régime soviétique, et appliqués aux mêmes images.


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    Note de la Rédaction d'upjf.org :

  • Voir une illustration sous le titre : "Images et commentaire: cas d'école de manipulation, selon C. Marker".

    Mis en ligne le 26 novembre 2004 sur le site www.upjf.org.